Myriam Marzouki : « L’image construit un stéréotype »

 
Dans « Ce qui nous regarde », la metteure en scène Myriam Marzouki pose la question du rapport qu’entretient la France avec ses musulmans. Elle analyse, en outre, de façon globale le traitement par la télévision des évolutions de la société.

Comment analysez-vous le rapport entre les médias et la France d’aujourd’hui ?
Je ne sais pas s’il y a une spécificité française, mais il y a une profusion de sources d’information, une difficulté à faire son choix, une insatisfaction sur le rythme effréné auquel nous parvient l’information, un manque de temps pour déployer des choses longues et profondes. Ce qui me frappe, c’est comment tous les médias donnent l’impression de s’inspirer entre eux. Mais je ne sais pas s’il y a une spécificité française, j’ai l’impression que c’est un phénomène mondial auquel la France n’échappe pas.

Vous rejoignez un peu la parole de Jean-Marie Charon (sociologue des médias, ndlr) qui affirme que le temps long a disparu à la télévision…
Le temps long est absent de l’analyse. Je ne dis pas que les journalistes ne sont plus capables, mais il y a quelque chose de l’ordre de l’espace médiatique qui est construit sur le règne du tweet. Je trouve ça désastreux, d’une pauvreté indigente. Le cas de Twitter est très parlant : c’est un endroit où on peut ciseler des formules. Mais la formule n’est pas l’analyse, comme le slogan n’est pas la pensée.

Participez-vous au concert des critiques sur l’emprise qu’a la téléréalité chez les jeunes, ou y voyez-vous plutôt une performance de plus dans notre société du spectacle ?
J’hésite à tenir sur ce sujet un discours générationnel de vieux con qui ne comprend pas les endroits de l’invention. Pour ma part, j’en suis resté au Loft (du nom de l’émission Loft Story, la première émission de téléréalité française, ndlr) ! Mais cela reste terrifiant. C’est le vide à l’état pur. Je découvre qu’il y a des gens qui font l’objet d’une attention médiatique, mais ils ne sont célèbres de rien, même s’ils sont issus d’horizons différents. Mais les jeunes peuvent s’identifier à eux. Je me demande par exemple comment Kim Kardashian, qui n’est personne en réalité, peut faire l’objet d’une ouverture d’un journal télévisé suite à l’affaire de son vol de bijoux.

La publicité représente souvent des familles idéalisées, « parfaites », est-elle le symbole d’une société trop rigide, fermée sur elle-même ?
Ce qui me frapperait dans la publicité ne serait pas tellement la famille idéale, même si elle existe. Ce serait plutôt la dimension absolue de « normativité » sur tout, dans les rapports de genre en particulier. Qu’on en soit encore à construire des images du féminin comme on les survend dans la publicité, je me dis qu’en 2017 on a encore des stéréotypes sur les hommes et les femmes consternants. Ces dernières ne ressemblent en rien à ce qu’elles vivent en réalité. C’est un modèle d’une violence énorme pour les jeunes filles.

Éduquer à l’acceptation de la diversité dans la société passe-t-il par l’éducation dès l’enfance, c’est-à-dire par le dessin animé par exemple ?
C’est un rapport à la fiction que les enfants de tous les milieux sociaux consomment beaucoup. La fabrication des imaginaires passe par les livres, mais aussi par les dessins animés. Représenter des enfants qui ont des prénoms d’origines différentes, avec des couleurs de peau différentes, mais aussi montrer autre chose que « papa qui lit le journal » ou « maman qui fait la cuisine ». Il y a un très grand nombre de dessins animés dans lesquels les rôles de leader sont réservés aux garçons et les filles des rôles secondaires. D’une façon globale, le dessin animé aplatit l’imaginaire.

Dans « Ce qui nous regarde », vous abordez la question de la fascination, de la peur dans le regard que la France porte sur le voile, et les débats que cela suscite. Est-ce que les reportages télévisés ont contribué à créer cette peur ?
Bien sûr, et massivement. Il y a néanmoins quelques reportages qui échappent à la règle, évidemment. Mais que cela soit dans les reportages télévisés ou les unes de magazine, les médias ont fait émerger une créature qui n’existe pas, et qui s’appelle la « femme voilée ». Il y a des femmes qui portent le voile, il y en a qui y sont contraintes, d’autres qui le font par choix. Certaines sont éduquées, d’autres ne le sont pas. Certaines sont bigotes et endoctrinées, d’autres sont intelligentes et ouvertes. L’image construit un stéréotype. Beaucoup de reportages construisent des stéréotypes. Pendant longtemps, les reportages sur les femmes voilées ne leur ont jamais donné la parole. On les montrait comme des espèces de fantômes. Ce que peut faire le documentaire, le spectacle vivant ou le cinéma, contrairement au reportage télévisé, c’est de montrer les singularités de la diversité, de la nuance, de la complexité. C’est-à-dire des choses qui demandent encore une fois du temps.

La dernière question : quels sont vos projets à venir ? Quelle est la suite ?
La suite, ce n’est pas pour tout de suite ! Nous sommes sur la tournée de « Ce qui nous regarde », le spectacle va tourner la saison prochaine. Ensuite, je vais continuer à travailler dans ces perspectives de l’imaginaire collectif. Pour cela, je vais prendre la problématique de départ de « Ce qui nous regarde » : le fait que, quand on voit une femme voilée, on ne voit pas spontanément une Française. Cela ne va pas de soi. On se dit qu’elle vient d’ailleurs. Nous sommes très nombreux à n’être pas nés ici. Mon prochain spectacle posera la question de savoir qui est perçu comme français. Avec toutes les obsessions identitaires que cela suscite. Ce sera dans la continuité du spectacle actuel, mais ce ne sera pas tout de suite…

Propos recueillis par Mounir Belhidaoui

« Ce qui nous regarde »

Conception et mise en scène de Myriam Marzouki, jusqu’au 9 février au théâtre l’Échangeur de Bagnolet (Seine-Saint-Denis).

 

 
 

<< L'info en continu

Menu

La téléréalité >>