Muriel Douru : “J’ai toujours détesté l’hypocrisie”

Muriel Douru
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Muriel Douru est bavarde, très bavarde. Mais on l’écoute avec attention nous raconter son parcours d’autrice engagée sur les questions sociales, LGBT, mais aussi sur la question de la Terre qui brûle, elle qui a publié avec Nicolas Hulot Les petits pas ne suffisent plus !. « Pour moi, la culture fait réfléchir », glisse-t-elle quelques temps après avoir sorti un album sur les travailleuses du sexe, dont on avait envie de parler avec elle.

 Vous aimez sensibiliser au travers de votre crayon…

Muriel Douru : Dès que j’apprends quelque chose, j’aime le partager, en effet. Au départ, je me suis intéressée aux questions sociales, souvent tabous qui ne sont pas toujours visibles dans les grands médias. Je vis avec une femme et j’ai eu un enfant par PMA à l’étranger, il y a presque 15 ans. Si j’avais attendu après la France, le pays où je travaille et paie mes impôts, j’aurais été ménopausée avant de pouvoir devenir mère !

J’ai toujours détesté l’hypocrisie ; en particulier le décalage entre ce que nous assène parfois la société (le devoir de parenté, le couple hétérosexuel présenté comme « supérieur » aux autres, etc.) et ce que je constate dans mon entourage. Les familles homos ont des enfants et ce n’est plus un sujet, mais ce n’était pas le cas il y a 20 ans. Aussi, lorsque certaines de mes amies lesbiennes ont commencé à devenir mères, il leur manquait une représentation dans la littérature jeunesse, et cela m’a posé problème. C’est pour cela que j’ai commencé à aborder les questions LGBT, d’abord dans les livres pour enfants, puis dans des BD : pour y représenter les invisibles. J’aime parler des gens qu’on n’entend pas, les exclu.e.s du champ médiatique.

Justement, comment est né le projet d’album Putain de vies – Itinéraires de travailleuses du sexe (paru en 2019 chez Boîte à bulles) ?

C’est une idée de l’ONG Médecins du monde. Les travailleuses de sexe souffrent du fait qu’elles ne sont jamais entendues, car elles sont particulièrement stigmatisées. Leur parole est bien souvent confisquée par d’autres et, du coup, on ne les entend pas directement, alors que ce serait bien de les écouter sans les juger. Pour cette bande dessinée, certaines ont accepté de témoigner, et si je me suis interrogée sur ma propre légitimé, car je n’ai rien vécu de tel, j’ai pensé que je leur apportais la possibilité de raconter leur récit de vie aux autres. Et j’ai choisi de transmettre chaque parcours tel qu’elles me l’ont raconté.

“J’aime faire réfléchir”

Leurs récits sont parfois très éprouvants, mais il ressort de leur parole un courage exceptionnel, alors qu’elles sont toujours représentées comme des « petites choses », de simples victimes.

 À quoi l’art sert-il au final ?

Pour certains, la culture permet de s’évader, d’oublier son quotidien. Or, pour moi, c’est l’inverse. Mon engagement artistique réside dans la vocation de témoigner du réel. J’aime faire réfléchir.

Réfléchir, et bousculer ?

Avec Putain de vies, je suis restée neutre, mais j’ai pu avoir certains retours négatifs, notamment en ligne. Le résultat a pu gêner, car certains ont rétorqué (parfois sans avoir lu l’ouvrage !) que les travailleurs et travailleuses du sexe ne sont que des victimes, alors que je ne les montre pas que sous cet aspect-là. Je comprends que ça heurte d’être confronté à des propos, des actes qui nous sont personnellement difficiles, mais il s’agit du vécu d’autrui et nous devrions juste le respecter, nous effacer devant le ressenti de quelqu’un qui n’est pas nous.

Cela vaut pour moi également. Je me souviens avoir demandé à l’une des travailleuses du sexe, alors qu’elle venait de me raconter l’agression d’un client : « Mais vous ne préféreriez pas faire des ménages ? » Elle m’a répondu « non », d’un ton tranchant, puis elle m’a expliqué que cela signifierait, pour elle, d’avoir des horaires de fou et d’être moins payée. Je me suis sentie bête. J’ai compris que j’avais transposé mon ressenti sur sa vie, que j’avais réagi comme une femme blanche privilégiée qui a eu le choix de faire ce qu’elle voulait de son existence, qui n’a jamais souffert de la faim. Il ne faut jamais oublier d’où l’on parle. Et si c’est confortablement installé sur son canapé, derrière un écran et le ventre plein, restons modestes… Car nous ne représentons pas, loin de là, la majorité des gens sur cette planète…

Retrouvez l’entretien complet de Muriel Douru dans Mouvement UP 7, disponible sur la boutique.

 

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