Décolonisons les arts: mieux représenter les minorités dans le domaine artistique

Crédit : Newsstand Hub

En septembre dernier, sortait aux éditions de l’Arche « Décolonisons les arts », un manifeste politique dénonçant le racisme institutionnalisé et le manque de visibilité des minorités dans le domaine des arts en France. Le premier chapitre d’un mouvement de plus grande envergure…

Gare du nord, lundi 8 octobre, 19h00
Salle comble au rez-de chaussée de la Colonie, célèbre lieu du vivre et penser ensemble fondé par l’artiste Kader Attia. Une foule de parisiens, majoritairement issue de la diversité, est réunie ce soir autour du deuxième événement de l’Université « Décolonisons les arts » organisée et animée par Françoise Vergès, directrice de l’association décoloniser les arts. L’objectif de cette manifestation ? Militer pour une meilleure représentation des minorités ethniques dans le domaine des arts et de la culture en France, et réfléchir à des solutions à travers l’étude de textes ou de problématiques présentés par des intervenants. Un thème repris et développé dans le livre de même nom.

Déni d’Histoire dans les musées nationaux

Cette université prévoit chaque mois d’inviter une personnalité qui viendra aborder les problématiques dé-coloniales à travers le prisme de l’art. Ce soir, c’est Françoise Vergès qui ouvre le bal avec sa conférence, présentée comme un cours d’histoire du colonialisme. Elle évoque d’abord des théories tirées d’écrivains anti- colonialistes comme Frantz Fanon ou Aimé Césaire, qui démontrent comment la colonisation s’est imposée comme fondement sur lequel repose nos sociétés modernes actuelles. Un retour salutaire vers le passé pour mieux comprendre le présent et aborder l’avenir.

Puis la conférencière nous partage sa passion de l’art et des musées, mais surtout sa prise de conscience quant à l’absence des tableaux représentant l’esclavagisme à l’intérieur des grands musées nationaux tels que le Louvre. Si les noirs sont bien présents sur les toiles, on les dépeint toujours dans des scènes pastorales et domestiques, bucoliques, où l’on oublierait presque le contexte de violence dans lesquelles elles s’inscrivaient.

Comment expliquer qu’une période emblématique de l’histoire de notre république ai été oubliée de l’histoire de l’art? Quelle est la raison de ce déni ?

Des questions auxquelles répondent Françoise Vergès, Leila Cukierman et Gerty Dumbury tou au long de  « Décolonisons les arts ».

Racisation, « un racisme sans race »

La thèse proposée dans le livre et développée à travers les témoignages de différents artistes, révèlent comment la colonisation a perduré après les indépendances, en s’infiltrant sournoisement au sein des institutions culturelles comme des modes de pensée.

Si le racisme a été condamné moralement après la seconde guerre mondiale, et qu’il n’existe plus de « racisme » au sens originel du terme car il est généralement admis qu’il n’y a pas de « races humaines », cela n’a pas empêché la progression d’un racisme culturaliste. Ce n’est plus la race que l’on attaque cette fois ou dont on se méfie, mais de la culture de l’autre, cet « étranger » que l’on considère différent. Au niveau culturel et artistique, cela se traduit par un manque de visibilité des minorités au sein des espaces culturels et dans les récits artistiques. « Aujourd’hui, seul 1% d’artistes MANA (français d’origine Outre-mer) sont à la direction des théâtres nationaux et centre dramatiques en France », des chiffres alarmants qui démontrent la continuité d’une certaine « hiérarchie politique et culturelle dominée par l’homme blanc », comme le souligne Gerty Dambury, metteur en scène d’origine guadeloupéenne. Une discrimination que des « mesures artificielles » et « quotas » ne suffisent pas à endiguer, mais nécessite une refonte totale de nos modes de pensée. Quand elles sont représentées, c’est souvent de manière stéréotypée et cantonné à des rôles de balayeurs ou de pauvres.

Déconstruire les stéréotypes pour décoloniser les arts

Décoloniser les arts revient à introduire d’autres récits à notre histoire nationale collective, en mettant en lumière les chapitres obscurs que l’on a autrefois cherché à étouffer, comme le fait actuellement la metteur en scène franco-roumaine Alexandra Badéa dans sa dernière pièce « Points de non retour » présentée au Théâtre de la Colline, évoquant le massacre des tirailleurs sénégalais de Thiaroye.

Il s’agit aussi de briser les schémas de pensée colonialiste et représentations stéréotypées des minorités, en proposant des démarches artistiques hybrides. Une mission qui passe par la réappropriation de la narration et des moyens de production selon Amandine Gay, réalisatrice du film « Ouvrir la voie » qui s’exprime dans le livre, un documentaire qui explore le parcours de différentes femmes noires « Même dans la fiction, lorsque les minoritaires sont représentées, c’est souvent sur le même mode : des personnages unidimensionnels et passifs. Ce qui a initialement motivé mon désir de réaliser Ouvrir la voie. Il est temps que les minorités s’autorisent un espace de création autonome. Pour moi, décoloniser ma pensée et ma création, c’est développer une esthétique qui m’est propre.»

Pour Kader Attia, artiste plasticien, décoloniser les imaginaires est la condition sine qua none pour réinventer de nouvelles perspectives culturelles. « C’est en changeant notre société en profondeur que nous préparons les générations futures à la liberté de leur création, en de ça des frontières intellectuelles, économiques et politiques qui les aliènent. ». Un objectif qu’il développe à travers sa propre pratique artistique dan Open Your Eyes, un projet axé sur le concept de réparation présentant une double projection de diapositives mettant côte-à-côte des photographies d’objets traditionnels réparés et les portraits de soldats au visage blessés « Lorsque je pense réparation, il s’agit d’une part d’aspects physiques et concrets de la réparation d’objets sacrés ou profanes, mais aussi de la réparation de corps blessés par des armes modernes. L’Occident a érigé le contrôle de la blessure en cherchant à la faire disparaître complètement en niant l’histoire de l’objet ou du corps blessé. Je cherche à réconcilier les deux. »

Décoloniser les arts est indissociable de la destruction et de la remise en question de nos propres modes de pensée vis-à-vis des minorités.

Réformes et refontes des institutions culturelles françaises

Une refonte profonde, qui nécessite de dépasser nos préjugés conscients ou inconscients, mais passe aussi par la mise en place d’un plan d’actions concrètes de la part des pouvoirs en place afin de créer une nouvelle mondialité culturelle.

Parmi elles, comme le suggère Françoise Vergès: l’instauration d’un programme d’action de transformation des comités de sélection, des commissariats et des directions des institutions culturelles en France, l’enseignement de l’histoire de l’esclavagisme dans les écoles d’art, la création d’une muséologie de l’esclavage et de la colonisation qui questionnerait les récits linéaires en faisant entendre la construction des genres et de sexualités racisés, le développement d’expositions basées sur une méthodologie décoloniale invitant à déplacer le regard, qui ne se positionnerait plus dans un face-à-face au monde occidental, ou encore l’ouverture de lieux pérennes en France et « outre-mer » afin de poursuivre le dialogue sur le processus de décolonisation des arts.

Un ensemble de mesures qui aideront peut-être à changer progressivement de perspective sur les minorités dans la culture car « la décolonisation n’est pas une acquisition mais un processus », déclare Françoise Vergès. On ne naît donc pas décolonisé, on le devient.

Décolonisons les arts, Edition l’Arche, Septembre 2018


Écrit par
Autre article de Lou Mamalet

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.