Pourquoi se marie-t-on (ou pas) ? Les réponses de la sociologie

 

Le mot « mariage » recoupe des significations différentes qui parfois se juxtaposent selon les individus. D’ordre uniquement religieux à l’origine, le mariage civil a été créé au moment de la Révolution (en même temps que la possibilité de divorcer, qui sera ensuite abolie, pour n’être rétablie qu’en 1975). Au fil du temps, il a pris un autre sens au regard de la filiation ou de l’émancipation des individus. Pourtant, même s’il est en recul, le mariage n’a pas disparu. Selon les chiffres de l’Insee, en 2015, 236 300 unions ont été inscrites à l’état civil français. Que signifie aujourd’hui le mariage pour ceux qui choisissent ce mode d’union ? Voici quelques analyses sociologiques, non-exhaustives, pour mieux comprendre.
 

Un sacrement ?

Pour l’église catholique, mariage = sacrement, c’est-à-dire le rituel qui « sanctifie l’union d’un homme et d’une femme». Plusieurs sites de paroisse précisent encore aujourd’hui les quatre piliers de cette union : « la liberté, la fidélité, l’indissolubilité et la fécondité ». Mais le mariage n’a pas toujours été vu de cette façon. « Dans la société romaine, il y avait un nombre de divorces et de séparations incroyables jusqu’à la mainmise de l’Église », nous apprend l’ethnologue Martine Segalen (1).

Même si la pratique du catholicisme a beaucoup diminué, certains choisissent encore de s’unir devant un prêtre, sans d’ailleurs forcément s’attacher aux quatre piliers cités précédemment. Les raisons peuvent être : le « conformisme social (goût des formes officielles) », la « bonne volonté à l’égard des attentes parentales » ou encore l’ « attachement à la communauté locale d’origine », écrivait déjà le sociologue Michel Bozon en 1992 (2).

Aujourd’hui on observe que, même hors de l’église, le mariage conserve une dimension sacrée. Certains couples organisent ce qu’ils appellent des « cérémonies laïques » où se mêlent parfois les pratiques de plusieurs religions.

Un contrat légal pratique ?

« Finalement, maintenant, le mariage retrouve un peu ses fonctions anciennes : on se marie par intérêt. Par rapport à l’organisation du patrimoine, des enfants, de la protection de la femme, surtout dans des cas de situations fragiles, le mariage protège mieux », affirme Martine Segalen (1). En termes de droits, il existe pourtant, en France, depuis 1999, le PACS, qui est très proche du mariage, sauf en termes de filiation. Autres particularités : les individus conservent leur statut de célibataire et on peut se « dépacser » avec une simple lettre au greffe du tribunal.

Mis en place dans le but d’offrir aux personnes homosexuelles le moyen de s’unir légalement, avant l’autorisation du mariage pour tous en 2013, le PACS séduit aussi des personnes hétérosexuelles. Ces personnes choisissent notamment cette union car elles perçoivent le mariage comme « un mode de vie aliénant et susceptible de scléroser des rôles sexués », écrit le sociologue Wielfried Rault. Pour d’autres, le PACS peut aussi être considéré comme une première étape avant le mariage. On voit là que le mariage revêt donc souvent une dimension engageante, qui dépasse la formalité administrative. Selon un sondage BVA en 2011, seuls 19% des couples affirmaient se marier pour des raisons juridiques et fiscales.

Un engagement ?

« S’il y a un désir de mariage, c’est parce qu’il apporte quelque chose de plus. Le sens premier de cette journée à nulle autre pareille permet à la plupart des couples de sceller leur engagement et de le marquer symboliquement », affirme le sociologue Jean-Claude Kaufmann (1).

Effectivement, rien que parce qu’il est difficile de divorcer, le mariage est encore perçu comme un vrai engagement pour certains couples. Mais en réalité « l’engagement ‘quoi qu’il arrive’ s’est déplacé du mariage vers la filiation. C’est sur elle que nous avons reporté tout notre besoin de sécurité et tout notre idéal d’indissolubilité et d’inconditionnalité », observe la sociologue Irène Théry (2). Pour beaucoup de gens, faire ensemble un enfant est plus engageant que de se marier. Logique, quelque part, puisque c’est une décision sur laquelle on ne peut pas revenir.

La création d’une famille ?

À l’origine, le mariage servait surtout à légitimer les enfants. C’est d’ailleurs pour cela qu’il y avait parfois des « mariages précipités ». « Cet âge d’or a duré jusque dans les années 70 avec, effectivement, un nombre très élevé en 1972 de 450 000 mariages. À cette époque (…) y avait cet adage qui disait : ‘Mater semper est. Pater est quem nuptiae demonstrant’ (la mère est toujours connue, le père est celui que la noce démontre) », rapporte Martine Segalen (1).

