Gabrielle Deydier : « Les dix millions d’obèses n’ont plus à être invisibilisés »

Gabrielle Deydier évoque la grossophobie et la condition des personnes en surpoids en France pour Respect mag
Gabrielle Deydier © Teresa Suarez

Dans un essai brillant (et bouleversant) nommé On ne naît pas grosse (éditions Goutte d’or), Gabrielle Deydier dénonce à raison cette grossophobie française qu’on a encore bien du mal à nommer, juridiquement notamment. Rencontre. 

Cette une interview est issue du cahier Respect de UP le mag n°24. Magazine disponible en version numérique et papier sur la boutique de UP.

Quel est le message principal de ton livre On ne naît pas grosse

L’idée était de mettre à jour une discrimination, la grossophobie, afin d’acculturer la société à cette thématique. Je voulais expliquer à tous comment la société était paradoxale : elle fabrique les monstres (ici les gros) qu’elle rejette. Je tenais à montrer que la grossophobie n’était pas juste de la méchanceté, mais qu’elle était également assumée à tous les niveaux, et qu’elle était absolument partout (au travail, à l’hôpital, dans la rue…). C’était important pour moi de montrer à quel point l’obésité est une maladie de la pauvreté, et comment cela s’articulait. Je voulais aussi parler des injonctions faites à nos corps. Alerter sur les dangers de la chirurgie bariatrique que l’on nous présente comme la solution définitive à tous nos maux. 

Être obèse, c’est aller chez le médecin pour une otite et en ressortir avec une ordonnance pour une chirurgie bariatrique

Tu dis que la grossophobie « revêt plusieurs habits ». En quoi ? 

La grossophobie est protéiforme. On la connaît surtout dans ce que j’appelle la grossophobie ordinaire : les agressions verbales ou physiques, les moqueries. Or, elle se décline et devient systémique quand les gros ont des difficultés à prendre les transports en commun par exemple, quand ils n’ont pas accès aux loisirs car les sièges sont exigus. Mais ça devient grave et dangereux quand c’est au matériel médical que l’accès fait défaut. Si on cite souvent les tensiomètres, on ne pense pas aux fauteuils roulants, aux lits d’hôpitaux, à l’accès aux IRM et aux scanners. Autre chose, la grossophobie médicale : ces médecins qui considèrent que quelle que soit votre pathologie, elle est liée au poids. Être obèse, c’est aller chez le médecin pour une otite et en ressortir avec une ordonnance pour une chirurgie bariatrique.

Est-ce que la lutte contre la grossophobie doit être militante ?

Bien entendu. Il est indispensable que des militants informent, aident, accueillent les victimes de grossophobie, tout comme ils doivent aussi participer à des actions de prévention des discriminations. En revanche, une lutte contre une discrimination ne passe pas uniquement par ce biais. Il est important que les acteurs sociaux et les pouvoirs publics se chargent également de ces questions. Le législateur, tout comme le Défenseur des droits, doivent travailler sur ces questions. Des auteurs, des journalistes, des documentaristes doivent enquêter et mettre à jour ces discriminations. 

Il faut mettre de l’argent sur l’éducation, la prévention mais aussi dans la recherche

Comment déconstruire le discours culpabilisant sur l’obésité, notamment dans le milieu médical ? 

C’est très compliqué… On parle d’épidémie, voire de pandémie d’obésité, alors que celle-ci n’a rien de contagieux. Rien que là, il y a du boulot. On parle, certes, des comorbidités liées à l’obésité, mais on les confond parfois avec la sédentarité. On fait peu d’efforts sur la compréhension de la maladie. Les soignants doivent eux-mêmes y être éduqués. Il y a tout un background médical, psychologique, mais aussi sociologique. Quand on est face à une personne obèse, s’arrêter à son IMC (indice de masse corporelle, ndlr) en lui faisant croire qu’il suffit d’un peu d’efforts pour se soigner, c’est clairement et simplement faux, bête et méchant. Il faut mettre de l’argent sur l’éducation, la prévention, mais aussi dans la recherche. Le taux d’obésité ne cesse de croître, et les seules réponses qu’on nous apporte consistent à nous amputer de l’estomac. On ne peut pas se satisfaire de cela. Il devrait y avoir un moratoire sur la réception du patient obèse, et la façon de le prendre en charge globalement sans le culpabiliser.

« Je ne comprends pas qui j’ai en face de moi quand je me place devant une glace. Je vois mon reflet comme totalement étranger à ma personne. Ce reflet n’apparait jamais dans mes rêves ». Cette phrase de ton livre est bouleversante. Peux-tu nous dire ce qui t’as poussée à l’écrire ?

Quand on m’a proposé d’écrire ce livre, j’étais sans boulot, sans appart, sans indemnités chômage. J’étais au bout du rouleau, plus grosse, plus malheureuse, plus suicidaire que jamais. Pas un jour sans m’imaginer me suicider. J’étais incapable de passer à l’acte. Je pense qu’au plus profond de moi je ne voulais pas d’une fin pareille, mais j’étais mal à en crever. J’avais besoin de dire au monde que je n’en pouvais plus d’être une paria, d’être moquée, rejetée, snobée et tout cela, sous couvert d’une pseudo-bienveillance qui, en réalité, n’était que de la grossophobie. J’en avais ma claque qu’on me dise « c’est étonnant qu’une fille aussi intelligente ne fasse rien dans sa vie », « c’est dommage qu’un si joli visage soit sur ce corps » alors que tout cela ne signifiait qu’une chose « reste à la place ma grosse si tu refuses de te reprendre en main ! ». Je refusais de demander poliment qu’on me fasse une place, qu’on m’émancipe. Je me suis imposée. Et je ne m’excuse pas de l’avoir fait. Je me suis trop souvent excusée d’exister, aujourd’hui il n’en est plus question.

Je me suis trop souvent excusée d’exister, aujourd’hui il n’en est plus question

Comment apprécies-tu l’inscription du mot Grossophobie dans le dictionnaire ? Est-ce que tu le vois comme une reconnaissance officielle ? 

Je trouve que c’est une bonne chose que le mot grossophobie soit entré dans les deux dictionnaires (Robert et Larousse avec quelques mois de décalage si ma mémoire est bonne).  Ça devenait super chiant de s’entendre dire systématiquement que ce néologisme était vilain ou inapproprié. Ce n’est pas le mot qui est vilain, c’est ce que l’on y met derrière. Je suis ravie d’avoir contribué, avec les militantes du collectif Gras Politique et Hélène Bidard, l’élue qui avait organisé la première journée anti-grossophobie à la mairie de Paris, à faire entrer ce mot dans les pages du dico. La symbolique est forte. On reconnaît que la grossophobie existe en un sens. Après tu me diras que dans le dictionnaire, on a aussi le mot licorne, et que, a priori les licornes n’existent pas… Mais dans ce cas, définir la grossophobie dans le dictionnaire, ça dit au monde que notre utilisation de ce substantif n’est pas farfelue. La discrimination existe. On la nomme. Point final. Pour ce qui d’une reconnaissance officielle, pour ma part, il faudrait aller plus loin et l’inscrire dans la loi, et symboliquement, il faudrait qu’il y ait une journée anti-grossophobie, et qu’on inclut systématiquement la grossophobie dans toutes les actions anti-discrimination. Après tout, 40 % de la population est en surpoids, dont presque 16 % d’obèses. Les dix millions d’obèses n’ont plus à être invisibilisés.


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