Yassine Belattar, l’humour coup de poing

Yassine Bellatar, humoriste
© AFP / Franck Fife

A 32 ans, la carrière de Yassine Belattar est en adéquation parfaite avec son engagement ; A l’heure où le métier d’amuseur se voit confronté à ses propres démons, l’humoriste se lance dans une « tournée interdite » au sein des villes qui votent Front National. Politique, religion, racisme : peut-on rire de tout et avec tout le monde ?  

Né à Conflans Sainte-Honorine (Yvelines), Yassine Belattar grandit dans la paisible bourgade de l’Etang-la-Ville (Yvelines) et sa peuplade tranquille. Là-bas, il ne voit que très peu de « ceux qui lui ressemblent » :

« Je n’ai pas connu le racisme jeune tel qu’on le subit. J’étais le seul arabe de la ville. C’est pour ça que c’est important de relativiser. Mon engagement politique n’est pas de dire « La banlieue contre la France ». 

Il n’a que 10 ans lorsqu’il participe à une radio pirate des Yvelines, Strange FM. L’homme est un grand contrarié, on ne « mesure même pas à quel point » : « Je ne tiens pas en place, je ne suis pas quelqu’un d’immobile. »

Son sens aigu de la vanne et de la répartie qui sonne juste le propulsent, en 2006 dans « En aparté », l’émission intimiste présentée jadis par Pascale Clarke. L’émission s’arrêtera une année plus tard, faute d’audiences. Sans peur, il tirait à boulets rouges sur des invités parfois médusés.

Un humour militant, donc. Chez les Belattar, on est de l’humour presque comme d’une guerre nécessaire (son grand-père était soldat), plume au poing  et sourire aux lèvres. Une filiation revendiquée fièrement, un père «cynique », genre dont il a hérité « par transmission ». Un arrière-grand-père « artiste non déclaré ».

Néanmoins, Yassine Belattar ne se fait pas d’illusion sur le pouvoir de l’humour pour transformer la société : « Si l’humour était une arme je pense que Superman l’utiliserait », dit-il.

Yassine Belattar a lancé, il y a quelques semaines et avec le soutien de la maison qui l’a révélé, Canal +, une « tournée interdite » dans les villes FN, un acte fort dans la carrière de l’humoriste. Les contrastes lui plaisent, peut-être un malin plaisir dans la contradiction. Il trouve « méprisant et méprisable » le choix de Patrick Bruel de boycotter les villes FN pendant 7 ans : « la seule réponse démocratique c’est d’aller dans les villes FN, au contraire, et de leur dire que nous ne sommes pas d’accord. Il tient à montrer qu’il « respecte leur vote, qu’on se reverra à la prochaine élection ». Il affirme vouloir « occuper le terrain ». Il n’est que le pansement sur cette « plaie » qu’est selon lui le FN : «  Quand j’arrive, le FN est déjà au pouvoir. Il ne faut toutefois pas rentrer dans cette facilité grisante de se dire : Le FN c’est de la merde. Il ne faut pas oublier que beaucoup d’électeurs du FN sont des italiens et des polonais. Les artistes de ma génération sont des baltringues finis, ils passent leur vie à ne jamais s’engager et ils laissent le peuple face à des partis comme  le FN, face à des gens comme Zemmour…»

Yassine Belattar n’hésite pas à aller sur le terrain du débat, de l’échange vif, défendant avec son indéniable sens de la répartie une banlieue « maltraitée par les médias ». Il va le montrer peu après les émeutes des banlieues. Nous sommes le 27 octobre 2005 : Trois ado­les­cents enjam­bent les grilles d’un trans­for­ma­teur EDF à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Deux jeunes français, Zied Benna, 17 ans, et Bouna Traore, 15 ans, trou­vent la mort en s’élect­ro­cutant. C’est le début de plus de deux semaines d’émeute qui vont mettre la France dans un considérable émoi. En ligne de mire : les policiers et le ministère de l’Intérieur. Yassine Belattar s’érige alors en porte-parole de ces banlieues qui crient le désespoir de n’avoir jamais été considérées, regardées, aimées.

