À l’école, comment apprend-on à voter ?

 
« En même temps, c’est pas avec ce qu’on a appris en cours d’éducation civique…». Cette phrase, vous l’avez peut-être déjà entendue lors d’une discussion sur l’abstention en France. La question peut en effet se poser : comment les jeunes sont-ils préparés à devenir les citoyens de demain ?

L’éducation civique est une spécificité française. La France est le seul pays européen à proposer un enseignement distinctif et obligatoire sur ce sujet, tandis que dans les autres pays, l’apprentissage de la citoyenneté est intégré à d’autres matières. C’est aussi le pays où cet enseignement dure le plus longtemps, avec des cours d’éducation civique dès 6 ans, et jusqu’à la fin du lycée.

Le premier cours d’instruction morale remonte à l’école laïque et obligatoire de Jules Ferry, en 1882, mais il s’agissait surtout d’un enseignement sur les valeurs et l’appartenance à la nation. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale, en 1945, que l’apprentissage de la citoyenneté est apparu au lycée sous le nom de « Programme d’initiation à la vie sociale ». Remisée au second plan après mai 68, l’éducation civique comme discipline spécifique ne réapparaît que dans les années 80, sous la présidence de Mitterrand.

Archive : Manuel d’éducation morale et d’instruction civique, à l’usage des jeunes filles

 
Aujourd’hui, l’apprentissage de la citoyenneté passe par les cours d’éducation civique, mais aussi par la participation des élèves aux instances de gouvernance des établissements dans le secondaire, et des projets encourageant les actions citoyennes dans et hors de l’école. Pourtant, malgré tous les moyens accordés à cet apprentissage, les Français sont nombreux à penser que les jeunes ne connaissent pas assez leur rôle de citoyen. Près de 9 sur 10 pensent que leurs connaissances sur le sujet sont insuffisantes, selon une étude BVA/CNESCO/CASDEN, en avril 2016, lors de la parution d’un dossier de ressources du Conseil national d’évaluation du système scolaire sur le sujet (CNESCO). Les jeunes eux-mêmes partagent ce constat, puisque les 18-24 ans sont à peine 15% à considérer qu’ils connaissent bien leur rôle de citoyen.
 



Des connaissances théoriques à l’action

Les Français expriment l’envie d’un renouveau pédagogique. Près de 90 % d’entre eux sont favorables à la mise en place d’activités novatrices comme l’organisation de débats civiques en classe ou la réalisation d’activités solidaires. Au final, ils souhaitent plus de concret, et à raison. Des études citées par le CNESCO ont montré dans les années 60 et 80 que l’école offrait une connaissance formelle et institutionnelle du politique, mais peu d’outils qui permettent de comprendre les rapports de force et les acteurs de la vie politique.

« L’élévation des connaissances civiques et politiques n’est pas liée à des attitudes et des engagements civiques plus positifs. Il ne suffit pas d’être un citoyen éclairé pour voter ou s’engager dans une vie associative et civique riche à l’âge adulte. C’est davantage l’engagement, à l’école, des élèves dans des projets citoyens – solidaires, environnementaux… – qui est en lien avec des engagements futurs dans la vie citoyenne adulte », écrit Nathalie Mons, professeure de Sociologie à l’université de Cergy-Pontoise et présidente du CNESCO.

La réforme récente du cours d’éducation civique apporte, en partie, le renouveau pédagogique souhaité. Depuis la rentrée 2015-2016, ce cour s’appelle désormais “enseignement moral et civique” (EMC) et est dispensé sous forme de « parcours citoyen », du CP à la terminale. En primaire et au collège, le programme est articulé autour de quatre « cultures » : la sensibilité (comprendre ses émotions et celles des autres) ; le droit et la règle ; le jugement (le pluralisme des opinions) ; et l’engagement (le principe de la communauté de citoyens). Au lycée, le programme reste proche de ce qui se faisait auparavant, avec un accent sur la laïcité et l’éducation aux médias.

Une école primaire privée de Vendée, tweete les cartes mentales réalisées par ses élèves sur la présidentielle :

Une réforme, mais…

« Il n’y a pas énormément de différence au niveau du temps consacré à ce cours, mais on doit mettre l’accent sur la participation des élèves beaucoup plus qu’auparavant. Nous devons notamment organiser en classe ce qu’on appelle des « débats réglés », pour apprendre aux élèves à argumenter », rapporte Delphine Vimeux, professeure d’histoire géographie depuis une quinzaine d’années, dans un collège de Saint-Arnoult-en-Yvelines, et membre du syndicat SNALC. « L’EMC prépare mieux à être citoyen car on fait vraiment du concret, tout en ayant une grande liberté. Autrefois, c’était des textes et des textes de loi indigestes, aujourd’hui ce n’est plus le cas », estime Clélie Charlet, jeune professeure dans un lycée de Berck (62).

