À bout de souffles – Chapitre III

Dessin de Matthieu Chiara
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Pendant des semaines, Corinne, Maïté et Kelly ont lutté contre la Covid-19 à l’hôpital Robert Ballanger. Au corps-à-corps. Retour sur un combat sisyphéen qui a laissé des traces.

Une épaisse couche de coton gris maintient l’été à distance, ce samedi 27 juin, au-dessus de l’hôpital Robert Ballanger. Profitant du passage de deux ambulanciers, le vent d’orage s’infiltre en sifflant dans le hall d’entrée de l’établissement, avant d’expirer quelques mètres plus loin, comme éteint par le calme ambiant. À voir la poignée de personnes silencieuses qui patientent à l’accueil, on peine à imaginer qu’il y a quelques semaines encore, une noria de brancards et de blouses blanches obligeait les portes d’entrée automatiques à un incessant va-et-vient. Aujourd’hui, la poussière des événements qui ont fait trembler le CHI d’Aulnay-sous-Bois est bel et bien retombée. Le bâtiment a des allures de paquebot somnolent, seulement troublé par le trotte-menu de quelques infirmières en quête de nicotine. Au bout du long couloir de linoléum orangé qui conduit au service de médecine interne, au troisième étage de l’établissement, une partie du personnel qui a tenu la barre au plus fort de la tempête est pourtant bien là, fidèle au poste.

Corinne et Maïté, toutes deux aides-soignantes depuis plus de 20 ans à Robert Ballanger, et Kelly, une jeune infirmière de 24 ans arrivée il y a deux ans dans le service, y naviguent d’ailleurs aujourd’hui de chambre en chambre. Mollement. « J’ai l’impression d’être au ralenti », reconnaît Corinne, en entrant dans une salle de réunion du service, suivie de ses deux collègues. Pendant des semaines, toutes trois ont ferraillé avec la Covid-19. Elles éprouvent aujourd’hui le besoin d’en parler, d’extérioriser, d’expulser ce virus avec lequel elles ont « vécu confinées durant trois mois ».

Un virus tenace, qui s’accroche encore aux sens de Corinne. « Cela fait deux mois et demi, et je n’ai toujours pas d’odorat, ni de goût, soupire-t-elle. Un peu le sucré, à la rigueur, mais je suis incapable de faire la différence entre une compote de fraise et une compote de banane. » Contaminées elles aussi en avril dernier, Maïté et Kelly en gardent un souvenir pénible. Fièvre, toux, fatigue donnant un prix exorbitant au moindre geste : toutes deux ont expérimenté des symptômes similaires au début du mois d’avril. « Je les attribuais à la charge de travail à ce moment-là, resitue la jeune femme. J’étais la seule infirmière fixe du service à ce moment-là – les autres étaient des vacataires -, et je devais m’occuper de 48 patients. Je pensais que c’était simplement de la fatigue. » Un scanner plus tard, Kelly écopera de 15 jours d’arrêt. « Et encore, avant l’examen, l’administration ne voulait m’accorder que 48 heures. » Même tarif pour Maïté, après avoir été alitée durant quatre jours sans pouvoir bouger un cil. Un arrêt de travail qui lui vaut encore aujourd’hui d’attendre la prime de 1500 € nets dévolue aux soignants ayant travaillé dans les départements les plus touchés par la Covid-19, entre le 1er mars et le 30 avril. Pas de quoi la bouleverser non plus : à 61 ans, dont 21 passés à Robert Ballanger, l’aide-soignante a appris la patience, et en a vu d’autres.

« Moralement, physiquement, psychologiquement, c’était traumatisant »

Rien de comparable néanmoins à la vague épidémique qui s’est abattue sur Robert Ballanger au début du mois de mars. « Moralement, physiquement, psychologiquement, c’était traumatisant », énumère-t-elle, en insistant sur chaque mot. D’autant plus qu’au départ, une certaine confusion régnait dans les unités Covid créées pour prendre en charge les malades. « Aucun protocole de protection fixe n’était mis en place », précise Kelly. Déroutées par des informations changeant d’une heure à l’autre, affectées par la pénurie de matériel – notamment de masques, distribués avec parcimonie et pour une durée allant bien au-delà des recommandations d’utilisation -, inquiètes à l’idée de contaminer leurs proches, les trois soignantes sont surtout déstabilisées par l’état de leurs patients, atteints par un virus illisible. « Pour nous, c’était très stressant, explique l’infirmière, ses yeux bleus rivés sur la fin de l’hiver. Au début de l’épidémie, on ne savait pas du tout à quoi s’attendre : comment ils allaient réagir aux symptômes, comment ils allaient évoluer, ce qu’ils allaient devenir, on ne savait pas comment gérer tout ça. »

