Qui a peur des statistiques ethniques ? Le point de vue de Louis-Georges TIN

Statistiques ethniques CRAN

Les propos tenus récemment par Robert Ménard ont jeté le trouble. Ayant affirmé sur France 2  qu’il y a 64,9 % d’enfants de confession musulmane dans les écoles de sa ville, il a ajouté : « Ce sont les chiffres de ma mairie. Pardon de vous dire que le maire a les noms classe par classe, des enfants. Je sais que je n’ai pas le droit mais on le fait (…). Les prénoms disent les confessions. Dire l’inverse, c’est nier une évidence. »

Ces propos ont été vivement condamnés, et ont donné lieu à des controverses. Cependant, beaucoup d’erreurs ont été affirmées doctement dans les médias. On répète à l’envi que les statistiques ethniques sont interdites en France. Il n’en est rien. Le CRAN est bien placé pour le savoir.

C’est le CRAN qui, en 2007, a lancé le débat sur le sujet en France, en publiant justement une enquête sur les Noirs de France, fondée sur des statistiques ethniques. Ce sondage réalisé par la Sofres n’a jamais fait l’objet de poursuites judiciaires, évidemment. Et depuis lors, le CRAN a réalisé pas moins de sept enquêtes de statistiques ethniques, la dernière concernant les conseils généraux (0,5 % de diversité dans tout le pays, avant les élections). Par ailleurs, d’autres organismes ont aussi utilisé des statistiques comme l’INSEE ou le CNRS. Le CSA publie chaque année un baromètre de la diversité, qui est une enquête de statistiques ethniques pures et dures.

Or la plupart des commentateurs, même les plus informés en apparence, confondent deux choses qui n’ont rien à voir : les statistiques ethniques et les fichiers ethniques. Un fichier ethnique est un dossier dans lequel des personnes sont fichées en fonction de leurs origines. Les statistiques ethniques, elles, ne comportent pas de noms, elles n’ont besoin que de nombres. Les fichiers ethniques sont interdits, ce qui est normal, les statistiques ethniques sont autorisées, quoique peu utilisées, ce qui est dommage. Les fichiers ethniques sont un outil raciste, les statistiques ethniques sont un outil antiraciste.

C’est grâce aux statistiques ethniques que le CRAN puis le CNRS ont pu démontrer en France la réalité du délit de faciès, pour convaincre l’opinion publique et les dirigeants politiques de la réalité du problème. C’est grâce à elles que le CSA a pu interpeller les chaînes, et que la haute autorité peut chaque année constater les avancées ou les reculs en matière de diversité. Toutes ces enquêtes sont anonymes, elles n’ont pas besoin d’intégrer le nom de qui que ce soit, et ne relèvent donc pas du fichage ethnique, puisque personne n’y est fiché. Ce sont des statistiques ethniques.

L’Union Européenne et l’ONU recommandent régulièrement à la France de mettre en place des indicateurs ethniques permettant de mesurer les éventuelles avancées des politiques publiques antiracistes. La France s’y refuse pour des raisons culturelles, mais qui n’ont rient à voir avec le droit. On pratique dans ce pays la politique de l’autruche. C’est un peu comme si on demandait à un médecin de guérir le patient tout en lui refusant l’usage du thermomètre, du stéthoscope, des analyses de sang et des radiographies. La discrimination est comme une maladie. Il convient d’établir le diagnostic avant d’administrer le remède. Mais la France a peur de se regarder dans le miroir.

L’intérêt des statistiques ethniques, en définitive, c’est qu’elles permettent de passer de la lutte contre les discriminations individuelles à la lutte contre les phénomènes de discrimination systémique. Pour savoir si les minorités ethniques sont discriminées sur telle ou telle chaîne, dans telle ou telle profession, dans l’accès à la santé ou à l’éducation, l’analyse ne peut pas se faire au niveau individuel, elle doit s’effectuer au niveau collectif, chiffres à l’appui. De même que les statistiques sexuées ont permis de mesurer les écarts entre hommes et femmes dans le monde du travail, et de faire voter ensuite des lois sur l’égalité salariale, de même, il faudrait des statistiques ethniques pour mesurer les écarts salariaux liés aux différences ethniques, réalité que l’on peut supposer, mais non pas démontrer, faute de chiffre effectif.

Décidément, nous vivons dans un pays étrange. Nous avons interdit les fichiers ethniques, à juste titre, car ils ont le plus souvent une intention raciste, mais nous refusons d’utiliser les statistiques ethniques, par peur d’y découvrir la réalité omniprésente du racisme qui nous entoure.

Louis-Georges TIN (Président du CRAN, Conseil Représentatif des Associations Noire de France).

Les propos de nos contributeurs n’engagent pas la rédaction


Autre article écrit par Louis-Georges Tin

Qui a peur des statistiques ethniques ? Le point de vue de Louis-Georges TIN

4   Les propos tenus récemment par Robert Ménard ont jeté le trouble. Ayant...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.