À bout de souffles – Chapitre I

Dessin de Matthieu Chiara
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– Les jours les plus longs –

La Covid-19 l’a d’abord assommé, chez lui, avant de le tenir éveillé pendant des semaines. Comme des milliers d’autres membres du personnel soignant, le docteur Benjamin Rossi, infectiologue au CHI d’Aulnay-sous-Bois, vit au rythme de l’épidémie depuis le début du mois de mars. Une épidémie que lui et ses collègues de l’hôpital Robert Ballanger ont combattu en utilisant le tocilizumab, une molécule dont les effets s’avèrent aujourd’hui prometteurs. Récit d’un cauchemar, à travers les yeux d’un médecin resté en « première ligne ».

Le verdict est tombé le mardi 10 mars au réveil, comme une évidence : positif à la Covid-19. Le docteur Benjamin Rossi, 36 ans, n’est pas surpris. La veille, il s’était rendu à l’hôpital Robert Ballanger à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), où il travaille depuis trois ans, pour y faire un test de dépistage. Dans la masse sombre qui se déversait dans les boyaux de la gare du Nord, on ne voyait que lui : pas encore une denrée rare, le masque était alors une incongruité dans l’espace public. En raccrochant le téléphone ce matin, l’infectiologue devient officiellement l’un des 1412 cas diagnostiqués en France depuis le 24 janvier, date de l’apparition du virus sur le sol national.

Il n’est d’ailleurs pas le seul au sein de son service. Le premier « patient Covid » qu’a accueilli l’hôpital Robert Ballanger – un homme revenu du Pakistan le 27 février dernier -, a contaminé plusieurs membres du personnel soignant. Myalgie, lymphocytes en berne, fièvre : l’homme présentait tous les symptômes du coronavirus. Mais comment les distinguer de ceux d’une grippe saisonnière ? Surtout qu’à l’époque, les tests PCR utilisés pour la détection de la Covid-19, limités en nombres et réservés aux voyageurs en provenance de Lombardie et du Wuhan, n’étaient pas disponibles à Robert Ballanger. Le virus a eu tôt fait de s’engouffrer, à pas de loup, dans la brèche creusée par la pénurie.

C’est d’abord dans ses voies aériennes supérieures que le docteur Rossi l’a senti s’insinuer. Une toux sèche, pas ordinaire, signe d’une irritation de la plèvre, relayée les jours passant par une fièvre intense. Dès l’annonce du diagnostic, il décide de prendre de l’hydroxichloroquine, un antipaludique qui a fait l’objet de plusieurs études de la part du professeur Didier Raoult, un infectiologue réputé de Marseille, dont le nom commence à circuler dans les médias. La molécule, appelée à envahir le vocabulaire courant et à enflammer le débat public, a fait ses preuves sur d’autres membres de la famille des coronavirus. Peut-être peut-elle produire des effets sur la Covid-19 ? Difficile d’en juger. Pour l’heure, tous les spécialistes tâtonnent face à cet agent pathogène inconnu.

Un pays verrouillé à double tour

En attendant, la fatigue écrase l’infectiologue. Lui qui s’est habitué aux courtes nuits depuis le début de sa carrière est désormais cloué au lit 16 heures par jour. Et pendant que le temps se dilate dans son petit appartement du 18e arrondissement de Paris, le monde entier s’enfonce dans la spirale de la contamination en l’espace de quelques jours. Le 10 mars, la place Saint-Pierre à Rome se vide, et l’Italie se calfeutre derrière ses volets; le 11, l’OMS déclare que la propagation de la Covid-19 a atteint le niveau pandémique; le 12, la Bourse de Paris s’effondre à son plus bas niveau depuis 2008, pendant que Donald Trump ferme les frontières des États-Unis aux ressortissants de l’espace Schengen pour se protéger du « virus chinois ». Les rouages de la catastrophe, dont les adeptes de la collapsologie n’ont pas attendu l’épidémie pour esquisser les contours, s’engrènent inexorablement.