Pour autant, il n’est pas simple d’aider les jeunes à comprendre les débats politiques actuels. « On aborde les partis politiques en classe de 3e, mais en trois heures de cours seulement sur toute l’année, qui consistent surtout à dire qu’il est important d’avoir plusieurs partis en démocratie. Ça ne suffit pas, mais je ne suis pas certaine qu’à cet âge-là, ce soit le bon moment pour aller plus loin. La plupart des élèves ont peu de culture politique, ils ne savent pas, par exemple, quelle personnalité politique est à gauche ou à droite », affirme Delphine Vimeux.

Beaucoup de professeurs ont par ailleurs du mal à aborder les sujets politiques, de crainte de porter un discours qui pourrait apparaître comme partisan, encore plus pendant les périodes électorales. De plus, les professeurs d’histoire-géographie sont peu formés à l’enseignement de l’éducation civique. « En tout, à la fac, je n’ai suivi que 4 heures sur ce sujet, souligne Clélie Charlet, sans compter que les programmes ne sont pas du tout faciles à comprendre, il y a tout un jargon compliqué ».

Pierre Kahn, professeur des Universités à Caen et coordinateur du groupe chargé de l’élaboration des projets de programmes d’EMC pour le Conseil supérieur des programmes, présente cet enseignement :

 

Neutralité ou idéalisme ?

Les jeunes sont sensibilisés, notamment via les cours d’histoire, au fait que le vote universel est un droit qui a été acquis après de longues batailles par nos ancêtres. « Aujourd’hui, tous mes élèves disent qu’ils iront voter plus tard », affirme la professeure. Pour autant, l’école n’a pas pour rôle de faire la critique de l’abstentionnisme. « On peut juste les faire réfléchir sur la légitimité des élus quand il y a peu de participation », explique Delphine Vimeux.

Une vidéo pédagogique présente le vote aux jeunes :

 
« Parfois, le discours peut être un peu utopique », note Clélie Charlet. « Par exemple, en 6e, on lie la partie sur l’engagement citoyen au chapitre de géographie sur la ville de demain, donc on propose aux élèves d’imaginer qu’ils sont devenus adultes et participent à l’aménagement de leur ville. Avec ma classe, on a monté des projets d’aménagement, mené des sondages auprès des habitants… C’était un beau projet qui s’est concrétisé par la venue du maire. Mais à la fin, en réalité, on se rend compte que les citoyens n’ont aujourd’hui pas vraiment de poids dans l’aménagement de leur commune », raconte-t-elle.

Notre démocratie n’est pas parfaite, et le nier peut provoquer l’effet inverse de celui escompté. Des études américaines, citées dans les travaux du CNESCO, ont montré que lorsque les cours ne présentent qu’une vision idéalisée des institutions politiques, sans décrire la réalité du système politique et social, l’intérêt des élèves pour la politique peut diminuer.

Face aux imperfections de notre démocratie, il est primordial de faire comprendre aux jeunes que « tout n’est pas figé », et que « la politique est l’affaire de chacun d’entre nous », estime Matthieu Niango, professeur de philosophie, fondateur du mouvement A Nous la Démocratie, qui défend une réforme de nos institutions. « On est encore trop dans la culture de la délégation, alors que la politique doit être l’affaire de chacun d’entre nous. Si on avait été habitués à participer, dès le plus jeunes âge, aux décisions nous concernant, nous serions de meilleurs citoyens », en déduit-il. Il cite l’exemple de la région Poitou-Charente, qui a introduit des budgets participatifs aux lycées, où les élèves, parents, enseignants, et personnels de l’établissement peuvent voter.

Les jeunes électeurs, en tout cas, semblent avoir intégré la nécessité de faire évoluer nos institutions et expriment l’attente d’un renouvellement démocratique. Les 18-30 ans sont plus de 75% à se dire favorables à l’interdiction du cumul des mandats. Ils sont également plus de 50% à souhaiter l’abaissement du seuil d’âge de l’éligibilité à 18 ans et à borner l’âge maximal à 60 ans, selon le baromètre DJEPVA sur la jeunesse 2017. Résultat d’une bonne compréhension des rouages de la démocratie, ou simple réaction à l’actualité ?
 

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Le droit de vote des étrangers, comme un refrain politisé