Cet engagement n’est pas nouveau. Lorsqu’il officiait à Radio Générations, il trouvait tout à fait naturel de militer ». En 2009, Yassine Belattar inaugure, toujours avec humour, le site « Ferme-là Zemmour », afin de répondre aux multiples provocations et sorties médiatiques de l’ex-polémiste d’ « On n’est pas couché », l’émission de Laurent Ruquier diffusée sur France 2. Il y revient dans une interview donnée à France Culture, en 2011 : « Zemmour est le plus grand représentant du Front National. Les gens dont il parle sont complètement français depuis des générations.»

Trop drôle pour être sérieux, trop sérieux pour ne faire de son humour qu’un exutoire de légèreté. Yassine Belattar ne quitte pas l’engagement d’une semelle : « Kennedy disait « Occupe-toi de la politique sinon la politique s’occupera de toi ». Il y a des questions à se poser des deux côtés. Si il y a de plus en plus d’abstentionnistes, c’est qu’il y a un problème avec le système, pas avec les électeurs.  Il pense que  « la politique française dans son ensemble doit se réinventer », considère que « la société va beaucoup plus vite que la politique ». Il nous parle de la fantastique ascension de Barack Obama à sa façon : « il ne faut pas oublier que c’est un mec qui a été éducateur à Chicago. C’est comme si un patron de MJC devenait Président de la République. »

Yassine Belattar n’entre assurément pas dans la catégorie d’humoristes insensibles aux sirènes de l’engagement. Le talent d’être hanté par le doute fait de lui un artiste en perpétuel questionnement, sans être maudit : « Mon humour, il est tragi-comique. J’ai toujours l’impression, quand je monte sur scène, que je prends la place de quelqu’un d’autre. J’ai mes démons. »

 Il est des débats où l’on se sent bien seul à essayer de diffuser une parole d’apaisement. Yassine fut longtemps le chevalier de l’antiracisme dans les médias. Chez Frédéric Taddeï notamment, lors d’un débat où se côtoyaient, dans un improbable mélange, le sociologue Abdennour Bidar et Véronique Genest.

Ce fut un Yassine animateur de la matinale du Mouv’ qui a mis en colère un certain Robert Ménard, en 2010. Celui qui n’était pas encore le maire controversé de Béziers essayait, tant bien que mal, de se justifier d’avoir écrit un livre intitulé « Vive Le Pen ». Il était accompagné notamment de Thomas Barbazan, son ami et compère : « Thomas et moi, on écrit d’une même plume, on est touchés par les mêmes choses, sauf que lui mange du porc et moi non. Dans  les grandes phrases on est d’accord ».  

C’est avec ce dernier qu’il a aussi écrit « Ingérable », son stand-up engagé contre le racisme, en utilisant habilement les clichés des communautés pour en faire des petits contes qu’il tourne en ridicule : « Le racisme en France, il est culturel, c’est comme la Tour Eiffel, le fromage et le vin. Heureusement qu’il y a du racisme en France sinon ce ne serait pas marrant ! Le problème, c’est qu’il s’institutionnalise. Un racisme, pour Yassine, « colporté par les gens qui sont censés le moins l’utiliser ». Il fustige un gouvernement de gauche qui n’a de gauche, selon lui, que le nom : «Quand je vois des ministres qui stigmatisent un pan de la population à cause de leur croyance et qui prétendent être de gauche, forcément ça en devient gênant… »

De la dualité Malcolm X / Martin Luther King, on tendrait à penser que ce show man opterait plus pour le message fédérateur et pacifique du dernier : « Il ne faut pas que les arabes et les noirs pensent que le racisme ne touche qu’eux. »

Quand on écoute Yassine Belattar, on se dit qu’assurément ce jeune homme n’est pas comme les autres. Il est sûr de lui sans arrogance, d’un sentiment de révolte qui l’habite, calme et lucide. Sans doute épris de justice dans un monde qui, selon lui, ne tournerait plus rond : « D’abord j’ai été issu de la diversité, ensuite issu de l’immigration, un jour des cultures urbaines, un jour j’ai été musulman, je n’ai jamais été moi-même. »


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