Au matin du 15 mars, la propagation du virus interrompt le cours du roman national pour lui donner des allures de récit d’anticipation. Les Français s’éveillent dans un pays verrouillé à double tour. Établissements scolaires, bars, restaurants, salles de spectacle : l’heure est à la fermeture générale, et aux gestes barrières. Sauf pour les citoyens, appelés à accomplir leur devoir électoral à l’occasion du premier tour des municipales. Une situation dont le docteur Rossi aurait sans doute savouré le caractère paradoxal s’il n’avait pas perdu le sens du goût. Et celui de l’odorat.

Pour l’heure, c’est le cadet de ses soucis. Douleurs thoraciques, essoufflement, épuisement : au moment où une poignée d’édiles refont le match sur les plateaux télé, lui se débat avec un pic de dégradation alarmant. Pour la première fois, il panique. Certes, il connaît la faible létalité du virus. Mais il fume (parfois un peu trop), et sent bien que ses poumons souffrent. Pour en avoir le cœur net, il se rend dans l’après-midi dans une pharmacie, pour y acheter un saturomètre, un capteur mesurant la saturation en oxygène de l’hémoglobine. Vendu en temps normal 14 €, son prix a été multiplié par six…

Derniers soupirs, derniers sourires

Gravir les six étages qui le séparent de son appartement, sans toucher à la rampe de son escalier, prend des allures d’ascension alpine. À l’arrivée, sa saturation est sans surprise descendue à un niveau inquiétant : 94 %. Un état qui lui vaudrait une assistance respiratoire d’un litre d’oxygène s’il se rendait aujourd’hui aux urgences. L’absence de données fiables et le manque de recul que l’on a alors sur l’évolution du virus le poussent finalement à rester chez lui.

« Je suis stressé, je ne me sens pas bien. Mais je ne crois pas que ce soit la Covid, ça doit être de l’angoisse »

Il ne s’ouvre de la situation qu’à sa compagne, dans une brève conversation téléphonique : « Je suis stressé, je ne me sens pas bien. Mais je ne crois pas que ce soit la Covid, ça doit être de l’angoisse », tempère-t-il. Aux amis avec lesquels il partage d’ordinaire des messages sur une discussion opportunément baptisée « Les lacs du Coronamara », il s’excuse presque de son absence. « Désolé les gars, mon téléphone déconne en ce moment. » Et à ceux qui s’inquiètent de son état de santé, il se contente d’un banal « Ça va ».

Depuis le début de ses années d’internat, il a de toute façon pris l’habitude de se montrer économe de ses maux. Autant il peut être intarissable sur la vie de l’hôpital, autant la mécanique de son débit mitraillette s’enraye dès lors qu’il s’agit d’évoquer ses états d’âme. Il n’a craqué qu’une seule fois, en plus de 10 ans d’exercice. C’était en 2015, sur la terrasse d’un petit café parisien, après plus de 36 heures passées à l’hôpital. Trop de derniers sourires, trop de derniers soupirs, trop de désespoir planté dans les bras nécrosés des toxicomanes. Après trois cafés avalés en un quart d’heure, quatre cigarettes allumées avec le mégot des précédentes, et à la fin d’un monologue chaotique, il avait jeté l’éponge : « J’arrête médecine, j’en peux plus. » Le surlendemain, il était de nouveau en blanc, ses cheveux bouclés en bataille. En vrac, mais bien là. Alors oui les gars, « ça va ».

Dix morts par jour

La discussion du groupe WhatsApp du Collectif intra-Ballanger l’éloigne de toute façon de la bataille intime qui l’oppose au virus. Si le pays est en guerre, comme l’a affirmé le chef de l’État dans sa deuxième allocution télévisée du 16 mars, alors le front est clairement à l’Est. Un mail partagé sur la discussion par l’un de ses collègues témoigne du calvaire des médecins d’un hôpital de Mulhouse. Les praticiens rapportent : « On est à 20 morts par jour. Aucun des patients que l’on intube ne survit, on ne réussit pas à sortir les gens de réanimation. » Le docteur Rossi comprend alors que l’hôpital public dans son ensemble va faire face dans les prochaines semaines à un tsunami auquel il n’est pas préparé.

