Les vaccins à l’épreuve du faux

vaccin anti covid
Crédit : Hakan Nural / Unsplash
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Jouée mezzo-voce cet été, la petite musique complotiste touchant aux vaccins contre le Covid-19 se fait depuis entendre sur tous les tons, amplifiée par la caisse de résonance des réseaux sociaux. Un concerto en fake majeur, orchestré de longue date, dont il est désormais difficile de savoir quand il s’achèvera.

Dans son ouvrage L’opium des imbéciles, le directeur du site Conspiracy Watch, Rudy Reichstadt, considère qu’une théorie du complot efficace repose sur la conjonction de quatre éléments. Un événement exceptionnel et important, un « principe maléfique » (CIA, État profond, Big Pharma…), une « structure d’accueil » (soit un mythe complotiste préexistant capable de prendre en charge cette nouvelle théorie) et enfin, des circonstances inattendues ou inexpliquées (les complotistes ont horreur du hasard). Autant dire qu’avec la pandémie de Covid-19, les adeptes « d’informations alternatives » s’en sont donné à cœur joie, échafaudant depuis près d’un an les théories les plus folles sur l’origine supposée du virus, les « vraies » raisons du confinement, ou encore l’utilité des masques.

Dernier avatar en date de cette fièvre conspirationniste : les vaccins contre la Covid-19. Attendus avec espoir durant des mois, ceux-ci font aujourd’hui l’objet des élucubrations les plus insensées. Cible préférée des complotistes, le milliardaire américain Bill Gates s’est ainsi vu accusé des menées les plus machiavéliques, allant du financement du groupe ayant « inventé » le SARS-CoV-2, au fantasme d’un plan de puçage général de l’humanité, en passant par sa volonté de réduire la population mondiale par le biais des vaccins. Depuis, la liste des prétendus conjurés s’est considérablement allongée – impliquant, pêle-mêle, George Soros, les grands laboratoires pharmaceutiques et les États – tout comme les théories liées à la dangerosité des vaccins à ARN messager.

Autant d’inepties qui prêteraient à sourire, si le poison qu’elles sécrètent ne se répandait pas dans des couches croissantes de la population. Le succès du documentaire Hold-Up, visionné 2,5 millions de fois entre le 11 et le 16 novembre dernier illustre cette inquiétante contagion. Tout comme les sondages révélant une spectaculaire défiance de la part des Français à l’égard des vaccins contre le virus. Ainsi, quelque 58 % d’entre eux déclaraient ne pas vouloir se faire vacciner, dans un sondage Odoxa-Backbone consulting pour Franceinfo et Le Figaro paru le 3 janvier dernier. Et si, depuis, la tendance s’est inversée, 40 % des gens demeurent encore aujourd’hui rétifs à l’idée de recevoir le remède.

Armes biologiques et génocide

Comment expliquer une telle défiance ? Pour Jocelyn Raude, enseignant-chercheur en psychologie sociale à l’École des hautes études en santé publique, et spécialiste en prévention et maladies infectieuses, le point de bascule a été atteint en France à la fin des années 2000. « Jusqu’en 2009, les vaccins faisaient l’objet d’un consensus social et politique. Mais avec la campagne de vaccination contre la grippe H1N1, qui s’est avérée moins grave que ce qui avait été anticipé, le débat légitime sur les conflits d’intérêt a échappé à la communauté scientifique et a été détourné par la mouvance conspirationniste », expliquait récemment le chercheur sur BFM-TV. Dès lors, la vaccination va devenir un pilier des discours complotistes. Des récits sophistiqués, instillant notamment l’idée selon laquelle les vaccins pourraient être des armes biologiques de destruction massive, utilisées pour mener un véritable génocide sur une partie de la population mondiale.

