« Le dessin de presse, c’est comme une langue, ça s’apprend »

Crédit : Getty Images
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En plein procès des attentats de janvier 2015, le sang a encore coulé pour de simples dessins. À Paris, devant les anciens locaux de Charlie Hebdo, on a blessé. À Conflans-Saint-Honorine, on a tué. Mais ces actes barbares ne sauraient faire oublier les nombreuses associations qui se mobilisent et accompagnent les enseignants pour susciter l’esprit critique des élèves et leur transmettre des réflexes de lecteurs éclairés.

Le 18 septembre au matin, Alice patiente devant le palais de justice de Paris. Cette dessinatrice de Charlie Hebdo, qui a commencé à travailler pour le journal satirique en 2018, est venue accompagnée. À ses côtés, Séverine et Agathe, deux membres de l’association Dessinez Créez Liberté (DCL), fondée par Charlie et SOS Racisme, dans la foulée du drame pour apprendre à la jeunesse à lire le dessin de presse. Ce jour-là, elles chaperonnent un groupe de lycéens et leur professeure au procès des attentats de janvier 2015, dans le cadre d’un projet pédagogique au long cours autour du dessin satirique.

Si l’éducation aux médias fait aujourd’hui partie des programmes de l’Éducation nationale, aucune heure n’y est spécifiquement consacrée, laissant souvent des professeurs livrés à eux-mêmes et aux aléas de leur emploi du temps. Les structures comme DCL ou Cartooning for Peace, créée en 2006 à l’initiative de Kofi Annan, prix Nobel de la Paix, et du dessinateur de presse Plantu, pallient ce manque en proposant des interventions en classe et en dispensant outils et formations aux équipes éducatives.

Après le choc du 7 janvier 2015, la nécessité d’apprendre à décrypter un dessin s’est imposée, puisque, de toute évidence, l’ignorance tue. C’est elle qui a décimé les membres de la rédaction de Charlie Hebdo et blessé grièvement deux personnes devant les anciens locaux de l’hebdomadaire satirique le 25 septembre dernier. C’est encore elle qui a frappé le 16 octobre, lorsqu’un homme à peine majeur a poignardé et décapité Samuel Paty pour avoir montré des caricatures à une classe de 4e, lors d’un cours consacré à la liberté d’expression.

« Depuis Conflans-Saint-Honorine (lieu de l’assassinat de Samuel Paty, ndlr), nous sommes énormément sollicités, confie Aline, une autre membre de DCL. Dans cette situation de crise, il y a un besoin urgent d’outils pédagogiques à destination des professeurs. Nous avons mis en ligne un séminaire pour revenir sur ce qui s’est passé ce jour-là et décrypter les fameuses Unes évoquées dans ce dossier ». Ce webinaire est venu s’ajouter à tout un arsenal de formations, guides pédagogiques, analyses de dessins et conseils méthodologiques fournis par l’association afin de transmettre aux jeunes générations la grammaire de cette lecture si particulière. « Finalement, le dessin de presse, c’est comme une langue, ça s’apprend », résume Aline.

« Depuis Conflans-Saint-Honorine, nous sommes énormément sollicités »

Mais gare aux confusions : le dessin de presse est un genre qui peut prendre différentes formes, dont l’illustration, le reportage dessiné, le croquis d’audience ou encore le dessin satirique et la caricature. Ce sont évidemment ces derniers qui font le plus souvent polémique, puisqu’ils nécessitent d’avoir la grille de lecture adéquate pour les comprendre. Comme le précise Riss, dessinateur et directeur de publication de Charlie Hebdo, dans « Le dessin de presse expliqué aux cons (et particulièrement aux médias) » : « Notre métier c’est dessinateur, pas ‘caricaturiste’. La caricature (forcer les traits des personnages, ndlr), comme l’humour, est un un outil, pas une fin en soi. On est à Charlie, pas à Montmartre ! »

« Notre métier c’est dessinateur, pas ‘caricaturiste’ »

S’attaquer au décryptage d’un dessin satirique ou d’une caricature, c’est donc d’abord faire un détour historique. Dès l’Antiquité, des personnages aux faces grotesques ornent les poteries grecques. De quoi donner naissance à deux archétypes : la satire horacienne, qui se refuse à la polémique pour la polémique et à la méchanceté gratuite : les dessinateurs Plantu ou Geluck en sont par exemple les héritiers. L’autre, la satire juvénalienne lui préfère l’humour mordant, parfois offensant, qui vise à dénoncer les travers de la société. Le fameux humour « bête et méchant » qui a fait l’ADN du Canard enchaîné, de Hara-Kiri puis de Charlie Hebdo.