« Aucun des patients que l’on intube ne survit, on ne réussit pas à sortir les gens de réanimation »

Le jeudi 19 mars, toujours alité bien que son état s’améliore, il s’attaque à la littérature médicale consacrée au virus. Laquelle confirme que la poussée inflammatoire qu’il a expérimentée huit jours après l’arrivée des premiers symptômes, est fréquente à ce stade. Une publication chinoise, pas encore éditée sur PubMed (le principal moteur de recherche de données bibliographiques médicales), mais disponible en preview sur Google, retient particulièrement son attention.

Pas de groupe contrôle, faible cohorte de malades, degrés de sévérité des cas hétérogènes : l’étude est lacunaire. Elle fait néanmoins état d’un potentiel effet du tocilizumab sur des patients atteints de formes sévères de la Covid-19. Utilisée à l’origine pour son action immunosuppressive dans la polyarthrite rhumatoïde, la molécule fait par ailleurs l’objet d’essais cliniques en Italie et en Chine, où l’on teste ses vertus anti-inflammatoires sur le virus. Les corticoïdes étant alors encore contre-indiqués par l’OMS – cela changera dans les semaines suivantes -, cet « anti-IL6 » présente des qualités prometteuses. Le docteur Rossi y voit une piste qu’il songe à explorer à son retour à l’hôpital.

Une ville dans le coma

Quand il sort de chez lui, au matin du 23 mars, le monde n’est plus tout à fait le même. Pas un chat dans les rues, rendues à l’état de rivières à sec. Pas un bruit non plus. L’onde de choc du virus a éteint jusqu’à la respiration sourde qui annonce d’ordinaire le réveil de Paris. La ville ne dort pas d’ailleurs : elle est plongée dans le coma. Le temps paraît loin, où l’exécutif encourageait la population à ne rien céder de ses habitudes de sorties. C’était il y a deux semaines pourtant.

L’infectiologue lui-même est méconnaissable. La Covid l’a délesté de 10 kilos, et de deux de ses sens. Pour ce bon vivant, qui n’aime rien tant que goûter aux plats des uns et des autres au restaurant, la pilule est amère. D’autant plus que pour le moment, rien ne prouve que son anosmie et son agueusie vont s’estomper. Pour le reste, tout est en état de marche. À commencer par cette agilité d’esprit qui lui a valu l’admiration de ses professeurs de lycée, bien avant celle de ses internes. Pas toujours facile à suivre, le docteur Rossi. Surtout quand la parole prend le relai de l’esprit, et que chaque mot semble être aboli par anticipation du suivant. Sur le trajet qui le conduit à l’hôpital Rober Ballanger, il n’en prononce pas un seul. Dans les couloirs de la gare du Nord, il fuit les regards inquiets qui se braquent sur lui lorsqu’il tousse derrière son masque, et se met en boule, les mains sous les aisselles, une fois entré dans le train. Figé, il ne pense à rien d’autre qu’à rester immobile. Ce qui l’attend à l’autre bout du RER B est de toute façon inimaginable.

« Après la crise, je change de métier »

Ce n’est pas une vague, comme l’avaient prédit les autorités sanitaires, qui s’abat sur l’hôpital Robert Ballanger dans la semaine du 23 mars, mais un raz-de-marée. Submergé, le CHI (Centre hospitalier intercommunal) a dû se réinventer dans l’urgence pour y faire face une semaine auparavant. Une réorganisation diligentée en grande partie par Hélène et Marie-Anne, deux collègues du docteur Rossi.

