À bout de souffles – Chapitre II

Dessin de Matthieu Chiara
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D’ordinaire, Paul Barsoum pose des stents et débouche des artères. La crise du Covid est venue bousculer la routine de ce jeune cardiologue interventionnel, resté sur le pont à l’hôpital Robert Ballanger durant cinq semaines. Pour le pire, le meilleur, et l’honneur d’une vocation confortée par l’épreuve.

À vif. K.-O. Sur les rotules. Quand Paul Barsoum arrive sur le quai de la gare de Lyon ce vendredi 17 avril, pour accueillir sa femme et ses trois enfants partis à Bandole à l’annonce du confinement, il est au bout du rouleau. Le cardiologue interventionnel, titulaire d’un poste de praticien hospitalier (PH) à l’hôpital Robert Ballanger depuis cinq ans, sort tout juste des cinq semaines les plus éprouvantes de sa carrière. Plus d’un mois d’engagement total, obsessionnel, au cours duquel il a « vécu Covid, mangé Covid, dormi Covid ». Alors quand sa femme, elle aussi médecin, lui fait une réflexion sur son retard, il manque de s’étrangler. Mais il encaisse, et verrouille ses mâchoires.

« Je ne voulais pas parler de la crise avec lui, je voulais juste m’allonger sur un transat »

Le cadenas va sauter deux jours plus tard, alors qu’il accompagne ses « deux grands » de 5 et 6 ans chez ses parents. « L’élément déclencheur, ça a vraiment été ma dispute avec mon père. », rembobine-t-il à l’ombre du soleil de juin, sur la banquette d’un bar de la rue des Dames, à deux pas de la place de Clichy. « Je ne voulais pas parler de la crise avec lui, je voulais juste m’allonger sur un transat. On n’était pas d’accord, il ne m’écoutait pas, et me donnait sa vision des choses. Mon père a travaillé chez Air France comme agent au sol… » Abrasé par les vétilles, corrodé par la fatigue, le cardiologue sent se rompre le fil ténu qui le relie à la normalité. Ses nerfs lâchent. « D’habitude je suis quelqu’un de calme, qui prend beaucoup sur lui. Mais là j’ai pété un câble, pour des broutilles. À peine arrivé, j’ai failli repartir avec mes enfants », se remémore-t-il. Finalement, il s’en retourne seul chez lui. Vaincu par « l’incompréhension totale de sa famille » et conscient qu’il perd pied.

La chute est brutale. Elle va durer des semaines. « Je n’avais plus envie de rien. Difficile de se lever, difficile de se coucher, mon sommeil était hyper agité, énumère le cardiologue. Je me rappelle m’être réveillé un soir, au beau milieu de la nuit, en me disant : “Demain, il faut que je commence ce traitement avec Mme Untel.’’ Je ne pensais qu’à ça, malgré la lassitude et le fait que ça commençait à refluer à l’hôpital. » Même si, une fois sa blouse enfilée, il fait bonne figure, le trentenaire peine à surnager dans l’écume de la vague épidémique qui a englouti Robert Ballanger pendant deux mois. « Je suis allé trop loin dans l’investissement, mais je ne pouvais pas faire autrement », estime-t-il. L’intensité du contrecoup est à la hauteur de celle qui l’a maintenu « concentré à 100% » de la fin de l’hiver au début du printemps.

Alors que celui-ci vient de s’achever, et que les terrasses parisiennes vibrent de l’écho des voix libérées des contraintes du confinement, le cardiologue ressuscite celles qui résonnent encore dans sa mémoire. « Paul, ça pousse à mort, il faut que tu ouvres dès aujourd’hui. » Nous sommes le jeudi 19 mars, et face à l’afflux de patients, Laurence Martino, la cheffe du service des urgences de l’hôpital, n’a d’autre choix que d’enjoindre le PH d’accueillir les malades dans le service de soins intensifs de cardiologie – converti depuis peu en unité de soins intensifs Covid -, un jour avant la date prévue.

« On n’ouvrira pas l’unité sans masque »

Quand un cadre de l’administration de l’hôpital lui explique qu’il n’y aura pas de masques FFP2 pour lui et les membres de son équipe, Paul Barsoum se montre inflexible. « Hors de question. On va recevoir les malades les plus graves. L’aérosolisation du virus est énorme, on va forcément être mis en contact avec lui. On n’ouvrira pas l’unité sans masque », menace-t-il. Un coup de fil à l’administrateur de garde plus tard, les FFP2 arrivent. Au compte-goutte : un par soignant et par vacation, pas plus.

