Shirley Souagnon casse les codes avec son spectacle “free”

L'humoriste Shirley Souagnon
© DR

Le mot d’ordre de Shirley Souagnon, au-delà du titre évocateur de son spectacle « Free », c’est « Oser ». Vous n’avez jamais vu un stand up accompagné d’un groupe de musique ? C’est ce que Shirley propose. Vous n’avez jamais rencontré une humoriste « noire, lesbienne, rasta »? Shirley réunit toutes ces facettes : elle est drôle, spontanée, casse les codes, les tabous et génère chez l’autre une liberté souvent dissimulée sous une couche de conventions. Basketteuse, chroniqueuse, présentatrice TV, actrice, Shirley a tout fait. Dernièrement, elle a monté sa propre boîte de production, qu’elle aimerait ouvrir à des projets musicaux, notamment celui des Krooks qui l’accompagnent sur scène, entre des notes jazzy, des coups de blues, une pointe de reggae et beaucoup de « soul ». Rencontre avec une femme aussi indépendante que généreuse.

Au début de ton spectacle tu parles de l’histoire de la musique noire américaine en montrant la correspondance entre l’esclavage, les cris et leur transformation en chant… pourquoi commencer par cette histoire ?
Je commence par ça parce que je pense que pour être en paix, heureux, il faut passer par la souffrance. Avec l’histoire de la musique noire américaine je pose les bases de ce vers quoi je veux en venir : transformer la douleur en quelque chose de positif. C’est un peuple opprimé qui a transformé sa souffrance en bonne musique. La vie commence par un cri, continue dans la douleur et il faut l’accepter avant de pouvoir en sortir. Sinon cela crée des névroses, c’est une question d’équilibre. On ne peut pas connaitre la paix sans se confronter au rire et à la peine. Donc le spectacle est à la fois dramatique et drôle à la fois! La vie quoi !

D’ailleurs, on se dit que tu aurais pu faire de la musique. Tu te verrais chanteuse dans un groupe comme tu le fais ponctuellement avec les Krooks ?
J’adore la musique mais je ne me suis jamais dit que j’allais y faire carrière. J’ai fait des comédies musicales au collège, mais on m’a dit « Surtout ne chante pas, fais de la comédie ». Alors que j’adorais ça ! Et le fait qu’on me dise « ne le fais pas » c’est ce qui m’a donné envie de le faire des années plus tard dans mon spectacle. Je savais que j’avais ça en moi quand j’étais plus jeune, mais je ne me laissais pas aller à certaines choses. Au fur et à mesure, le corps s’exprime parce-que l’esprit se libère. Mais le chant me détruirait plus que de faire de l’humour. Si je devais chanter, j’irai naturellement vers des choses tristes, le blues, la soul…

La danse et la gestuelle parlent aussi énormément pour toi et tu traduis des états d’esprit par des états de corps, notamment lorsque tu évoques la conseillère du pôle emploi malheureuse qui perd ses cheveux…
Une histoire vraie ! Je me suis dit que pour en arriver à perdre ses cheveux c’est que quelque chose n’allait pas ! L’idée c’est que le corps parle, et la façon dont moi je vais me positionner sur scène, la façon dont je vais bouger, ça traduit quelque chose. Parfois il n’y a même pas besoin de paroles pour comprendre ! C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai mis de la musique, je n’ai pas toujours besoin d’expliciter les choses en paroles, tout passe par les vibrations.

J’avais été acceptée dans une « highschool » aux Etats Unis et prise sous l’aile d’une dame qui voulait faire de moi une star du basket

Pourtant tu dois beaucoup écrire pour tes spectacles. Tu peux nous parler de ton rapport à l’écriture ?
J’ai toujours écrit, depuis que je suis gamine. Ça a été mon premier mode d’expression. J’ai commencé à faire des poèmes puis du slam quand c’était à la mode… J’ai forcé mon cousin à faire un groupe de rap avec moi quand j’avais 8 ans, ça s’appelait « Song » et on avait écrit une chanson, ça donnait : « Song arrive et vous mettra la dérive, attention attaque offensive, défensive… ». Et là je pense qu’on a atteint le sommet et que Van Damme nous envie ce texte.