Dès son arrivée dans le service d’infectiologie, Marie-Anne le happe à la sortie de l’ascenseur pour lui en détailler le nouveau fonctionnement. La quadragénaire a perdu du poids, et ses yeux noisette cernés, seuls éléments visibles de son visage couvert d’un masque FFP2, trahissent la fatigue accumulée ces derniers jours. Mais elle fait front, habitée par cette nervosité qui prend souvent en pareille circonstance le relai de l’épuisement. Le lendemain, dans un élan de découragement partagé par plusieurs de ses collègues, elle lui confiera toutefois : « Je reste jusqu’au bout de la crise, et après je change de métier. »

En attendant, elle le conduit au 2e étage. Une unité désaffectée a été rouverte pour pouvoir accueillir les malades atteints de la Covid-19. Pour le moment, elle est constituée de 18 chambres simples. Elle en comptera 24 le lendemain, très vite converties en chambres doubles. Diabétologie, pneumologie, ORL : en une semaine, le virus va prendre possession de tous les étages. Jusqu’aux « portes » des urgences, ces chambres normalement dévolues aux pré-hospitalisations de moins de 24h. Seuls les services de maternité, de neurologie et de cardiologie seront sanctuarisés.

L’hôpital Robert Ballanger est devenu en l’espace de quelques jours l’un des plus encombrés d’Île-de-France. Plus de 200 lits sur les 400 que compte l’établissement sont désormais dévolus aux patients Covid. Le CHI n’est malheureusement pas équipé pour affronter une telle situation. Il manque de tout. De masques, d’écouvillons pour pratiquer les tests de dépistages PCR, de respirateurs, de personnel. Le coronavirus jette une lumière crue sur ces carences. Bientôt, on s’inquiètera même du niveau des stocks d’hypnovel, utilisé pour la sédation profonde des patients en fin de vie. Comment pourrait-il en être autrement ? Il y a deux mois, dans le service d’infectiologie, on luttait pour alimenter l’imprimante en cartouches d’encre.

Imprimante 3D et masques Décathlon

Coincé entre le marteau de la saturation et l’enclume de la pénurie, le personnel soignant de Robert Ballanger se serre les coudes. Et s’adapte. Louis, l’un des trois pharmaciens de l’hôpital, déploie des trésors d’habileté pour mettre au point des montages permettant de doubler la capacité en oxygène des respirateurs. Un chirurgien plasticien, venu en renfort, utilise une imprimante 3D reçue en cadeau d’anniversaire pour fabriquer des embouts compatibles avec des masques de plongée Décathlon. Il devra s’y reprendre à deux fois pour que les patients le tolèrent. Qu’importe, dès lors qu’ils respirent.

Pyjama de bloc, blouse, surblouse, gants, lunettes, charlotte, masque chirurgical. Quelques minutes après son arrivée, le docteur Rossi enfile la tenue réglementaire. Après avoir fait le tour des chambres et rassuré les patients les plus angoissés, il se replonge dans la bibliographie consacrée au virus, et met de l’ordre dans ses pensées. Une infection est le fruit de la rencontre entre un agent pathogène et un système immunitaire. Si chaque cas est unique, une constante se dégage malgré tout chez les patients les plus graves frappés par la Covid-19 : tous développent une vive réaction inflammatoire. C’est cette réponse immunitaire qui les tue, et qu’il est donc crucial de limiter. Le tocilizumab, la molécule qui a fait l’objet de l’étude chinoise dont il a pris connaissance lors de sa convalescence, pourrait bien y parvenir. Encore faut-il la tester.

L’occasion lui en est donnée quelques heures après son retour à l’hôpital. Un patient de 74 ans vient tout juste d’être admis en soins intensifs dans un état grave. Jamais, en temps normal, le docteur Rossi ne se serait aventuré à tester un traitement sans validation préalable. Les prescriptions médicales obéissent à des règles strictes, il en a conscience. Mais l’urgence est trop grande. Avec l’irruption du virus, la médecine qu’il connaît, cette médecine du confort optimal qui suit les chemins balisés des protocoles admis, a volé en éclat. La Covid-19 a contraint l’ensemble du personnel soignant à adapter son logiciel. Dans tous les hôpitaux de France, d’ailleurs, on cherche, on tâtonne, on tente : quand l’alternative se résume à essayer, ou laisser mourir, le choix est vite fait. Alors, pourquoi ne pas donner une chance à un homme âgé dont les jours sont de toute façon comptés ? Dans l’après-midi du 23 mars, le docteur Rossi décide de lui administrer 400 milligrammes de tocilizumab en « traitement compassionnel ». Commence alors l’attente, anxieuse, qui aura raison de son sommeil la nuit venue.

