Kery James : « Ces dernières années, le combat s’est intensifié »

 
 
À 39 ans, le célèbre rappeur français Kery James continue le combat à coups de punchlines acérées. Dans son dernier album Mouhammad Alix, il dénonce les injustices sociales, vise les élites en carton, et rappelle à quel point la parole est une arme. À l’aube de la présidentielle, l’artiste engagé s’est confié à Respect mag, sans prendre de gants.

Il est l’un des premiers à l’avoir revendiqué : « Ne sois pas étonné si au rap conscient je donne naissance. » Aujourd’hui, on le présente souvent comme le sage du rap français. Mais si Kery James reconnaît avoir gagné en maturité et sagesse en vingt ans de carrière, le rappeur n’est pas du genre à se laisser enfermer dans des cases. « De toute façon, à l’origine, le rap est conscient. C’est parce que les autres font autre chose que je me démarque », explique-t-il.

Sa liberté est celle d’avoir su donner un écho vibrant à ceux qu’il a toujours représentés – une France que l’on dit délaissée par les politiques, quand elle n’est pas pointée du doigt -, en mettant sa parole au service d’arts multiples. Ainsi, ses plaidoiries en faveur de la justice sociale, la lutte contre le racisme, ou l’accès à l’éducation pour tous se confondent dans sa musique, son engagement associatif et sur la scène théâtrale. Aujourd’hui, plus que jamais, Kery James endosse le rôle de porte-parole. « Je dis tout haut, ce que les gens pensent tout bas », affirme-t-il dans J’suis pas un héros. Lui qui, dès son plus jeune âge, maniait les mots comme Arthur Rimbaud façonnait les rimes.

La rue ça fait mal, Mouhammad Alix, Racailles… sont autant de grands discours qui s’imposent face à ceux des élites. Kery James pique, revendique. Et tandis que les politiques se déchirent sur la place publique, le dramaturge tente de rassembler les Français. « Quand un homme est triste, il ne fait rien pour changer sa condition. Quand un homme est en colère, il agit pour le changement », dans cette dernière phrase, citée par Malcolm X en 1965, résonne tout entier le combat actuel et acharné de Kery James.

Quand le rap est né, dans les années 70, l’une de ses vocations premières était de témoigner et dénoncer des injustices sociales. Pourquoi les rappeurs contestataires se font à présent de plus en plus rares sur les scènes américaines et françaises ?
Le rap a essayé de résister jusqu’aux années 2000, mais force est de constater qu’aujourd’hui, les rappeurs osent de moins en moins prendre la parole. La raison principale : l’argent. Dès lors qu’il a commencé à y en avoir beaucoup dans le rap, les enjeux sont devenus différents. Et la société de consommation a pris le dessus sur l’engagement. Le rap se mue à son image : beaucoup plus individualiste, et plus tourné vers le paraître. Ce qui colle parfaitement avec la multiplication des émissions de télé-réalités. Au niveau des paroles, il y a eu une déviance : on se moque carrément du pauvre ! On ne se vante pas seulement d’avoir de l’argent, on rajoute que tu n’es rien si tu n’en as pas. Un rappeur qui aurait tenu ce genre de discours il y a 20 ans, il ne sortait pas vivant de la salle de concert ou, en tout cas, il allait à l’hôpital.

Qui vous a donné ce goût pour l’art oratoire ? En quoi les mots peuvent-ils être une arme ?
Cela vient avant tout de mon père, qui est un ancien écrivain public. Dans la vie de tous les jours, il ne parlait pas beaucoup. Un peu comme moi d’ailleurs. Alors quand il avait quelque chose à dire à ses enfants, quand il y avait un problème, il nous écrivait des lettres. Il m’a transmis ce goût pour l’écriture, et l’art de trouver les mots justes. Si je n’étais pas artiste, j’aurais aimé exercer la profession d’avocat, quoique j’endosse déjà la robe à travers ma musique et ma pièce « À vif ».