Un saut dans l’inconnu d’autant plus difficile à assumer que, loin de l’élaboration des traitements et des dosages de molécules, les trois femmes étaient chaque jour au plus près des malades. Au contact des corps meurtris et des âmes blessées. « En l’absence des familles, on était leur seul point de repère, les seules personnes à qui ils pouvaient se confier », développe Kelly. Corinne ne compte plus les heures passées, assise sur le bord de leur lit, à faire barrage au torrent de larmes des plus traumatisés. « Je me souviens de cet homme, 65 ans, le genre vieux macho viril. Il s’est effondré d’un coup en me disant : “Un homme ça ne doit pas pleurer, ça ne doit pas pleurer’’, sans pouvoir s’en empêcher. »

« Dans ce genre de situation, on crée des liens très vite, rebondit Kelly, qui a parfois eu du mal à trouver la bonne distance. Je faisais beaucoup de transferts, avec des patients de mon âge ou de celui de mes parents. Je ne pouvais pas m’empêcher de m’identifier. » Nécessaire, cette proximité s’est avérée plus d’une fois douloureuse. Comme ce jour où l’infirmière a accompagné une dame en réanimation. « Dans le sas de transfert, elle s’est accrochée à moi, en larmes, en me suppliant de ne pas la laisser seule… »

« On était souvent les premières personnes qu’ils voyaient… Et on était les dernières à les voir »

Muette depuis quelques minutes, Maïté sort soudain de son silence : « Il faut comprendre, on était  souvent les premières personnes qu’ils voyaient… Et on était les dernières à les voir. » L’euphémisme ne va pas résister plus d’une poignée de secondes. Les trois femmes ont vu s’insinuer la mort de trop nombreuses fois dans les chambres de l’hôpital pour se contenter d’allusions. « On avait des décès tous les jours. À la chaîne », poursuit alors l’aide-soignante, d’une voix fêlée. « Tu te souviens, la dame de la 327 ?, interroge-t-elle Corinne. Elle disait qu’elle avait du mal à respirer et un quart d’heure plus tard, elle était partie. Ils partaient tous si vite… »

Par surprise. Toujours ou presque. Voilà comment la mort a chassé la vie durant ces interminables semaines, laissant aides-soignantes et infirmières en tête-à-tête avec l’inerte. Et n’allez pas croire que tout s’achevait par un léger passage de la main sur les paupières et un drap pudiquement jeté sur l’irrémédiable. Non. À elles, la nudité des corps. À elles, les toilettes mortuaires minutieuses. À elles, la javellisation des housses imposée par les circonstances, qui leur donnait la sensation « de nettoyer une armoire ». À elles, tous ces gestes de l’hygiène du trépas terminés dans un bruit de fermeture-éclair.

« Désolé, mais il y a des noms qu’on oubliera jamais. C’est horrible »

La mort est laide quand elle est propre. Elle devient angoissante quand il faut se hâter de la faire disparaître. Ce couple de personnes âgées, dont la femme est décédée alors que son mari dormait à côté d’elle, s’accroche encore à la rétine de Corinne. « J’étais avec le docteur Rossi à ce moment-là. J’ai préparé la dame, et ma hantise, c’était que son époux se réveille pendant que je le faisais, raconte l’aide-soignante, les yeux clos derrière ses lunettes de vue à montures noires. C’était d’autant plus stressant qu’il fallait aussi s’occuper de ses affaires. Je voulais récupérer son alliance, mais son doigt avait gonflé. Il fallait aller vite. En quelques secondes, je me suis posé mille questions : “Qu’est-ce que je fais ? Est-ce que je cours aux urgences pour aller chercher une pince ? Est-ce que je la coupe en morceaux pour les donner à la famille ?’’. » À cette époque, l’agent mortuaire de l’hôpital ne lui avait pas encore montré comment s’y prendre pour ôter une bague. Alors Corinne l’a laissé partir avec sa propriétaire. Pendant des semaines, le bijou a hanté son esprit. Jusqu’à ce que le fils de la disparue appelle l’hôpital. « Quand j’ai appris qu’il était heureux de savoir que Mme Br… Oups, pardon. Corinne s’interrompt, consciente de ce début d’entorse au secret médical. Désolé, mais il y a des noms qu’on oubliera jamais. C’est horrible. Ou bien. Enfin je ne sais plus… Bref, quand il a appris que sa mère avait gardé son alliance, j’étais soulagée à un point… »

Le soulagement, c’est souvent dans le refuge des larmes que les trois femmes sont allées le chercher. Impossible, parfois, de ne pas craquer. Kelly allait le faire « dans [son] coin », à l’abri des regards. Tout comme Maïté, qui, quand cela n’allait pas fort, dissimulait son 1,55m dans la cuisine du service en écoutant toujours la même chanson, Omemma, de l’artiste gospel nigériane Judikay. « Qu’est-ce que j’ai pu l’écouter cette chanson, se rappelle-t-elle, son téléphone portable posé sur le cœur. Je me la passais encore en rentrant chez moi le soir, à Goussainville. » Le moment que Corinne choisissait pour ouvrir les vannes : « Moi, je ne voulais pas craquer devant les jeunes. Alors j’attendais d’être dans la voiture pour me laisser aller avant de rentrer. »

