Gabrielle Deydier : « Le droit de passer inaperçue »

Gabrielle Deydier On ne nait pas grosse on le devient
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Rencontre avec Gabrielle Deydier, auteure d’« On ne nait pas Grosse », un essai sur la grossophobie publié en juin 2017 aux éditions Goutte d’Or, vendu à plus de 6000 exemplaires. Un an et demi après la parution de son livre, Gabrielle fait le bilan pour Respect Mag. Elle refuse d’être considérée comme le porte-parole d’un combat qu’elle a mené individuellement et réclame « le droit de passer inaperçue. »

Assise en terrasse au bord du canal de l’Ourcq, Gabrielle Deydier s’indigne derrière ses lunettes rondes : « Je ne supporte pas qu’on me fasse la morale ! ». A 39 ans, elle n’a plus de leçon à recevoir et assure n’en vouloir donner à personne non plus.

Dans « On ne nait pas grosse », elle racontait la difficulté à exister dans un monde qui pense que l’obésité « est une carence de la volonté » et qui s’acharne à vouloir trouver des solutions qui n’en sont pas, comme la chirurgie bariatrique qu’elle considère être une mutilation. Et parmi ces opérés, 80% sont des femmes. Un chiffre ahurissant qui en dit long sur le rapport de la société au corps féminin.

Souvenirs blessants

Pourtant, Gabrielle ne se reconnait pas dans le féminisme d’aujourd’hui. « Le mouvement MeToo a été avant tout cathartique mais le féminisme n’est pas né hier ! », dit-elle. Elle conteste par exemple la tribune de la journaliste Titiou Lecoq sur Slate.fr qui défend l’idée qu’il faut avoir étudié le sujet pour pouvoir parler de féminisme. Mais quel sujet ? Celui d’être une femme ? Gabrielle en est une et se réclame du droit de vivre sa féminité comme elle l’entend. « Je n’ai pas besoin de lire des livres sur le féminisme pour savoir ce dont une femme souffre au quotidien ! », affirme l’essayiste.

Et quel mépris aussi pour celles et ceux qui n’auraient pas « étudié » le sujet. Le féminisme serait-il une affaire de classe sociale ? Il en va de même pour l’obésité, qu’on qualifie de conséquence de la société d’abondance. Mais quelle abondance, quand on sait que la majorité des personnes en surpoids est sous le seuil de pauvreté.

Cet été, Rebecca Amsellem, fondatrice de la newsletter féministe Les Glorieuses, lui demande d’écrire sur ce que représente pour elle le féminisme. Gabrielle y relate un souvenir d’enfance. A 9 ans, son père la gifle quand elle s’indigne que sa mère « touille » systématiquement le café de son mari. « Fille, tu ne te marieras jamais parce que les hommes n’aiment pas les filles comme toi. » lui assène-t-il. En larmes, elle arrache la tête de sa poupée Ken devant lui en hurlant qu’elle n’a pas besoin d’un « Ken » dans sa vie.

Redéfinir le féminisme

C’est cela le féminisme pour Gabrielle, prendre position pour soi, à 9 ans devant son père. Elle appelle ça le « féminisme empirique ». Et il n’y pas besoin d’avoir lu des livres pour le comprendre.

Elle considère son premier livre comme une dénonciation et non comme une injonction à penser différemment. « Je n’ai jamais voulu être le porte-parole de la lutte contre la grossophobie ». Le féminisme, comme la grossophobie, ne sont pas des thèmes que seuls les femmes et les gros devraient aborder. « Le féminisme n’est pas une affaire de femme, et la grossophobie n’est pas une affaire de gros, cela concerne tout le monde ! ». Si l’on s’adresse à une niche d’initiés, le débat peut tourner en rond. Ce qu’elle souhaite, c’est que les choses avancent : c’est à la société de prendre plus en considération les 40% de sa population en surpoids et aux hommes de se remettre en question.

On ne nait pas grosse
Crédits : Éditions Goutte d’or

Mais Gabrielle n’est pas militante pour autant. Elle n’a pas les solutions, ce qu’elle veut c’est simplement faire réfléchir, donner à voir : « Je refuse l’étiquette de gros. Je respecte entièrement les collectifs comme celui de Daria Marx, Gras Politique mais je ne veux pas revendiquer le fait d’être grosse ».

Le mot « gros » est factuel, aucune raison alors de ne pas l’accepter en tant que tel. Mais ne plus avoir honte pour Gabrielle ne veut pas dire être fière pour autant. Elle aime le romantisme du radicalisme mais pas les gens extrémistes, ils ferment les choses, restent butés et finissent pas n’être plus qu’une caricature de ce qu’ils défendent.

Grosse parce que malheureuse

Si l’écriture d’« On ne naît pas grosse » a été nécessaire, au-delà du besoin de dénoncer les injustices qu’elle a subi, c’est parce que Gabrielle a voulu « banaliser » la présence des gros dans l’espace public. Leur rendre leur droit à exister comme tout le monde.

Elle ne réclame que le « droit de passer inaperçue », le droit de n’être plus l’exception et mettre enfin les gens face à leurs préjugés. Déraciner l’idée selon laquelle un gros peut décider de maigrir s’il le veut vraiment. Car comme elle le dit dans son livre : « Je ne suis pas malheureuse parce que je suis grosse, je suis grosse parce que je suis malheureuse. »

Son second livre, actuellement en écriture, est une fiction autour de la grossophobie. Elle y décrit un monde où le fait d’être gros est un délit. « Mais c’est déjà le cas au Japon ! » remarque-t-elle. En effet, une loi japonaise appelée « métabo » (comme métabolisme) mise en place en 2008, impose aux japonais d’être soumis à une mesure du tour de taille par la médecine du travail. La norme étant de 85cm pour les hommes, et 90cm pour les femmes. Au delà de cette « limite », ils sont considérés comme étant des « métabos ».

Ce besoin d’écrire sur la grossophobie et ses conséquences fait partie de ce que Gabrielle appelle un cycle salvateur, qui lui permettra ensuite d’écrire sur autre chose ! « Mon troisième livre est déjà prêt dans un coin de ma tête, je n’attends qu’une chose c’est de pouvoir m’y plonger », sourit-elle.
Lorsqu’elle était petite, Gabrielle voulait être une intellectuelle car elle pensait que c’était un métier. Sans doute ne s’était-elle pas trompée.


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