Carton blanc !

 
Les bulletins blancs et nuls, comptés séparément depuis 2014, ne sont toujours pas pris en compte dans les suffrages exprimés. Si cela avait été le cas, François Hollande ou Jacques Chirac, avant lui, n’auraient pas pu être élus chef de l’État. Mais que signifie vraiment ce vote protestataire ?

La presse régionale, c’est bien connu, apprécie les anecdotes croustillantes. Au lendemain d’élections, elle se plaît à partager, parfois avec une pointe d’humour, certains bulletins. En Bretagne, par exemple, une inconditionnelle de Nicolas Sarkozy a agrémenté son bulletin, à l’occasion de la primaire de la droite et du centre, d’un bisou bien rouge. La voix n’a pas été comptée.

Certains électeurs, insatisfaits de l’offre politique, glissent parfois dans l’urne des non-candidats. Ils choisissent… Laurent Gbagbo, Zlatan Ibrahimovic, Marcelo Bielsa, l’ex-entraîneur de l’OM, ou, encore, Valérie Trierweiler ! Et quand ils ne se prononcent pas pour quelqu’un, ils laissent des messages amusants. « Pas trop chiant le dépouillage ? », demande l’un. « Si tu cherches un homme, un vrai, pour que la Seine-Saint-Denis ce soit de la bombe baby, envoie ’Chirac président’ au 81212 », recommande un autre.

L’abstention dans l’histoire des présidentielles

Nombre de votants

1er tour : 22 899 034 / 2ème tour : 20 311 287

Abstention élection présidentielle de 1969

Nombre de votants

1er tour : 25 775 743 / 2ème tour : 26 724 595

Abstention élection présidentielle de 1974

Nombre de votants

1er tour : 36 398 859 / 2ème tour : 29 516 082

Abstention élection présidentielle de 1981

Nombre de votants

1er tour : 31 059 300 / 2ème tour : 32 085 071

Abstention élection présidentielle de 1988

Nombre de votants

1er tour : 31 345 794 / 2ème tour : 31 845 819

Abstention élection présidentielle de 1995

Nombre de votants

1er tour : 29 495 733 / 2ème tour : 32 832 295

Abstention élection présidentielle de 2002

Nombre de votants

1er tour : 37 254 242 / 2ème tour : 37 342 004

Abstention élection présidentielle de 2007

Nombre de votants

1er tour : 36 584 399 / 2ème tour : 37 016 309

Abstention élection présidentielle de 2012

« Votons biquette »

Des bulletins blanc et nuls, Jérémie Moualek, chercheur en sociologie politique (à l’université d’Evry & Lille 2), en recueille pour la réalisation de sa thèse “À la recherche des voix perdues. Sociologie des usages pluriels du vote blanc et nul”. Et certaines trouvailles l’ont interpellé. Après l’élection présidentielle de 2012, il a notamment découvert des bulletins « Biquette » : « J’ai réalisé qu’ils venaient d’un mot d’ordre de Dieudonné (‘Quitte à voter pour des chèvres, votons Biquette’), qui venait d’échouer dans sa quête des 500 parrainages pour le scrutin », raconte-t-il.

Cela fait trois ans que les votes blancs et nuls sont comptabilisés séparément par le ministère de l’Intérieur, et Jérémie Moualek trouve ça « stupide ». « Juridiquement, détaille-t-il, le vote blanc, c’est une enveloppe vide ou un bulletin blanc au même format et au même grammage qu’un bulletin officiel. Et le vote nul, c’est tout ce qui n’est pas un bulletin officiel. » Or, la différence, pour lui, reste poreuse : « Par exemple, voter blanc au moyen d’une enveloppe vide, ça peut être visible et mettre à mal le secret du vote. Quand quelqu’un porte une enveloppe vide dans la file d’attente et la jette dans l’urne, ça se remarque. Surtout, poursuit-il, quand les bulletins officiels sont en format A4 comme pour les élections municipales ou européennes. Cela peut gêner certains, qui seront incités à faire autrement… Du coup, ils voteront nul en glissant un billet préparé à l’avance, en rayant un bulletin existant, pour inscrire à la place ‘Je vote blanc’ ou, encore, en mettant dans l’enveloppe une feuille blanche… »

« Pression sociale »

Et c’est là que le bât blesse, car cela pousse certains assesseurs a rangé ces bulletins dans la catégorie « vote blanc », d’autres dans « vote nul ». D’après Jérémie Moualek, « cette disparité de traitement crée une inégalité entre électeurs ; la loi ne fait finalement qu’ajouter de la confusion ». Le sociologue insiste : « Tant que des bulletins blancs officiels ne seront pas mis à disposition, il est impossible de circonscrire de façon pertinente les catégories ‘vote blanc’ et ‘vote nul’ ». D’autant que « dans 90 % des cas », renchérit Jérémie Moualek, les votes nuls étudiés (près de 16 000) sont, pour lui, « des votes blancs dans l’esprit, des ‘bulletins blancs à message’ ».