« J’évitais d’être en famille… De toute façon, je cogitais trop, je repensais aux patients, en me demandant toujours comment, et si j’allais les retrouver le lendemain matin »

Pas toujours facile, d’ailleurs, de rentrer à la maison. Si Kelly a la chance de partager la vie d’une aide-soignante en pneumologie de l’hôpital, « qui vivait la même chose »qu’elle, Maïté a fait le choix de l’isolement. « Je ne parlais pas beaucoup, j’évitais d’être en famille, détaille la mère de quatre grands enfants. De toute façon, je cogitais trop, je repensais aux patients, en me demandant toujours comment, et si j’allais les retrouver le lendemain matin. » Corinne, quant à elle, a souvent vu son besoin de parler se heurter à la surdité d’un mari « qui ne voulait pas entendre parler de l’hôpital ». Mais le plus difficile pour l’aide-soignante a sans nul doute été de voir son fils de 13 ans finir par l’ignorer ostensiblement. « Mais je le comprends, s’empresse-t-elle de justifier, avoir une mère dont les seuls mots qui sortent de sa bouche sont “Je suis fatiguée’’, au bout d’un moment, c’est difficile. » L’aide prodiguée par les psychologues de l’hôpital n’a pas été de trop pour recoller les morceaux.

Cette solidarité entre soignants fait partie des rares bons souvenirs que les trois femmes gardent de la crise. Une cohésion, un travail d’équipe salutaires, auxquels sont peu à peu venus s’ajouter les quelques petits fragments de bien-être venus de l’extérieur. « Le pain frais le matin », pour Kelly, « les crèmes pour les mains » pour Corinne, et bien sûr, les incontournables applaudissements de 20h. Touchée comme ses collègues par le soutien quotidien des balcons, l’aide-soignante ne peut toutefois s’empêcher de se fendre d’un petit rappel. « La période de la Covid a été très intense, mais nous, c’est toute l’année qu’on travaille dur, qu’on alterne les semaines de 36 et de 48 heures. »

Comme d’autres membres du personnel médical, Corinne a secrètement espéré que la crise allait « changer les choses dans la durée ». Elle a rapidement déchanté. « La logique de l’activité est revenue u galop», déplore-t-elle. La déception est d’autant plus grande qu’après 25 années passées à Robert Ballanger, l’aide-soignante s’attendait à davantage de considération et de reconnaissance de la part de sa direction. « Personne ne se demande si on va bien. Est-ce que la direction nous a remerciés ? Non. Pas même un petit mot ou un courrier. Tout de suite, il faut rentabiliser. » « Devoir reprendre comme si de rien n’était, après un épisode aussi intense, ce n’est pas facile », abonde Kelly.

« Si cette crise peut faire prendre conscience aux gens à quel point l’hôpital souffre d’abandon, ce sera une bonne chose »

Cela fait des années que les fonctionnaires du secteur hospitalier luttent contre la loi du rendement qui règne à l’hôpital, et pour l’amélioration de leurs conditions de travail. Aujourd’hui, le combat continue, comme en témoigne la banderole suspendue aux grilles de l’hôpital, barrée du mot d’ordre « On n’applaudit plus. Le 25 juin, tout le monde dans la rue ». « On aura tous un jour besoin de l’hôpital, justifie Kelly. Alors si cette crise peut faire prendre conscience aux gens à quel point il souffre d’abandon, ce sera une bonne chose. » Un court passage dans le service de médecine interne, situé dans le plus vieux bâtiment de l’hôpital, suffit d’ailleurs à se convaincre de sa dégradation. Alors que le mercure a retrouvé ces derniers jours ses standards estivaux, on y étouffe. Notamment dans la pénombre bleutée des chambres, où le thermomètre frôle parfois les 30 degrés. Une température contre laquelle les ventilateurs, qui brassent mollement l’air ambiant au-dessus des lassitudes endormies à demi, sont d’un faible secours.

Dans cette atmosphère lénifiante, le personnel soignant peine à retrouver le dynamisme qui l’a maintenu en alerte des semaines durant. « On a énormément travaillé pendant cette période, et maintenant que l’adrénaline est redescendue, c’est comme si tout le stress, toute la fatigue accumulée se déversaient d’un coup », décrit Kelly. La jeune infirmière aurait voulu partir en vacances à la fin du printemps. Il lui faudra néanmoins patienter jusqu’à la fin du mois d’août. Maïté, qui voulait partir dans son Congo Kinshasa natal, a d’ores et déjà fait une croix dessus. Quant à Corinne, elle rêve de boucler ses valises et de partir se ressourcer à Perpignan, la ville à laquelle elle doit son accent. « J’ai envie de voir la mer, soupire-t-elle, la mémoire braquée sur les vagues. J’ai besoin de changer d’air. Ou plutôt, d’avoir un autre horizon, infini. Ici, le regard se cogne. »


Chapitre II

Des mois et des poussières

Chapitre I

Les jours les plus longs

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À bout de souffles


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