« Ces thèses ne reposent sur aucun fondement rationnel »

Vaccination contre la Covid-19
Crédit : Obi Onyeador / Unsplash
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L’arrivée des vaccins à ARN messager a déclenché les spéculations les plus folles dans la sphère complotiste. Des thèses qui révoltent Jean-Daniel Lelièvre, chef du service d’immunologie clinique et des maladies infectieuses de l’Hôpital Henri-Mondor à Créteil (AP-HP), et spécialiste de la vaccination. Entretien.

Les vaccins à ARN messager font l’objet de nombreuses interrogations, pour ne pas dire fantasmes. Comment fonctionnent-ils ?

Un vaccin à ARN messager fonctionne de manière assez simple. Dans une cellule normale, vous avez de l’ADN. Lequel se transforme en ARN, qui se transforme à son tour en protéine. Pour faire un vaccin ARNm, vous allez injecter un petit bout d’ARN étranger dans une cellule, qui va lire le code génétique de cet ARN et produire une protéine à l’intérieur du corps durant environ une semaine. Cette protéine va, par la suite, induire une réponse immunitaire.

Il s’agit donc d’une méthode fondée sur la reconnaissance du profil génétique du virus…

Ce qu’il faut comprendre, c’est que tous les virus contiennent du matériel génétique, soit de l’ADN, soit de l’ARN. Le SARS-CoV-2 contient de l’ARN qui va « coder » pour tout un tas de protéines du virus. Avec le vaccin à ARN, l’idée consiste à ne prendre qu’une toute petite partie de ce génome, qui code pour une seule protéine, en l’occurrence la protéine Spike. Cela ne va évidemment pas donner naissance à un virus, puisqu’on ne sélectionne qu’une seule protéine. En revanche celle-ci est la partie la plus intéressante du pathosène en termes de réponse immunitaire. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de cette démarche : utiliser la partie de l’ARN du virus qui n’induit pas de maladie, mais une réponse immunitaire. En d’autres termes, on a tous les avantages sans avoir les inconvénients.

L’ARN messager est produit tous les jours par nos cellules à partir de l’ADN

Parmi les risques supposés d’une telle méthode de vaccination mis en avant par la complosphère figure une supposée modification irréversible de notre ADN. Qu’en est-il réellement ?

C’est absolument n’importe quoi ! Je n’ai toujours pas compris où se situait le fondement rationnel de cette hypothèse… L’ARN messager est produit tous les jours par nos cellules à partir de l’ADN. Avec le vaccin à ARNm – qui n’est pas très différent de celui que notre organisme produit -, on inocule 30 microgrammes d’ARN en une seule fois, alors que des milligrammes d’ARN sont produits quotidiennement par notre corps. Si l’ARN devait entraîner des modifications génétiques, tout le monde développerait des cancers en permanence ! Certaines personnes évoquent le virus du VIH pour étayer leur théorie, car il transforme son ARN en ADN. Sauf que l’ARN du VIH est particulier : il contient des séquences spécifiques qui permettent sa rétrotranscription et son intégration dans l’ADN. Or celles-ci ne sont pas présentes dans un vaccin à ARNm. Encore une fois, ces thèses ne reposent sur aucun fondement rationnel.

Une autre théorie du complot, très partagée, circule sur les nanoparticules des vaccins ARNm : celles-ci sont accusées de véhiculer des micro-puces 5G…

Les nanoparticules sont utilisées dans plusieurs médicaments. En revanche, je ne connais pas la taille d’une micropuce 5G, mais je doute qu’un tel dispositif puisse être implémenté dans un vaccin à ARN. D’ailleurs, je pense que si l’on était capable de le faire, on pourrait mettre des nanoparticules 5G dans absolument n’importe quoi, et pas seulement dans les vaccins. On pourrait en mettre dans les aliments par exemple. Si tel était le cas, je pense qu’on en serait déjà tous équipés (rires).

On peut toujours critiquer le progrès scientifique, mais il faut bien des premières pour créer des précédents

C’est la première fois que le vaccin ARNm est mis en place à grande échelle. Est-il nouveau pour autant ?

Non, cette méthode est développée depuis bientôt 30 ans, et depuis une dizaine d’années de manière plus importante dans différents essais cliniques. Il s’agit d’une stratégie vaccinale à laquelle nous réfléchissons depuis longtemps, et qui est vraiment pertinente dans le cas des maladies émergentes. Je comprends que le progrès scientifique puisse constituer une source d’angoisse. Mais l’une ne doit pas entraver la marche de l’autre. Quand on a commencé à utiliser des anticorps monoclonaux pour traiter des maladies graves comme le cancer, on ne s’est pas dit : « On va arrêter de donner ces traitements-là car ils sont nouveaux. » Et heureusement d’ailleurs, car à l’arrivée, on constate que ces anticorps ont révolutionné la prise en charge de certains cancers, comme celui des ovaires ou le mélanome malin. Aujourd’hui, des gens survivent grâce à l’immunothérapie. Ils seraient tous décédés si l’on avait cédé à la peur de l’inconnu. On peut toujours critiquer le progrès scientifique, mais il faut bien des premières pour créer des précédents. Il a bien fallu que quelqu’un aille pour la première fois dans l’espace pour ouvrir la porte à l’exploration des confins.

Une des craintes liées à ces nouveaux vaccins porte sur la durée de l’immunité qu’ils procurent.

(Il coupe) Non, encore une fois, c’est du délire ! Je ne comprends pas cette crainte.

Pour quelle raison ?