Si j’apporte beaucoup d’importance à l’éloquence, c’est parce qu’il s’agit autant d’un outil d’émancipation que de domination. Si certains peuvent sombrer dans la violence en étant incapables d’exprimer leurs idées, une caste à l’inverse profite de son argent et de sa facilité à manier les codes de langage pour dominer les autres. Il convient donc de bien maîtriser la parole. Cela me rappelle une fois où je suis rentré dans une boulangerie tenue par un Maghrébin, il m’a cité un proverbe en arabe : « Celui qui maîtrise la langue d’un peuple ne craint pas la nuisance de ce peuple. »

On a l’impression qu’aujourd’hui, c’est plus les images choc qui interpellent…
C’est vrai. Même dans la musique, c’est comme ça. L’image est devenue aussi importante que le contenu musical. Aujourd’hui, les gens ne consomment pas simplement de la musique, ils achètent un pack complet.

La photographie de l’album « Le combat continue », qui représente un poing noir crispé empoignant le drapeau de la République française, a d’ailleurs beaucoup marqué les esprits. Elle peut avoir différentes interprétations. D’abord, que cet homme est bien français même s’il est noir. D’un aspect plus violent, comme il le froisse, elle peut traduire l’amertume et la colère que l’on pouvait éprouver à l’époque face aux discriminations. Cet album, qui contient les morceaux Hardcore et J’ai mal au cœur, est sorti en 1998. Presque vingt ans plus tard, cette image et toutes les paroles de l’album sont encore d’actualité.

En parlant de joute oratoire, que pensez-vous des débats actuels qui opposent les candidats à l’élection présidentielle ?
J’ai essayé de regarder un ou deux débats, mais je zappe assez rapidement. J’ai créé mon site d’informations LeBanlieusard, et je voudrais réaliser une émission qui s’appellera « Les candidats face à la banlieue ». Ce sera l’occasion de mettre les politiques face à des gens qui les interrogent et les conseillent directement. Mais même avec cette optique-là, de me dire qu’il faut que je prépare et que je regarde, j’ai du mal à rester jusqu’au bout. Il y a un manque de sincérité dans les discours des candidats. Le talent pourrait y palier, mais il n’y en a pas beaucoup non plus…

En 2007, vous avez apporté votre soutien à Ségolène Royal. Récemment, le candidat Benoît Hamon est venu vous voir sur scène lors de la représentation de votre pièce de théâtre À Vif. Vous vous êtes ensuite entretenu avec lui en loges. Pourriez-vous de nouveau soutenir un politique ?
On fait tous des erreurs (rires). Cela ne m’a rien apporté, ni à ceux que je prétends défendre et représenter. Et je ne parle évidemment pas en termes pécuniaire. Il n’y avait pas de vraie volonté de la part de Ségolène Royal d’écouter quels étaient nos besoins ou d’apporter une réelle solution.

À l’heure actuelle, je ne soutiens aucun candidat politique. Mon travail est plus efficace en étant apolitique. Beaucoup n’ont plus confiance en nos représentants, et ils ont raison. Je ne peux pas avoir une parole sincère et m’associer à des personnes qui, pour la plupart, nous ont prouvé qu’ils étaient des menteurs. Je perdrais en crédibilité. Le politique passe et change, moi je compte rester.

Après, je peux m’entretenir avec un candidat et lui faire part de ce que je ressens sur des sujets qui me concernent ainsi que ceux qui se reconnaissent en moi. Je crois qu’il y a deux façons d’influer sur le système : soit en le détruisant, et cela passe par la violence, ce qui n’est pas la voie que j’ai choisie ; soit par l’intérieur c’est-à-dire ne pas forcément soutenir un politique mais jouer sur des rapports de force. Ce qui ne fait pas de moi un apolitique maladif, attention. Je n’aurais aucun problème à soutenir un homme politique si je me reconnaissais vraiment dans ses idées et que je sentais une sincérité, qu’enfin on aurait affaire à quelqu’un qui fait ce qu’il dit !