Lui distingue plusieurs profils type. En premier lieu, il y a ceux qui estiment ne pas pouvoir choisir (par incompétence électorale) ou qui du fait de la « pression sociale », ne parviennent pas à s’abstenir. « Cela concerne surtout des personnes issues des classes populaires pour qui le vote blanc et nul est une forme de sortie. » D’autres électeurs – plutôt « des personnes intégrées socialement » – optent pour le blanc et nul en signe de protestation et de « refus de l’offre en présence ». Par exemple, cela peut être un bulletin d’un candidat éliminé au premier tour de l’élection qu’une personne va remettre dans l’urne au second tour… D’autres électeurs, encore, votent blanc et nul pour « faire passer un message et des revendications locales ou nationales ». « Il s’agit souvent de personnes très politisées et ayant un rapport critique à la politique. »

Et si Hollande n’avait pas été élu ?

Ne pas choisir pour un candidat donné, les Français ont sauté le pas dès le 19e siècle. Mais c’est surtout depuis les années 90 qu’il grimpe, et ce, toutes élections confondues. Conséquence : si ce vote protestataire avait été pris en compte, le oui au traité de Maastricht n’aurait pas gagné, Chirac, en 1995, et Hollande, il y a 5 ans, n’auraient pas pu être élus président de la République, puisqu’ils n’auraient pas obtenu la majorité absolue.

Il monte, il monte, et le monde politique regarde ailleurs ? Certes, depuis 1962, 61 propositions de loi de parlementaires, de tout bord mais souvent de centre-droit, ont porté sur sa reconnaissance, mais en vain. Il n’y a quasiment jamais eu de débat. Excepté entre 2012 et 2013, pour préparer la loi de 2014, ainsi qu’en 2003, quelques mois après le 21 avril 2002, quand les élus essayaient de trouver le moyen de faire revenir les électeurs aux urnes.

1789

Le bulletin blanc est rendu possible avec la systématisation du vote par bulletin.

1807

Avis consultatif du Conseil d'État, qui « conseille de ne pas compter les billets blancs », selon Jérémie Moualek reprenant l’expression de l’époque.

1815-30

Sous la Restauration, le vote blanc a été comptabilisé à quelques élections locales.

1831

Une circulaire ministérielle explique qu’il ne faut plus compter les votes blancs.

1852

Un décret rappelle l’interdiction de compter le vote blanc. « Les bulletins blancs, ceux ne contenant pas une désignation suffisante, ou dans lesquels les votants se font connaître, n’entrent point en compte dans le résultat du dépouillement, mais ils sont annexés au procès-verbal. » Avec les votes nuls.

1913

La désignation vote blanc/vote nul est confirmée dans la loi électorale.

1969

Arrivée des machines à voter, où le vote blanc figure parmi les suggestions.

2014

Le vote blanc et nul sont décomptés séparément, sont intégrés au procès-verbal, mais pas comptabilisés dans les suffrages exprimés.

« Arme de destitution massive »

Et il a fallu attendre 2007 pour qu’un candidat – Bayrou, en l’occurrence – intègre dans un programme électoral présidentiel la prise en compte du vote blanc. Nicolas Dupont-Aignan, Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon lui ont ensuite emboîté le pas. « Certains proposent en même temps le vote obligatoire, ce qui revient à proposer aux électeurs pas convaincus de s’abstenir en votant blanc ou nul », précise Jérémie Moualek. En 1972, le ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin, qui s’exprimait sur l’abstention et la prise en compte du vote blanc, évoquait une « voie dangereuse pour la démocratie ». Oui, le vote blanc a toujours fait peur. « Le vote blanc porte en lui la potentialité d’invalider un scrutin, analyse Stéphane Guyot, président des Citoyens du vote blanc à Terra Eco. C’est une arme de destitution massive. »
 
 

« Blanc, c’est exprimé »

Le parti du vote blanc, né en 2010, a présenté quelques listes aux élections législatives en 2012 (0,44 % au niveau national) et aux européennes de 2014 (0,58 %). Pour mai 2017, son fondateur Stéphane Guyot a tenté l’aventure, mais n’a pas réussi à obtenir les 500 parrainages. La première association à prôner la reconnaissance du vote blanc dans les suffrages exprimés avait été créée en décembre 1989, en Bretagne. À l’initiative, Gérard Gautier et son mouvement « Blanc, c’est exprimé ». Pour le scrutin régional en 1992, il avait présenté une liste puis obtenu 5,1 % des voix, et un siège, le sien.

 

Les fun facts (ou pas) du vote

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L’école : comment apprend-t-on à voter ?