Mais cette époque est révolue, comme le souligne François de Singly : « Dans l’histoire (…) la fonction du mariage, (…) est la production sociale d’une descendance légitime pour l’héritage. Or dans cette optique ce qu’on oublie toujours de dire dans les débats sur le mariage homosexuel, c’est que le droit européen interdit strictement qu’un parent puisse privilégier un enfant légitime par rapport à un enfant illégitime. Du coup le mariage, d’un point de vue social et historique, n’a plus de sens social. » (http://www.lemonde.fr/societe/article/2007/03/14/francois-de-singly-la-famille-apporte-le-bonheur-ensemble-et-le-bonheur-individuel_867170_3224.html#gJPD1FbdSGCDRCSl.99) Aujourd’hui, 65 % des bébés premiers-nés, naissent hors mariage, contre 6 % en 1968.

Un acte de normalité ?

Se marie-t-on pour faire « comme tout le monde » ? En tout cas, les normes sont bien présentes. « Les grandes institutions qui gouvernaient encore le mariage jusque dans les années 1960 (la famille, l’Église…) ont perdu de leur influence auprès de la majorité des jeunes, qui veulent désormais organiser leurs noces suivant leur propre volonté. Ceux-ci ne se retrouvent pas pour autant démunis en termes de modèle pour organiser leur fête. Ils doivent plutôt faire face à un excès de recommandations et de conseils imposés par les nouveaux « entrepreneurs de morale » que représentent en quelque sorte la presse, les guides spécialisés, les forums, sites et autres blogs », observe la sociologue Florence Maillochon dans l’ouvrage La passion du mariage (PUF – 2016). Le sociologue Jean-Hugues Déchaux (1) va jusqu’à estimer que les médias (magazines – surtout féminins -, guides pratiques, littérature spécialisée, forums sur internet, reality show, etc…) « sont un des nouveaux prescripteurs de normes concernant divers domaines de la vie privée ». Il observe qu’il faut « rendre visible au plus grand nombre ce qui a trait à l’intimité » et que cela montre l’emprise de l’ « opinion commune » sur les sociétés. « L’un des ressorts les plus efficaces de cette nouvelle normativité est l’angoisse de ne pas être normal, d’être ‘à côté’, ‘en avance’ ou ‘en retard’. Se développe avec les médias un souci d’être dans le même temps que ses pairs, un conformisme très efficace qui n’est plus celui de l’étiquette sociale, mais celui des aspirations, des repères cognitifs », écrit-il.

Un moyen d’afficher son identité ?

Si les mariages se font rarement en privé, c’est parce qu’ils ont aussi la fonction d’envoyer un message aux autres. La sociologue Florence Maillochon (La passion du mariage – PUF – 2016) parle même d’une « performance », qui va de la déclaration, « un véritable ‘événement’ conjugal », à la préparation du jour J, sans oublier les costumes, surtout pour la mariée, et les photos qui prennent une place de plus en plus importante. « Avec le développement du mariage d’amour, l’injonction à ‘personnaliser’ ses noces s’est progressivement imposée, confortée par les valeurs individualistes de la société de consommation. Le mariage doit toujours donner lieu à une ‘belle’ fête. Celle-ci ne doit plus cependant suivre un modèle éprouvé, mais être à l’image des époux », écrit-elle. Cette personnalisation peut aussi être l’occasion de revendiquer ses origines, comme le note Michel Bozon (2) en prenant l’exemple d’un technicien vivant à Paris, d’origine bretonne, non-pratiquant. « Le mariage est dans ce cas une occasion unique de remettre en scène une identité locale affaiblie. Les composantes du rituel traditionnel (la bague de fiançailles dans la corbeille de fleurs, le rite propitiatoire de la ‘soupe au lait’, voire le mariage religieux) ont perdu leur sens originel (…) Placées dans un contexte différent, ces ‘coutumes’ se trouvent folklorisées et deviennent simple signe d’appartenance à la communauté », écrit-il. Cela peut aussi être vrai pour d’autres communautés.


Que pensent les hommes du mariage ?

Quand on entend le mot « mariage », on a souvent en tête l’image d’une femme en robe de mariée et un bouquet de fleurs à la main. On pense généralement moins à l’homme à ses côtés, en costume cintré ou dans une autre tenue traditionnelle. D’ailleurs, l’image d’un couple homosexuel vient encore après celle du couple hétéro. Pourtant, en France, le mariage est un événement qui concerne aujourd’hui tous les mâles, quoiqu’en disent certains articles de presse féminine selon lesquels, ils auraient peur de l’engagement ou le refuseraient. La phobie du mariage porte d’ailleurs un nom : la gamaphobie. La bague de fiançailles serait-elle une sorte de cryptonite pour messieurs ? Pour eux, mariage rime-t-il avec « Fuyez, pauvres fous » ? Cette institution religieuse a-t-elle encore à leurs yeux une importance sociétale ? Pour en avoir le cœur net, Respect mag est allé leur demander.

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