Le programme d’un candidat sur les banlieues dites « sensibles » vous a-t-il au moins convaincu ? Que préconisez-vous ?
Je n’ai pas regardé leur programme. En zappant, en écoutant des passages de leurs interventions, je constate qu’il n’y a rien de révolutionnaire. Sinon vous m’auriez posé une question plus précise, celle de savoir qu’est-ce que je pense de telle personne qui a dit ceci de concret. Or, pour l’instant, il n’y a rien de nouveau en termes de propositions.

Ce que je préconise, c’est la responsabilisation des individus par eux-mêmes. Je n’ai jamais compté sur l’Etat pour subvenir à mes besoins, même si certains essaient de coller aux Français d’origine africaine l’image de gens qui attendent après le RSA. Je n’ai jamais été un assisté. On peut essayer de me faire peur avec la montée du FN ou la droite de François Fillon, ça ne marchera pas. J’ai connu tous les régimes de gauche comme de droite, et je n’ai jamais compté sur eux. C’est dangereux d’attendre après un homme qui, à lui seul, règlerait tous les problèmes. Il faut déjà se battre par et pour soi-même et essayer de changer les choses à son échelle. Si tout le monde faisait ça, les politiques auraient moins de place et moins d’importance.

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Le rappeur Kery James parle du vote en France
Kery James lors de son entretien avec Respect mag

© Simon Guillemin / Hans Lucas

« Face aux mêmes électeurs, les mêmes peurs sont agitées / On oppose les communautés, pour cacher la précarité / Que personne ne s’étonne si demain ça finit par péter ». C’était en 2012 dans « Lettre à la République ». Cinq ans plus tard, la France est toujours aussi divisée… Vous croyez au rassemblement ?
En grandissant, on m’a toujours fait comprendre que j’appartenais à une deuxième France. Ce n’est pas moi qui l’ai voulu, je ne fais que constater cette division. Si on nie qu’elle existe, qu’il y a des Français considérés « de seconde zone », on n’opérera jamais de rassemblement. La première étape, c’est donc d’établir un diagnostique. Ce que je fais dans ma pièce À Vif. Elle convoque deux jeunes avocats – l’un Français d’origine africaine et issu de la banlieue, l’autre blanc et fils de bonne famille – qui s’affrontent lors d’un concours de plaidoirie posant la question : l’État est-il seul responsable de la situation actuelle des banlieues ? C’est la rencontre de deux France, rendue possible par le théâtre, d’habitude séparées par la réalité sociale et les préjugés.

Si je ne croyais pas au rassemblement des Français, je ne l’aurais pas écrite. Déjà j’observe un glissement. Seulement, les anciennes forces n’en veulent pas et s’attachent comme elles le peuvent au petit pouvoir qui leur reste. Pour mieux régner, ils divisent en désignant un ennemi commun. Le temps passé à se battre entre nous, on ne le passe pas à comprendre qui sont nos véritables ennemis. Ceux pour qui seul compte l’argent. D’ailleurs, à un certain niveau, il n’a plus de couleurs. Celui des Saoudiens ne dérange personne… La preuve que les considérations raciales sont avant tout utilisées pour cacher des enjeux économiques et politiques.

Vous avez pris part à la défense de Théodore Luhaka en publiant une tribune dans Le Monde. En tant qu’artiste, il était de votre devoir de vous impliquer ?
J’ai toujours eu un discours raisonné et raisonnable au sujet de la police. À chaque fois que j’aborde ce sujet, je tiens à préciser que je n’ai jamais été dans la posture du rappeur anti flic. J’écrivais déjà dans en 2005 dans le morceau Je revendique : « J’revendique que certains jeunes, comme des vandales, insultent la police pour quedal. » Dans le morceau Constat amer, sur l’album Dernier MC, j’affirmais : « Mes frères disparus que je continue à pleurer. C’est pas des flics qui les ont buttés. » Mais dans le cas de Théodore, j’estime qu’on a franchi un palier. D’autant qu’il n’est pas le premier jeune à qui cela arrive. Ma famille, mes enfants, les gens qui me ressemblent sont en danger. L’ensemble des Français est en danger. Car, si les premières victimes aujourd’hui de la violence policière sont les Noirs et les Arabes, demain elle se retournera contre quiconque s’oppose au système politique.