Trois sphères en sont, depuis plus d’une décennie, les dépositaires zélés, comme le rappelait Jocelyn Raude sur le site The Conversation en décembre dernier. « Nous avons identifié trois types d’acteurs. Les premiers sont des acteurs de type “politique’’ », majoritairement d’extrême droite et d’extrême gauche libertaire. Pour eux, la vaccination représente avant tout une emprise de l’État sur la vie privée, et doit donc être combattue en tant que telle.(…) La seconde catégorie d’acteurs est purement économique. Il s’agit de start-up travaillant dans le domaine de “l’économie de l’attention’’, qui se positionnées sur ce sujet car elles y ont détecté un marché potentiel. Ces “entrepreneurs de la défiance’’, qui sont localisés en Europe de l’Est ou dans certains pays occidentaux, ont créé des sites spécialisés dans le conspirationnisme pour les monétiser, mais ne sont pas forcément eux-mêmes convaincus par les récits qu’ils véhiculent. Ils exploitent le filon de ce “marché cognitif’’, pour reprendre l’expression du sociologue Gérald Bronner. » Deux catégories auxquelles il convient d’ajouter la nébuleuse gravitant autour du marché des pratiques médicales alternatives, tenant de longue date un discours critique et vaccinosceptique. Pour ces derniers, la critique vaccinale constitue sans surprise une manière d’acquérir une certaine visibilité.

Théories du complot et réseaux sociaux

Laquelle est aujourd’hui considérablement accrue par la formidable caisse de résonance des réseaux sociaux et des plateformes de vidéos en ligne. Dans une étude publiée le 11 novembre dernier par la fondation Jean Jaurès intitulée « Vaccins : la piqûre de défiance », Antoine Bristielle, professeur agrégé en sciences sociales, notait ainsi que « la principale chaîne antivaccins, celle de Thierry Casasnovas (un ardent promoteur de l’alimentation crue et du jeûne, ndlr), comptabilise davantage d’abonnées que les chaînes YouTube de Mediapart, de CNews ou du Figaro… Plus symptomatique encore, ces chaînes ont gagné un nombre considérable d’abonnés depuis le début de l’épidémie. »

Très réactifs, à l’image de l’association Réaction 19, qui a déposé une plainte contre X le 16 décembre dernier auprès du procureur de la République de Paris pour mise en danger délibérée de la vie d’autrui, les visages de la fronde antivaccins produisent en outre beaucoup de contenus. Lesquels sont massivement relayés par des gens très engagés. Un phénomène que l’ONG First Draft, spécialisée dans la lutte contre les fausses informations, a analysé le 12 novembre dernier.

Pour son étude, l’ONG a passé au crible quelque 14 millions de publications en français, en anglais et en espagnol, comportant les mots « vaccin » ou « vaccination » publiées entre mi-juin et mi-septembre, et utilisé un échantillon de 1 200 posts les plus viraux, ayant eux-mêmes suscité plus de 13 millions d’interactions (« likes », partages, commentaires…). « Deux sujets étaient dominants dans les trois langues », les « motivations politiques et économiques derrière les vaccins » et « la sécurité et la nécessité des vaccins ». Conclusion sans sans appel de l’étude : « Les théories du complot sur la vaccination sont surreprésentées sur les réseaux sociaux. » Une tendance particulièrement marquée dans les publications francophones, où l’on « retrouve plus de publications liant les vaccins à des théories complotistes qu’à des questions morales ou religieuses ou à des inquiétudes sur les libertés civiles. »

Dans un contexte de méfiance grandissante à égard des institutions et des élites, l’irruption de la pandémie de Covid-19 n’a fait que renforcer l’audience de ces thèses. Ainsi, Jocelyn Raude déplorait-il dans The Conversation : « Quand nous avons demandé, au mois de mai dernier, si les gens étaient prêts à se faire vacciner contre la Covid-19, 25 % d’entre eux déclaraient ne pas le souhaiter. Aujourd’hui, ce taux a grimpé à 45 %. » Une baisse du consentement qui, quoique moins marqué depuis le début de la campagne de vaccination, demeure malgré tout à un étiage élevé. L’activisme des antivaccins n’y est d’ailleurs pas étranger : pas une semaine se passe en effet sans que ses hérauts fassent parler d’eux, diffusant à l’envi des rumeurs sur des décès – suspects ou imaginaires – prétendument attribués aux vaccins contre le SARS-CoV-2, ou menaçant carrément les directeurs d’Ephad de poursuites judiciaires en cas d’administration du remède à leurs résidents. Le complotisme est une drogue dure…


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