« On est encore dans des représentations stéréotypées du handicap »

 
Éric de Léséleuc est professeur de sociologie à l’INS HEA. Il travaille sur la manière dont les médias présentent le handicap, en particulier dans la presse écrite, les informations télévisées comme lors des Jeux paralympiques, ainsi que sur les mises en scène du corps handicapé dans la production artistique contemporaine. Il revient pour Respect Mag sur la manière dont les personnes en situation de handicap sont représentées à la télévision, notamment dans le sport.

Selon vous, pourquoi les médias ont un rôle à jouer dans la représentation des personnes handicapées ?
Les médias ont un rôle à jouer car ils sont aujourd’hui l’une des principales sources de production, de reproduction et de diffusion des représentations sociales. Ils sont l’une des sources de référence sur n’importe quel sujet. Mais, attention, quand je parle des médias, je ne parle pas seulement de la presse écrite ou la télévision. Les médias, c’est aussi la littérature, le cinéma, la peinture, le théâtre… toutes les sources de production et de diffusion de messages.

Pourquoi est-il important que toute la société soit représentée, dans sa diversité, à la télévision?
« La télé reflète-t-elle la société française ? » est une question que s’est posée le CSA il y a quelques années, pour savoir si tout l’éventail de la société avait accès à des postes visibles à l’écran. Cela a donné lieu, par exemple, à des recrutements de personnes d’origine maghrébine ou noire, pour des postes de présentation, où il n’y avait jusque-là que des « mâles » blancs. Mais le handicap n’a pas fait partie de cette réflexion. Aujourd’hui, on n’a pas, par exemple, de présentateur de journal télévisé qui soit en situation de handicap.
Pour ma part, j’étudie les discours et la manière dont sont représentées les personnes en situation de handicap dans les médias. La conclusion de mes travaux est qu’on est encore dans des représentations stéréotypées et qui stigmatisent. Par exemple, lorsque des personnes handicapées font des sports à très haut niveau, elles se définissent comme des sportifs et veulent être reconnues avant tout en tant que sportifs. Mais quand on analyse les discours, ces personnes sont avant tout représentées comme des personnes handicapées. On focalise l’identification autour du handicap, avant d’arriver aux talents sportifs, ce qui provoque des frustrations.

Diriez-vous qu’il n’y a pas eu d’évolution sur ce sujet ces dernières années ?
Non, tout de même pas. Par exemple, par rapport aux nombres d’heures accordées aux Jeux paralympiques, entre 2000 et aujourd’hui, les taux de couverture ont fortement augmenté. En 2016, France 2 s’est beaucoup investi dans la couverture des Jeux paralympiques de Rio. Mais ils sont couverts entre 35 à 50 fois moins que les JO, alors qu’il y a une participation quasiment divisée par deux aux compétitions (aux Jeux de Londres en 2012 il y a eu environ 10 000 athlètes olympiques pour environ 4 300 athlètes paralympiques).

Comment pourrait-on améliorer ce point ?
Il faudrait faire de la formation auprès des producteurs de discours concernant les personnes handicapées. Lorsque vous interrogez les journalistes, ils assurent qu’ils ne font plus de différence. Pourtant, nous avons par exemple analysé un extrait vidéo des demi-finales du 400 m des Championnats du monde d’athlétisme en 2011, auxquelles Oscar Pistorius a participé (athlète sud-africain amputé sous les genoux, ndlr). Il en ressort qu’on ne parle pratiquement que de lui et de son handicap, très peu de ses concurrents. Les caractéristiques classiques du traitement sportif de l’information sont effacées au travers de l’hyper-focalisation sur le handicap.

Est-ce qu’il ne faudrait pas recruter plus de commentateurs sportifs en situation de handicap ?
Je connais des journalistes en situation de handicap, mais peu de journalistes sportifs en situation de handicap. Cela pourrait être une solution, mais je pense qu’il faut se méfier de toutes ces recettes qui laissent penser que, parce que vous êtes handicapé, vous allez être mieux sensibilisé aux dimensions discriminantes. C’est plus la formation, la prise de conscience des logiques, qui apparaît importante.

Quelles autres observations relevez-vous à propos de la représentation des personnes handicapées ?
La dimension discriminante prend plusieurs formes. Il y a également, ce qu’on appelle en anglais le phénomène « super creep » ou encore « inspiration porn ». Ces expressions viennent de personnes en situation de handicap et visent à dénoncer leur représentation dans une dimension « super-héroïque », pour des choses qui, si elles étaient faites par des personnes non handicapées, ne seraient pas présentées de la même manière.
L’expression « inspiration porn » (ici « porn » est utilisé comme synonyme de « à outrance », comme dans l’expression foodporn, ndlr), désigne les discours du type : « Regardez ce qu’ils sont capables de faire, tout le monde devrait s’en inspirer. » C’est toujours la dimension du handicap qui détermine la valeur du discours alors que les personnes en situation de handicap réclament une banalisation, une normalisation.


La journaliste et humouriste Stella Young, revient sur l’ « inspiration porn » lors d’une conférence TED

Cela me fait penser au clip « We are superhuman », diffusé par la chaîne Channel 4 au moment des Jeux paralympiques de Rio, qui a été repris dans de nombreux médias…
Oui, ce clip a été très critiqué par mouvements de personnes handicapées, alors qu’à l’inverse les gens qui ne sont pas en situation de handicap sont dans la vision « super creep », à penser que c’est extraordinaire.

Pourtant, les personnes qui sont dans ce clip sont elles-mêmes en situation de handicap, et ont accepté de jouer dans ce spot ?
Oui tout à fait, mais toutes les personnes qui sont en situation de handicap n’ont pas forcément la même vision…

N’est-ce pas difficile de trouver les mots justes pour évoquer les personnes en situation de handicap, sans mettre le handicap plus en avant que le reste, mais sans pour autant le nier ?
Oui, c’est effectivement le grand débat. Pour l’instant, on arrive assez bien à repérer les discours qui sont discriminants mais on ne sait pas très bien ce que serait un discours qui n’est pas discriminant. Là-dessus, il y a un vrai travail à faire pour rassembler des chercheurs, des personnes en situation de handicap, des journalistes de plusieurs pays, qui ont chacun des logiques différentes, pour travailler ensemble sur la question : « Qu’est-ce qu’un discours qui n’est pas discriminant ? »
Je travaille sur ce sujet depuis plusieurs années et je me suis rendu compte que nous étions trop isolés les uns des autres. C’est la raison pour laquelle je suis à l’initiative d’un projet d’action COST (coopération européenne en science et technologie, programme de mise en réseau des communautés scientifiques en Europe, ndlr) qui vient d’être déposé auprès de la Commission européenne, pour obtenir des financements de fonctionnement à partir de 2018. Nous sommes une cinquantaine de personnes, de dix pays européens et trois pays non européens, à défendre ce projet de coopération.

Propos recueillis par Héloïse Leussier

 

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