Imaginons que vous soyez malade. Vous présentez un risque de faire un Covid sévère. Vous dites-vous sincèrement : « Je ne vais pas me vacciner car je ne sais pas combien de temps le vaccin va durer. » ? On ne peut pas attendre pendant un an les résultats des essais cliniques pour s’assurer que les gens sont protégés durablement, et laisser mourir des millions de gens en ne leur proposant pas le vaccin dans l’intervalle. Même si le vaccin n’est efficace que six mois, vous préférez vraiment prendre le risque de mourir car vous trouvez plus sage d’attendre de juger de son efficacité à long terme ? J’avoue que la rationalité de ce raisonnement m’échappe. Les essais cliniques ayant commencé en juillet, il est évident qu’une incertitude plane aujourd’hui sur la durée du vaccin. Mais ne pas se faire vacciner pour cette raison est inepte. 

Établir un lien entre le vaccin et d’éventuels décès est très, très compliqué

De graves effets secondaires ont-ils été constatés à ce jour ?

Pour commencer, il n’y a pas eu de décès liés au vaccin durant les essais cliniques. Alors évidemment, les gens que l’on vaccine au cours de cette phase sont en bonne santé, et ce n’est pas la même chose de vacciner des gens dans les Ephad. Dans ces établissements, on trouve en effet une population âgée et fragile, présentant des polymorbidités. Ces personnes-là vont forcément mourir. Toutefois, établir un lien entre le vaccin et d’éventuels décès est très, très compliqué. Cela nécessite d’analyser les choses en profondeur. Les personnes âgées prennent beaucoup de médicaments. Mais si vous donnez du Doliprane à l’une d’elle et qu’elle meurt deux jours après, cela ne signifie pas nécessairement que le Doliprane en est la cause. Quand on passe à l’échelle de la population générale, et que l’on s’adresse à des populations à fort risque de décès comme dans les Ephad, l’analyse doit porter sur une éventuelle surmortalité qui n’était pas attendue. Or ce phénomène n’a absolument pas été constaté à l’heure actuelle.

Certaines populations à risque, comme les personnes souffrant de maladies auto-immunes, devraient-elles se montrer prudentes quant à la vaccination ?

Déjà, il faut dire que les personnes souffrant de ce type de pathologies ne courent pas un risque accru de faire des formes sévères de Covid-19. Sauf, bien sûr, si elles présentent d’autres facteurs de risque (diabète, hypertension…) Certains arguments très théoriques laisseraient à penser que les vaccins contre le virus pourraient induire une synthèse d’interférons, susceptible d’aggraver leur maladie. Toutefois, ce risque est très théorique et il n’a pas été observé dans les essais cliniques, qui comportaient pourtant des patients atteints de maladies auto-immunes. Il s’agissait de personnes présentant certes des pathologies peu évolutives, mais on ne l’a pas constaté. Je ne vois pas de contre-indication à la vaccination pour quelqu’un atteint d’une maladie auto-immune stable, s’il entre dans les critères de priorité. En revanche, une personne qui est en pleine poussée devra peut-être attendre qu’elle soit jugulée avant de se faire vacciner. Les discussions portant sur la vaccination en pareille situation doivent avoir lieu entre le médecin traitant et son patient.

Nous avons mis au point un vaccin pour lutter contre un pathogène émergent responsable d’une pandémie

Un des arguments brandis par les antivaccins a trait à la vitesse à laquelle les vaccins ont été produits. Comment expliquer une telle rapidité  ?

Certains vaccins ont effectivement été très longs à créer, car nous n’avions pas les technologies dont on dispose à l’heure actuelle, à la fois pour caractériser le pathogène et pour développer un vaccin. Il faut se replacer dans le contexte. Nous ne sommes pas en train de développer un vaccin contre un virus responsable de 50 000 infections par an. Nous avons mis au point un vaccin pour lutter contre un pathogène émergent responsable d’une pandémie. Or la communauté scientifique n’a pas attendu d’être placée devant le fait accompli pour réfléchir à une réponse adaptée à ce type de virus. Ces dernières décennies, nous avons en effet vu apparaître de nombreuses infections émergentes comme le VIH, Ebola, Nipah, ou encore les SARS-CoV. On s’attendait à ce qu’une infection de type SARS-CoV-2 apparaisse, nous avions donc déjà pensé aux outils vaccinaux à développer, parmi lesquels les ARNm et les vecteurs viraux. Ils étaient prêts. Le SARS-CoV-2 n’est pas très différent du SARS-CoV ou du MERS-CoV. Nous savions donc quelle protéine cibler, et nous connaissions les plateformes vaccinales qu’il fallait utiliser. C’est la raison pour laquelle tout est allé très vite.

D’autant plus que la mobilisation des différents acteurs s’est avérée sans précédent…

Le caractère pandémique de l’infection a effectivement entraîné un énorme afflux de capitaux. Les laboratoires pharmaceutiques ont rapidement développé des unités de production pour produire des millions de doses, au lieu des quelques dizaines de milliers généralement nécessaires pour les phases d’essais cliniques. Tout cela nous a permis d’être très réactifs, mais ce n’était absolument pas inattendu. Ce qui pouvait l’être en revanche, c’est l’efficacité des vaccins. Au départ, on était raisonnablement optimiste en partant sur une efficacité de 50 %, mais fort heureusement, la plupart des vaccins ont aujourd’hui une efficacité bien supérieure.

Selon vous, est-il nécessaire que tout le monde consente à se faire vacciner ?

Il est crucial que les irréductibles qui ne veulent pas se faire vacciner représentent moins de 10 à 20 % de la population. Vacciner 50 % de la population ne suffira pas. Il faudra en vacciner 80 à 90 % pour venir à bout de cette infection.


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