Contraints d’insulter l’espoir

Le lendemain matin, un timide sourire se dessine sur le visage de l’infectiologue en sortant de la chambre du septuagénaire. Quoique toujours placé sous 15 litres d’oxygène, sa saturation est remontée de 80 à 97 %, un niveau encourageant. Le traitement semble produire ses premiers effets. Il contacte sans tarder la pharmacie de l’hôpital pour faire le plein de tocilizumab. Véronique et Areski, deux des trois membres de l’équipe, accueillent avec enthousiasme la nouvelle. Elles se font rares ces derniers temps. Pour justifier leur commande – laquelle doit être validée scientifiquement, comme toutes les commandes de médicaments prescrits hors protocole d’autorisation de mise sur le marché (A.M.M) -, ils l’accompagnent de l’étude chinoise dont s’est inspiré le docteur Rossi. Et tant pis si celle-ci ne fait pas la Une du Lancet : l’heure est aux soins vitaux, pas au prestige. Pour encadrer la prescription de la molécule, une organisation locale regroupant tous les médecins des unités Covid est immédiatement mise en place au retour du congé maladie de la cheffe du service d’infectiologie. Dans les jours qui suivront, Robert Ballanger deviendra le plus gros prescripteur de tocilizumab de la région parisienne.

Dans un premier temps toutefois, c’est la déception qui l’emporte. En fin d’après-midi, l’état du patient ayant bénéficié du traitement se dégrade. Placé en balance avec un autre malade pour une rare place en réanimation, ses chances de guérison semblent s’éloigner. La décision doit aller à celui qui pourra en tirer le plus grand bénéfice. Moment difficile pour les médecins réanimateurs, contraints sous la pression des événements à insulter l’espoir, quoi qu’ils décident. Moment bref aussi : face à l’afflux quotidien de dilemmes, les regrets sont vite ensevelis sous le nombre.

Pour l’heure, évaluation faite, le choix des soignants se porte sur le patient du docteur Rossi. Il sera extubé deux semaines plus tard, vivant. L’autre patient aura moins de chance. Insuffisant cardiaque, insuffisant rénal, obèse, l’homme n’aurait de toute façon pas survécu à une intubation. Il partira, alors que son état semblait se stabiliser, une heure seulement après avoir passé un coup de téléphone à sa fille pour la rassurer.

Plus d’avis de décès en dix jours qu’en deux ans

Cette mort soudaine, le docteur Rossi apprend jour après jour à la connaître. Il profite de l’une de ses courtes pauses déjeuner pour en garder la trace, dans le carnet noir qui ne le quitte pas : « Certains patients ne se sentent pas partir. Vu leur saturation en oxygène, ils devraient être extrêmement essoufflés. Là non. Ils parlent, se lèvent pour aller dans la salle de bain. Et tout d’un coup, ils s’effondrent. »

« Pour les familles, c’est horrible. Leurs parents arrivent sur leurs deux jambes, et repartent dans un cercueil fermé »

D’irrémédiables stupeurs qui finissent entassées dans la morgue de l’hôpital – désormais nantie de trois conteneurs frigorifiques – dont il tient, comme tant d’autres médecins en France, l’insoutenable inventaire. Il note : « J’ai rempli plus d’avis de décès en dix jours que je ne l’ai fait ces deux dernières années. ». Avant d’ajouter : « Pour les familles, c’est horrible. Leurs parents arrivent sur leurs deux jambes, et repartent dans un cercueil fermé. » Le risque de contagion exclut en effet les proches des patients de l’hôpital. Pour eux, pas de dernier regard. Certains ne le supportent pas.