Pas de quoi rassurer les membres de l’équipe du cardiologue, qui voient débarquer leurs cinq premiers « patients Covid ». Conscient de la peur qui étreint ses internes, Paul ravale sa propre appréhension et entame les visites. La première porte s’ouvre sur une femme de 52 ans, suffocante. « Quand je suis entré dans la chambre, je n’en menais pas large, se souvient-il. La patiente était sous 15 litres d’oxygène, elle ‘’crachait’’ de la Covid partout. Je ne pouvais pas m’empêcher de me dire que j’allais forcément l’attraper. Mais je me rassurais, en me disant : ‘’T’es jeune, t’es en forme, ça va aller.’’ » La largeur d’épaules de ce féru d’escalade ne l’empêchera pas d’être contaminé. « Mais je ne l’ai su que bien plus tard. À ce moment-là, les tests étaient réservés aux patients et aux soignants qui présentaient de forts symptômes. » Lui s’en tirera avec une légère fièvre et une fatigue chronique, dont il ne connaîtra l’origine qu’après avoir pratiqué une sérologie au début du mois de juin.

« T’es jeune, t’es en forme, ça va aller »

Pour l’heure, le cardiologue fait face à une patiente dont il comprend très vite qu’elle doit aller en réanimation. Trois heures plus tard, juste avant de franchir le sas qui la sépare d’un inévitable coma artificiel, la quinquagénaire lui glisse cette phrase : « C’est bon, c’est le dernier voyage. » L’estomac retourné, Paul Barsoum la rassure, sans savoir si les mots de sa patiente seront eux  aussi les derniers. Fort heureusement, d’autres, éraillés, meurtris, sortiront péniblement de sa gorge, quand elle rouvrira les yeux un mois plus tard.

Une éternité au cours de laquelle l’ordonnancement du monde du cardiologue, fait de gestes sûrs et maîtrisés, a été bouleversé. Lui qui pose d’ordinaire stents et valves cardiaques avec la régularité d’un métronome a vu sa routine balayée à mesure que les détresses respiratoires s’invitaient dans les 32 lits de son unité. « La montée en charge du nombre de patients et de la gravité des cas nous a poussés dans nos retranchements. La remise en question était permanente », analyse-t-il aujourd’hui, entre deux gorgées de Perrier.

Mais loin de le tétaniser, la tourmente le galvanise. Tout comme l’ensemble du personnel soignant chargé des unités Covid. « L’équipe de médecine interne, les réanimateurs et mon équipe, nous avons vraiment travaillé main dans la main. Brainstormings, mises en place de protocoles, prise en charge des malades, on a bossé comme des dingues. Comme l’équipe paramédicale, qui a aussi effectué un boulot remarquable. » Le cardiologue dévale d’ailleurs volontiers la pente des premiers succès engrangés après plus de trois semaines passées à naviguer à vue, face à un virus méconnu.

« Deux de mes patients sont partis en torche, je me suis dit qu’il fallait tenter quelque chose »

Des réussites qui portent le nom de molécules, comme le tocilizumab ou la dexamethasone, et sont parfois frappées du sceau de la débrouille. « Un vendredi soir – ce genre de choses se passe toujours un vendredi soir – je faisais la contre-visite avec un interne de garde, illustre le cardiologue. Deux de nos patients sont partis en torche. Je me suis dit qu’il fallait tenter quelque chose. J’ai décidé de tester un masque de concentration de 30 litres, alors qu’on allait pas au-delà de 15 litres jusqu’ici. Il a fallu qu’on détourne un système à pression positive pour créer un dispositif de débit de 30 litres. Normalement, cela ne se fait pas, mais là… » Cette médecine de survie, cette médecine de bidouillage, a sans doute épargné deux souffles ce soir-là.

D’autres se sont interrompus. Quoique relativement préservé du pire par sa position de « plaque tournante » entre la salle (où travaillaient les infectiologues), et le service de réanimation, Paul Barsoum a, comme nombre des membres du personnel soignant de l’hôpital, vu partir des patients. Des départs marquants, des parts manquantes, que l’on devine dans le silence que leur évocation suscite. « Dur ». « Difficile ». « Pas simple » : des adjectifs compacts, secs, émergent peu à peu de l’eau sombre de ses souvenirs, jusqu’à ce que se dessine le visage d’un homme de 40 ans, hospitalisé fin mars dans une chambre voisine de celle de sa mère. « Je revois ce fils, sortir au bout d’un mois d’hospitalisation en fauteuil roulant, accompagné de sa famille, en train de demander à l’un de ses proches : “ Tu sais où est ma mère ?’’ Il a fondu en larmes au beau milieu du service. », conclut le cardiologue dans un murmure, avant de concéder : « Se replonger dans tout ça, c’est… pas simple.»

