Des caméras partout, la vérité nulle part ?

 
Zone interdite, Dossier tabou ou encore Rue des allocs. Des programmes souvent diffusés à des heures de grande écoute, dont le ton peut laisser s’installer chez certains d’entre nous un sentiment de malaise. Sont-ils sincères dans leurs démarches ? Participent-ils à la stigmatisation ambiante ? Respect mag tente de répondre à ces épineuses questions.

Le 17 octobre 1960, dans un reportage pour l’Office de radiodiffusion télévision française (ORTF), on peut voir des jeunes vêtus de vestes sombres longer les rues de Paris. C’était la mode des « blousons noirs », ces jeunes venant majoritairement de banlieues, passionnés par la culture américaine des West Side Story et autres films avec James Dean, qui suscitaient quelques angoisses dans la France du général de Gaulle. La voix-off qui commente le sujet avec un ton grave décrit dans la foulée une France comptant 19 000 jeunes délinquants en 1959. Avec le noir et blanc propre à l’époque qui ne connaissait pas encore la télévision en couleurs, ce reportage pouvait inquiéter. Pourtant, lorsque, dans le sujet d’un autre journal télévisé de l’ORTF, on donnait la parole à ces jeunes, on pouvait distinctement entendre le timbre de l’innocence. Les adolescents criaient alors à l’injustice, s’estimant victimes de stigmatisation, que les « violents étaient une minorité ». Déjà…

L’islam montré du doigt

« Mais à l’époque de l’ORTF, la télévision était contrôlée, ce n’était absolument pas libre. Nous avions des grilles de lecture imposées sur les journalistes », décrypte Jean-Marie Charon, sociologue des médias et chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Mais, selon ce dernier, « il existait toutefois des émissions de reportages, comme Cinq colonnes à la une, assez bien fichues où les journalistes prenaient le temps de préparer leurs sujets ». Une cinquantaine d’années plus tard, cet aspect pédagogique du journalisme a survécu, mais force est de constater qu’on entend beaucoup plus parler de formats qui ont déclenché des tollés de protestation. « Ce sont toujours les mêmes clichés qui ressortent sur les banlieues, avec leurs musulmanes opprimées », nous dit Samia Orosemane.

Cette humoriste de 35 ans préfère en rire dans un spectacle qu’elle joue le mardi et le mercredi à 19h au Théâtre du Point-Virgule. Intitulé Femmes de couleurs, ce one woman show d’un peu plus d’une heure raconte le quotidien de ces femmes d’origine étrangère et de leurs relations aux autres. Dans ce spectacle, elle y critique aussi… les journalistes, plus particulièrement ceux qui font du « sensationnalisme ». Et elle sait de quoi elle parle…

Nous sommes le 28 septembre 2016. Il est 21h. M6 diffuse « Dossier Tabou », la nouvelle émission de Bernard de la Villardière. Ce « nouveau magazine de société » a pour premier sujet « L’Islam en France : la République en échec », et se veut être un programme qui pose des « questions de fond » sur des sujets qui dérangent. Pour la première de l’émission, on y dénote vite quelques poncifs : des musulmans qui seraient reclus dans des petites mosquées de province ou en banlieue où tous les discours rigoristes seraient permis. Samia Orosemane a participé à cette émission. On voit l’humoriste ouvrir la porte à l’équipe de tournage de l’émission… accompagnée de Bernard de la Villardière « himself », s’étant invité au dernier moment dans l’appartement familial de la performeuse.

Dans cette séquence, on voit celui qu’on appelle aussi « Bernardo » rentrer dans le domicile de l’artiste et lui poser, autour d’un tajine (évidemment), diverses questions sur son appartenance à la religion musulmane. L’angle des questions ? La « soumission » des femmes de confession musulmane lorsque celles-ci portent le voile. C’est peu de dire que Samia Orosemane ne s’y attendait pas : « La production est venue me chercher en me disant qu’ils voulaient faire un documentaire où ils présenteraient un panel de la diversité de la communauté musulmane. Je ne m’attendais pas à ce que ça soit un documentaire à charge contre l’islam. »

Même si elle s’est estimée flouée, Samia Orosemane n’abandonnera pas son projet de pacifier les rapports entre confessions et communautés par le rire. « Ma parole, je la connais, je la maîtrise, après, ce qu’on en fait et dans quel contexte on la place, c’est autre chose. »

Un indésirable nommé Bernard

Un constat partagé par Stéphane Gatignon, le maire de la ville de Sevran, où Bernard de la Villardière interviewait, toujours dans le cadre de l’émission, un imam d’une mosquée de la ville. Lorsque l’animateur pénètre dans une cité, il est pris à partie par des jeunes qui lui conseillent de déguerpir. « C’est parce que le boulot de journalisme n’a pas été fait. Il faut savoir que l’équipe du tournage filmait des gens du quartier qui ne voulaient pas être filmés, et il n’y avait pas qu’une caméra », affirme le premier édile de la ville.