Le vendredi 3 avril, au soir de sa deuxième garde, le docteur Rossi va en faire l’éprouvante expérience. À 4h du matin, déjà épuisé par la surveillance des 72 patients placés en unités Covid – pour seulement deux médecins, là où il devrait y en avoir un pour 10 lits -, il est attiré par des éclats de voix. Un homme d’une quarantaine d’années, fou de rage et de désespoir, agite son 1,90m sous les néons épileptiques du couloir, et menace de rentrer dans les chambres des malades. Il est incontrôlable. 

  • – Il est où, mon père ?!
  • – Calmez-vous monsieur, s’il vous plaît.
  • – Il est où putain !
  • – Monsieur… écoutez-moi, s’il vous plaît, je suis désolé pour vous, sincèrement. Je sais que vous êtes en deuil. Mais là, vous allez faire peur aux patients.
  • – J’en ai rien à foutre, je vais toutes les faire les chambres ! Je veux voir mon père.
  • – S’il vous plaît, j’ai pas envie d’appeler la sécurité…
  • – Mais appelle-là, la sécurité. Je la démonte, et toi aussi.
  • – Et vous allez faire quoi après, hein ? Rentrer dans toutes les chambres, c’est ça ? Réveiller les malades qui sont à bout de force ? Je suis désolé pour votre père monsieur, vraiment. Mais là on ne peut rien faire pour vous…

Après vingt minutes de négociations, la montagne endeuillée, dévastée par le chagrin, consent à regret à quitter les lieux.

L’échec, difficile à digérer

« Je t’ai déjà parlé de mon patient qui jouait de la trompette ? »

Pour tous les membres du personnel soignant, chaque nouveau décès est une banderille de plus. À l’hôpital, les statistiques sanitaires égrenées chaque soir par le directeur de la santé Jérôme Salomon portent toutes un nom. Des noms qui s’accrochent d’ailleurs à la mémoire du docteur Rossi, tout comme les longues conversations qu’il a pris l’habitude d’entretenir avec ses patients depuis le début de son internat. À des années de distance, sa mémoire peut ressusciter les souvenirs de guerre d’Indochine de M. X, les amours de jeunesse de Mme Y, l’errance de M. Z. « Je t’ai déjà parlé de mon patient qui jouait de la trompette ? Mais si ! Celui qui a voyagé à pieds pendant sept ans… » Les discussions commencent souvent de cette manière avec lui. Il marche comme ça, le docteur Rossi. Au contact. À l’affect. Alors l’échec, il ne le digère pas.

Il n’a d’ailleurs toujours pas avalé la disparition de monsieur M.H., hospitalisé le 26 mars. La soixantaine, sportif, ancien gros fumeur mais sevré depuis 10 ans : son état de forme laissait à penser qu’il pourrait s’en sortir. Le virus a pris le dessus. Tout s’est alors enchaîné très vite. Les réanimateurs qui ne peuvent pas l’intuber à cause de son emphysème. Le patient qui s’accroche, parce que c’est un battant, et qui a peur. Les mots pansements, collés sur l’inéluctable. Et puis le médecin qui se rétracte, au moment de lui administrer les soins palliatifs. Parce que merde, il peut s’en sortir.  Il a la carrure. Il a l’envie, il aime le vin, il aime la vie. Alors on peut y croire, non ? Monsieur M.H. est parti trois jours plus tard. Deux semaines après sa mort, sa silhouette s’invitait encore dans le sommeil du docteur Rossi. L’espoir n’est pas un allié fiable.