À l’âge de 13 ans, vous dénonciez dans La Vie est brutale : « Trouvez-vous ça normale que leur vie soit brutale ? Je suis révolté, car je me sens concerné en tant qu’adolescent. Une telle situation, je ne supporterai pas longtemps. » Les jeunes des quartiers sont-ils aussi révoltés et conscients que vous l’étiez déjà à l’époque ?
Dans la société, en général, un gros travail est fait pour abrutir les masses. Je ne parle pas seulement des jeunes de quartiers, tous sont de moins en moins cultivés. Le niveau en orthographe a aussi fortement régressé. Les gens sont tellement occupés à consommer qu’ils ne réfléchissent pas ou plus sur leur condition. En même temps, ceux qui arrivent à le faire sont beaucoup plus impliqués qu’on pouvait l’être auparavant. Car, pour résister et dire non à cette société de consommation, il faut vraiment en avoir envie.

Il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir de l’argent. J’ai eu un rendez-vous un jour avec un producteur de cinéma qui m’a avoué : « La première chose qu’on m’a apprise à l’école de cinéma aux Etats-Unis, c’est que le premier dénominateur commun entre les gens, c’est la connerie et pas l’intelligence. Donc faîtes con, vous gagnerez beaucoup d’argent. » C’est un peu ce que les médias appliquent aujourd’hui…

L’éducation est-elle la solution aux problèmes actuels ?
En tout cas, l’éducation c’est le nerf de la guerre. Elle permet d’être libre. Si on s’intéresse à la situation des banlieues, par exemple, on ne peut pas tous être footballeur, chanteur ou acteur. Il y a des métiers qui doivent rester d’exception. Si on veut faire bouger les choses, on a besoin d’avocats, de chirurgiens, etc. J’ai donc fondé en 2008 l’association ACES (Apprendre, comprendre, entreprendre et servir) pour dépasser ce plafond de verre. Car, il y en a un pour les gens qui viennent du bas. Ce n’est pas spécifique aux banlieusards. Certains jeunes à cause de problèmes économiques ne peuvent entreprendre de grandes études. On essaye de les aider en leur offrant notamment des bourses d’étude et du soutien scolaire.

Dans Racailles, vous affirmez : « On a le sentiment qu’aller voter / C’est choisir par lequel d’entre vous on veut se faire entuber. » Si voter, c’est se résigner. Comment pourrait s’exprimer la colère des déçus et exclus de la politique ? Vous parlez d’une révolution…
Je n’ai pas encore la réponse. J’essaie d’être attentif à tout ce que j’entends, mais je suis sûr d’une chose : ce système ne fonctionne pas. On ne peut pas être dirigé par des gens dont le métier est de nous gouverner. Quant au vote blanc ou le vote utile, je n’ai pas d’avis arrêté sur la question, mais ça se saurait si ça changeait quelque chose.

En 2017, plus que jamais le combat continue…
On s’est toujours battu. C’est vrai que ces dernières années le combat s’est intensifié. Mais ayant grandi dans l’adversité, je crois que j’aime aussi quand la situation est difficile. Et même si je me répète parfois, mes chansons changent des choses. J’ai permis de faire tomber des clichés sur la banlieue, et de construire des ponts entre deux Frances. Beaucoup de personnes me témoignent que ma musique les a aidés dans leur vie. Pour cela, le combat peut continuer !

Propos recueillis par Louise Pluyaud

Photos Simon Guillemin / Hans Lucas

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