C’est à l’âge de 8 ans que tu as eu cette intuition artistique, retrouvée plus tard, après 10 ans de baskets… Pourquoi avoir interrompu une carrière sportive si prometteuse ?
C’était une évidence de revenir sur scène. Ce n’était pas humble du tout. Je sentais qu’il fallait que je le fasse. Pourtant ça marchait bien côté basket, j’avais été acceptée dans une « highschool » aux Etats Unis et prise sous l’aile d’une dame qui voulait faire de moi une star du basket. Mais finalement, je me suis rendue compte que j’étais arrivée au bout. Pour moi c’était bon, j’avais réussi. Puis l’envie, de plus en plus forte, de faire de la scène, m’a ramenée à Paris où j’ai découvert le milieu du slam, et maintenant je suis humoriste. Mais ça ne fait pas encore 10 ans, j’ai un peu peur du cap des 10 ans qu’a été celui de ma carrière de basketteuse. En ce moment, j’ai envie de faire de la peinture.

Qu’est-ce qui te fais rire, toi ?
L’absurde. J’aimerais bien oser faire plus d’absurde. Ce que font Arnaud Tsamere, François Rollin, ça me plait beaucoup. Les choses qui partent d’un point concret et qui arrivent à du « rien », ça me fait penser à l’abstrait en peinture : chacun y voit ce qu’il souhaite et  je trouve que l’absurde fait le même effet. Mais il n’y a pas vraiment de message, c’est pour ça que je le pratique rarement.

J’ai toujours eu cette intelligence émotionnelle de ressentir les choses et les autres, c’est ce qui m’a permis de comprendre que le racisme n’est qu’une ignorance.

Tu parles pas mal de racisme justement dans ton spectacle, d’homophobie et de communautarisme. Qu’est-ce que tu penses de l’évolution de l’opinion française sur ces sujets ?
Je pense surtout qu’en France on manque beaucoup d’auto dérision. On n’arrive pas à se regarder, à rire de nous. Parfois quand je ris de moi, par exemple de mon physique, les gens viennent me voir et me disent « Mais il ne faut pas vous sentir comme ça avec vous-même ». Mais je me kiffe, il n’y a aucun problème ! C’est pour ça que dans le spectacle je précise : « Attention j’aime mon corps », ce n’est pas incompatible avec la dérision.

Quelle est la meilleure réaction, selon toi, face à ces personnes qui ont tendance à être un peu haineuses?
L’amour. Je me souviens d’une fois – je devais avoir 7 ans -, j’ai rencontré un raciste, qui pour me dire « bonjour », m’a tendu la main, rien de plus. Alors j’ai tiré sa main vers moi, il m’a fait la bise, et il avait l’air de se sentir bien mieux après ! J’ai toujours eu cette intelligence émotionnelle de ressentir les choses et les autres, c’est ce qui m’a permis de comprendre que le racisme n’est qu’une ignorance. Il faut tout le temps penser aux autres avant soi, sinon on ne pense pas « bien » à soi. C’est lorsque l’on se regarde trop, qu’on se juge trop, qu’on ne parvient plus à communiquer.

Quand tu joues le spectacle à l’étranger, tu remarques des différences de réaction entre le public ?
Quand je joue le spectacle au Québec, les gens ne comprennent même pas que je fasse des blagues sur les gays, ils se disent « So what, tu es noire et lesbienne c’est cool, on s’en fout ». C’est le futur la bas ! Ce n’est pas du tout pareil en France. Comme beaucoup de gens de ma génération, j’ai souvent eu envie de partir, car dès que tu voyages un peu, tu t’aperçois du retard qu’on a en France sur plein de sujets. Et en même temps je me dis que je peux apporter des messages avec ce que je fais, donc je reste ici car il y a une mission, rester parce qu’il y a des difficultés, et changer les choses.

Shirley Souagnon dans Free, The One Woman Funky Show

Le samedi 13 juin 2015, Bourse du Travail, Lyon

Le samedi 20 juin 2015Grand Point Virgule, Paris


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