Une séquence qui a poussé Stéphane Gatignon à recevoir Bernard de la Villardière, même s’il ne voulait pas le voir. Un entretien filmé qui passe mal : « C’était le jeu du chat et de la souris. Il y a eu l’altercation avec les jeunes, je me suis dit que ça allait être terrible pour la ville. » D’après le maire, Bernard de la Villardière semblait pointer la responsabilité de la ville dans le fait que des jeunes des banlieues environnantes de Sevran partaient en Syrie, « alors que l’État a sa responsabilité », affirme l’homme politique.

« Dès que le sujet est de près ou de loin lié à la précarité, le traitement journalistique est forcément biaisé. » Anne-Charlotte Dancourt, journaliste médias-culture aux Inrockuptibles, a dressé cet amer constat après avoir vu « Rue des allocs », l’émission de la chaîne M6 qui racontait le quotidien de personnes d’un quartier modeste d’Amiens. Vivant pour la plupart au RSA, on les voyait attendre avec impatience cette dotation mensuelle versée par l’État afin de remplir leurs caddies de courses avec des bouteilles d’alcool. « Ce qui m’a choqué, c’est que tout était tourné pour que l’on se dise : regardez, ce sont eux qui profitent de vos impôts, qui ne font rien pour s’en sortir et qui ne font que boire toute la journée. » Pour la journaliste, « Rue des Allocs », « voyeuriste et trash », a voulu « romancer la pauvreté ». En somme, c’est du sensationnalisme « qu’on retrouve aussi chez Bernard de la Villardière et ses Dossier tabou ».

Précarité et soins remis en cause

Le réalisateur, Stéphane Munka, joint par Respect mag, a déclaré « accepter certaines critiques », mais qu’il voulait simplement « montrer une vérité ». « “Rue des allocs” n’est que ça : un documentaire sur la réalité », assène-t-il. Stéphane Munka reconnaît néanmoins quelques « maladresses », notamment dans les commentaires parfois très particuliers de la voix-off : « Le débat s’était posé de savoir si nous devions garder cette voix-off. Nous l’avons gardé au final car si nous n’accompagnons pas les séquences du documentaire, le téléspectateur peut décrocher. Mais il est vrai qu’il y a eu des commentaires vraiment limites sur la forme », admet-il. Notamment quand la voix plutôt douce de la voix-off déclare cette phrase paradoxalement impitoyable : « Quand il a des problèmes, Philippe boit. Et il a très souvent des problèmes », ce qui a déclenché l’ire des téléspectateurs.

Une généralisation qui a son explication : « Le journaliste n’a pas vraiment le temps de préparer son sujet, il a un angle de départ défini par sa production et devra s’y tenir. On l’enverra sur place non pas pour qu’il découvre des choses, mais pour qu’il illustre un point de vue qui est ressorti d’une conférence de rédaction », selon Jean-Marie Charon.

Les quartiers, l’islam, la précarité… tout est soumis, pour le sociologue, à quelque chose de « défini au niveau de l’idée, et ce dès le départ ». Philippe Coutaud, président de l’association du Groupement des directeurs du Morbihan, et directeur de l’institut d’éducation adaptée du Bondon, ne dira pas le contraire.

Le médecin a été révulsé par ce qu’il a vu dans un « Zone interdite » sur les maltraitances d’enfants autistes dans une clinique spécialisée. Un reportage qui fait froid dans le dos, tant les humiliations subies par les enfants de la part des éducateurs étaient ignobles. « Ils méritent purement et simplement la prison, explique Philippe Coutaud. Mais je n’ai pas supporté les amalgames qui ont été faits dans ce reportage, à mettre tous les établissements spécialisés dans le même sac. » Le responsable associatif a d’ailleurs envoyé une lettre au siège de M6. On lit dans cette missive que le Groupement des directeurs du Morbihan se tient « à la disposition de la chaîne pour qu’elle connaisse mieux leur action ». En d’autres termes, que M6 fasse un nouveau reportage plus positif. Après une relance de la part de Philippe Coutaud, la Six est restée sur sa position, déclarant qu’il « était bon de signaler ce qui n’allait pas ».

« Dans les médias, c’est le temps long qui est intéressant, le reste importe peu », nous dit Jean-Marie Charon. Plus globalement, dans la société comme en journalisme, il faut « laisser du temps au temps », pour reprendre l’adage cher à François Mitterrand.
 

 

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