Le dessin satirique cherche avant tout à susciter une réaction, à bousculer le lecteur. Il ne veut pas forcément faire rire, mais inciter à la réflexion. Comme disait Cavanna, fondateur de Hara-Kiri puis Charlie Hebdo, « un bon dessin, c’est un coup de poing dans la gueule ! ». Ce mode d’expression synthétique sur l’actualité, réduit à quelques traits, parfois accompagné d’un titre ou d’une bulle, ne trouve son sens qu’en lien avec son contexte, dont on ne peut l’isoler.

Crédit : Getty Images

« La guenon, mange ta banane ! »

« Nous avons un très bon exemple avec un dessin de Charb d’octobre 2013 sur lequel Christiane Taubira est représentée en singe. Son titre ‘Rassemblement Bleu Raciste’ a été gommé lors de sa diffusion », le tout à des fins de manipulation, souligne l’équipe de DCL. À l’époque, Mme Taubira est ministre de la Justice et porte la réforme du « Mariage pour tous », suscitant de virulentes oppositions. Lors d’un déplacement peu avant ce dessin, des partisans de la Manif pour Tous l’avaient accueillie en lui jetant des bananes et en scandant « La guenon, mange ta banane ! ». On peut trouver le dessin de Charb (assassiné lors des attentats de janvier 2015) choquant, mais on ne peut le taxer de racisme, pour peu qu’on le prenne dans son contexte et son intégralité.

S’il n’existe pas de recette miracle pour faire comprendre le concept à des collégiens et lycéens peu familiers de l’exercice, tous s’accordent pour souligner l’importance de laisser un temps long aux jeunes pour s’exprimer sur le sujet des caricatures : ils ont souvent beaucoup à dire et peu d’occasions pour le faire. Leur donner un espace dans lequel ils ne se sentent pas jugés pour poser toutes leurs questions permet d’installer une ambiance propice au dialogue. Les associations ont également constaté que les intervenants extérieurs facilitent ce processus, en gommant le rapport d’autorité. Face aux dessins, les élèves s’attèlent ensuite à répondre à plusieurs questions : que voit-on dessus, où et quand a-t-il été publié, à quoi le dessinateur fait-il référence et quelles sont ses intentions ?

Parallèlement, les associations et les professeurs rappellent (ou apprennent, parfois) à l’assistance la définition et les limites de la liberté d’expression en France, les principes de la laïcité, et l’absence de délit de blasphème dans l’Hexagone, puisqu’abrogé par la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. En France, il est donc possible de critiquer, voire d’insulter, une religion, mais il est en revanche interdit d’insulter ses adeptes. Pour autant, il est utile de rappeler que la majorité des dessins publiés dans la presse – et notamment dans Charlie Hebdo – n’abordent que sporadiquement le thème de la religion, même si ce dernier cristallise les tensions, et donc l’attention.

L’association DCL, quand elle arrive dans une structure scolaire, affiche avec transparence son lien avec Charlie Hebdo, sans jamais avoir suscité de remous parmi les élèves. Il y a parfois une certaine défiance, mais surtout de nombreuses questions, auxquelles se préparent très scrupuleusement à répondre les intervenants sur le terrain.

Si Riss considère que « les jeunes générations maîtriseront de moins en moins les codes, [qu’] ils n’en auront pas la grammaire, le vocabulaire », tous ne s’accordent pas sur cette vision pessimiste. Steeven Delmotte, formateur à l’éducation critique aux médias et à l’information pour l’association Artémis, qui agit dans le domaine de la prévention de la radicalisation et développe des projets éducatifs, fait un constat différent : « Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse d’un phénomène générationnel. Il existe par exemple des processus sur les réseaux sociaux qui peuvent être de l’ordre de la satire et de la caricature, je pense par exemple aux mèmes (une photo, dessin ou citation, dont un internaute se saisit pour le modifier avec humour et qui est ensuite largement partagé, remodifié et amplifié, souvent jusqu’à l’absurde, ndlr) qui renvoient forcément à un contexte qu’il faut connaître pour les apprécier. Les jeunes ne sont pas imperméables à l’humour ! ».

« Il existe par exemple des processus sur les réseaux sociaux qui peuvent être de l’ordre de la satire et de la caricature »

À l’heure où le New York Times a opté de façon radicale pour la suppression du dessin satirique de ses éditions, nombreux sont ceux en France qui militent pour le choix inverse et misent sur la jeunesse. C’est en tout cas dans ce sens qu’a plaidé l’avocat de Charlie Hebdo, Richard Malka, lorsqu’il a clos les plaidoiries des parties civiles, le 5 décembre. Devant cette même Cour qui avait accueilli les lycéens et leurs accompagnantes, il a espéré : « Alors que ces trois mois ont été tragiques, difficiles, autant que cela serve. Autant que ce soit pour que nous ne perdions pas nos rêves, pour que nous ne perdions pas nos idéaux, pour que nous ne tournions pas le dos à notre histoire, pour que nous ne soyons pas la génération […] qui a abandonné ses rêves, ses idéaux, son rêve de liberté et de liberté d’expression. »

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