À la différence des aides-soignantes du service, dont le dévouement l’impressionne. Car ce sont elles qui sont en première ligne, au plus près des patients. Ce sont elles qui leur prodiguent les soins au corps. Elles, aussi, qui pratiquent les toilettes mortuaires. Comme le 4 avril dernier, quand Mme B. est morte en recrachant un liquide noirâtre que Corinne s’est empressée de nettoyer pour en épargner la vue à son mari, malade également, alors assoupi à côté d’elle. Pourtant, elle aussi est à bout de force. Comme d’autres soignants, elle a contracté la Covid-19. Elle souffre d’anosmie, a peur de contaminer son fils. Mais elle est là, parce que vous comprenez, « On ne peut pas la laisser comme ça. »

1200 euros par mois

Assis dans le RER B, au matin du 16 avril, au milieu des invisibles qui font avancer la France au petit trot, le docteur Rossi pense à elle. Et aux 1200 euros net qu’elle touche pour mettre les mains là où d’autres n’oseraient même pas poser les yeux. Il sent alors monter en lui une colère sourde, profonde. Contre les éditorialistes assermentés, spécialistes de rien mais qui se prononcent sur tout – souvent sur la banlieue d’ailleurs, où la plupart d’entre eux n’ont jamais mis les pieds. Contre ceux qui escamotent sans cesse la complexité du réel. Contre ceux qui ont soumis l’hôpital à une logique absurde de rentabilité, en oubliant que le premier des biens, celui par lequel le miracle de la croissance se produit, c’est la santé. Contre ceux qui s’alarment des points de PIB perdus du fait du confinement. Ceux-là, ils n’ont jamais assisté, impuissants, à la mort de quelqu’un, sinon ils se foutraient de leurs tableurs Excel.

Surtout, il en veut à une administration de santé dont il constate chaque jour l’incohérence des décisions. Pourquoi renvoyer chez eux des malades contaminés, au risque d’entretenir la propagation du virus, alors qu’il y a des dizaines de milliers de chambres d’hôtel vides en France ? Pourquoi payer régulièrement des vacataires à prix d’or, au lieu d’embaucher du personnel supplémentaire ? Pourquoi avoir laissé l’hôpital public dépérir, avant même que la Covid ne vienne lui porter le coup de grâce ? Voilà plus de trois semaines que l’infectiologue est en pilote automatique. Epuisé, obsédé, bouleversé, il ne lâche pas prise mais il accuse le coup.

Taux de mortalité en baisse

Les questions sans réponse s’évanouissent lorsqu’il arrive devant l’entrée de l’hôpital Robert Ballanger. Il jette un oeil à ce nom, affiché en grosses lettres oranges au-dessus des portes coulissantes. « Un résistant communiste », croit-il se rappeler. Il en sourit à demi. Normalement, il ne devrait pas être là ce matin, car il est de garde ce vendredi soir. Mais il veut vérifier l’évolution des patients placés sous tocilizumab. Le bilan est prometteur : pas de transfert en réanimation depuis une semaine, et une mortalité en baisse. Revigoré par ces résultats, il enfile pyjama de bloc, blouse, surblouse, et masque, et rejoint les autres regards mauves qui depuis plus d’un mois donnent de leur temps sans compter.

En ce 30e jour de confinement, les premiers signes discrets d’une accalmie se manifestent. Les hélicoptères, qui depuis le 29 mars dernier assuraient le transfert des patients vers le CHU de Tours, ne bourdonnent presque plus sur le toit de l’hôpital. Les lits de réanimation se libèrent au compte-goutte. Pas de quoi crier victoire mais la décrue, encore ténue, s’amorce.

Quand il sort du CHI, 24 heures plus tard, au terme d’une nouvelle garde harassante, le docteur Rossi ne rentre pas directement chez lui. Encore sous tension, il s’offre une balade dans la capitale, sa première depuis plus d’un mois. Paris est beau en ce samedi 17 avril. Vide, mais beau. Le ciel, débarrassé de son voile de pollution, est d’un bleu intense, et le soleil joue à cache-cache avec les feuilles des platanes que le médecin n’a pas vu pousser. Alors qu’il remonte la rue du Faubourg Montmartre, son regard est attiré par l’enseigne d’un hôtel situé à l’entrée de la Cité Bergère. Sous la marquise en fer forgé s’alignent des lettres familières : « Corona ». Le repos attendra.


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