« On a pratiqué une médecine d’urgence vitale, on a exercé notre art au maximum de nos possibilités »

Si tout était à refaire, pourtant, le cardiologue recommencerait. « Attention, je ne dis pas que cela me manque, tempère-t-il. Mais maintenant que je l’ai vécu, je ne pourrais plus ne pas le vivre. Pendant plus d’un mois, on a pratiqué une médecine d’urgence vitale, on a exercé notre art au maximum de nos possibilités. C’est quelque chose d’incroyablement fort. » Les nuits sans sommeil, l’épuisement, les douleurs intimes, la solidarité entre soignants, l’intensité de ces cinq semaines où l’hôpital public a tenu bon, Paul ne les échangerait contre aucun des ponts d’or que lui proposent régulièrement les cliniques. « La crise de la Covid m’a conforté dans l’idée que je fais vraiment ce que j’aime. Je l’ai vécue comme la continuité de mon engagement. J’étais épanoui dans mon rôle de médecin hospitalier, j’avais la sensation d’être dans le vrai. Jamais je n’aurais vécu cela si j’avais été cardiologue dans le privé. »

Depuis un an toutefois, il consacre 20 % de son temps à une activité libérale au sein de l’hôpital, « en restant conventionné secteur 1 », précise-t-il. Sans cela, il reconnaît sans peine qu’il ne serait peut-être pas resté. Lui qui, en cinq années passées à Robert Ballanger, a vu défiler les internes sans qu’un seul devienne titulaire, ne se fait d’ailleurs pas beaucoup d’illusion sur l’attrait de la carrière hospitalière : « Pour un jeune cardiologue, entre une astreinte payée 260 € où il doit se lever à 2h du matin pour gérer des cas critiques, et les 10 000 € nets qu’il peut gagner dans le privé pour pratiquer la cardiologie en chaussons, il n’y a pas photo… »

« En déficit de médecins, de personnel paramédical, de moyens, de tout »

Sans surprise, Paul Barsoum plaide comme tous les membres du personnel soignant pour une revalorisation de la fonction publique hospitalière, dans sa globalité. « Les politiques doivent nous soutenir. Il y a tout une dynamique à recréer, et pour cela, il faut sortir de la logique de la limitation », martèle-t-il. Une logique qui ne se cantonne d’ailleurs pas aux salaires, et qui frappe plus durement qu’ailleurs son CHI. « Il faut dire ce qui est : dans le 93 à Ballanger, on est clairement les parents pauvres de la médecine en France, lâche-t-il dans un soupir teinté d’indignation. On n’est peut-être pas au niveau de Mayotte, mais on s’en rapproche. On est en déficit de médecins, de personnel paramédical, de moyens, de tout. »

En dépit des pénuries, de l’isolement, des heures jamais comptées qui n’ont pas attendu que le temps s’en mêle pour moucheter de gris son épaisse chevelure noire, le cardiologue se voit faire toute sa carrière à Robert Ballanger. Un « beau centre, à taille humaine », où il a le sentiment d’avoir trouvé « une deuxième famille ». Le buste droit et le sourire aux lèvres, il en parle avec une une fierté d’ancien combattant.

« Moi, je la prends volontiers cette médaille »

Sensible aux symboles, le cardiologue ne méprise pas la médaille promise par le gouvernement, qui a attisé l’ironie des commentateurs et suscité le dédain d’une partie de ses collègues. « Eh bien, moi, je la prends volontiers cette médaille. Mais pas un truc de pacotille, non, une vraie distinction. Quelque chose que je pourrai montrer un jour à mes petits-enfants, pour leur expliquer ce qui s’est passé. » Alors que le Ségur de la santé s’approche de son épilogue en cette fin de mois de juin, la crainte de l’oubli est déjà palpable au sein du personnel médical.

Les pages du calendrier ont défilé à vive allure depuis la fin du confinement. La presse a retrouvé une partie de son vocabulaire courant, fait de chômage, de manifestations, et de points de PIB perdus. D’autres thèmes ont envahi le présent continu de l’actualité, estompant peu à peu le souvenir pourtant pas si lointain des épreuves passées. La mémoire du cardiologue, elle, est intacte. Les dates, les chiffres, les noms, les vivants et les morts, tous ces points de repère qui ont scandé ses jours et ses nuits cinq semaines durant, ponctuent encore son discours avec une précision millimétrique. Il ne les oubliera sans doute jamais. Ils seront toujours là. À vif.


Chapitre I

Les jours les plus longs

Sommaire

À bout de souffles

Chapitre III

À bout portant


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