Hrach is beautiful veut réconcilier les nord-africain(e)s avec leur cheveu naturel

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Crédits : Hrach is beautiful / Facebook

Le 11 octobre dernier, l’initiative Hrach is beautiful, qui veut revaloriser le cheveu crépu, a fait sa rentrée dans le 19ème arrondissement de Paris. Si revenir sur l’histoire du cheveu naturel est une part importante de leur mouvement, c’est avec un événement placé sous le signe « de la théorie à la pratique » qu’ils ont décidé d’inaugurer leur deuxième année de militantisme.

« On ne peut pas dire aux gens d’assumer leurs cheveux sans leur expliquer comment faire ». Pour Samia Saadani, co-fondatrice avec Yassine Alamy du mouvement Hrach is beautiful, il était tout à fait naturel de lancer leur saison 2018-2019 par un échange avec deux bloggueuses beauté spécialistes du cheveu naturel.

Le mouvement Hrach is beautiful (hrach, du dialecte marocain darija, signifiant crépu, avec une connotation négative) a débuté en avril dernier sur les réseaux sociaux. Avant d’organiser des conférences et des rencontres, Samia Saadani, doctorante en sciences de gestion et Yassine Alamy, enseignant en histoire, ont commencé par publier sur leur page Facebook des témoignages qu’ils avaient reçus. Venant principalement de jeunes entre 18 et 30 ans, ces tranches de vie racontent la pression familiale et sociale qui les a poussés pendant des années à se défriser, se lisser, se couper leurs cheveux crépus ou naturels.

Des adhérents et adhérentes au mouvement Hrach is beautiful. Crédit : Samia Saadani.
Des adhérents et adhérentes au mouvement Hrach is beautiful. Crédit : Samia Saadani.

Une pression perpétuée en premier lieu par les familles

Sur la page Facebook Hrach is beautiful, les témoignages sont parfois très violents. Leur point commun ? Bien souvent, ils racontent que c’est leur famille qui les a poussés à cacher leur cheveu naturel. Pour Yassine Alamy, « cela vient d’une volonté de protéger » : les familles nord-africaines installées en France ont imposé cette norme du cheveu lisse à leurs enfants, car, pour les parents, c’était une façon de garantir leur intégration. En Afrique du Nord, le cheveu lisse est aussi considéré comme un canon de beauté. « C’est impossible d’aller à un mariage, par exemple, sans passer par la case défrisage et brushing », explique Samia Saadani. « Ça ne fait pas sérieux » ou « ça ne fait pas propre » sont des reproches qu’on fait souvent à celles et ceux qui portent leur cheveu naturel.

Que les familles et l’entourage proche fassent pression pour cacher ce cheveu crépu, c’est précisément ce qui rend la question si délicate, selon Samia Saadani. « Remettre en question la pensée de nos familles, c’est différent que de dire ‘En France, il y a du racisme’. Ça demande un débat au sein du cercle familial ».

D’où ce besoin de revenir à l’histoire et à certains concepts, pour expliquer les sources de ces préjugés ancrés dans les communautés nord-africaines. Pour Sammy, un jeune bénévole qui a rejoint Hrach is beautiful au printemps dernier, la question du cheveu est « presque un prétexte pour parler d’autre chose », et notamment du colorisme.

Tant qu’on n’aura pas déconstruit le colorisme dans les communautés nord-africaines, on ne pourra pas comprendre d’où vient notre complexe du cheveu naturel.

Hérité de l’esclavage, le colorisme hiérarchise les individus selon leur couleur de peau. « Au Maroc, où les habitants originaires du Nord ont la peau plus claire qu’au Sud, ce phénomène s’exprime au quotidien, par exemple lorsqu’une famille reproche à un de ses membres d’être en couple avec quelqu’un ayant la peau plus foncée que lui », raconte Samia Saadani. Encore tabou dans les communautés nord-africaines, le colorisme prend sa source dans la négrophobie, autant en Afrique du Nord qu’en France. Tant qu’ils n’auront pas déconstruit ce phénomène sociétal, les nord-africains et nord-africaines ne pourront pas comprendre d’où vient le complexe de leur cheveu, estime-telle. Une idée que partage Sammy : il pense que derrière le défrisage et le lissage des cheveux, « tout est fait pour cacher l’africanité de nos cheveux ».

Cette « confusion identitaire », dont parle Samia Saadani, c’est aussi le résultat d’une conception orientaliste du monde arabe, héritée notamment de la colonisation. C’est la fabrication d’une image type de la femme et de l’homme arabe. Pour Yassine Alamy, cela mène à la validation et la valorisation d’un seul physique, au détriment de tous les autres. « Typiquement, c’est l’image de la femme libanaise aux cheveux longs et lisses et à la peau claire ». Une beauté qui occulte toutes les autres et masque la diversité nord-africaine.

Pourtant, les populations nord-africaines sont issues d’un métissage très fort. « Mais elles méconnaissent leurs origines ». Selon Samia Saadani, c’est la raison pour laquelle les nord-africains ont attendu jusqu’à aujourd’hui pour parler du cheveu naturel, alors que les communautés afro-descendantes l’ont fait depuis une dizaine d’années. Si Hrach is beautiful est ouvert à toutes les origines, il a d’abord été pensé pour les communautés nord-africaines qui n’avaient jusqu’alors pas de cercle dédié à cette question.

Nous n’avons pas un mot à nous, qui ne soit pas péjoratif, pour désigner nos cheveux

Aujourd’hui, on trouve peu de références aux habitudes capillaires en Afrique du Nord datant d’avant la colonisation. Cet oubli des traditions, on le retrouve aussi dans la langue. Samia Saadani a demandé à sa famille, qui parle darija, quels mots utiliser pour parler du cheveu naturel. « Ils ne connaissent qu’une version arabisée du mot crépu, ou le mot hrach, qui est connoté négativement. Il n’y a pas un nom à nous, qui ne soit pas péjoratif, pour désigner nos cheveux ». Rechercher et réhabiliter les pratiques est un travail de longue haleine qui mériterait une recherche plus approfondie, concède Yassine Alamy.

Samia Saadani et Yassine Alamy, fondateurs de Hrach is beautiful. Crédit : Samia Saadani.
Samia Saadani et Yassine Alamy, fondateurs de Hrach is beautiful. Crédit : Samia Saadani.

À Montpellier, pas un coiffeur ne sait coiffer le cheveu crépu !

A ceux qui pensent que le cheveu n’est pas politique, Samia Saadani et Yassine Alamy ne veulent pas donner trop d’importance. Les centaines de témoignages reçus sur leur page Hrach is beautiful prouvent le contraire. Comme le cas de cette employée d’une grande multinationale basée à la Défense, qui, même si elle adhère aux idées de Hrach is beautiful, ne peut pas se permettre de laisser son cheveu naturel dans sa vie professionnelle. Yassine Alamy pense que Hrach is beautiful a au minima un « travail de pédagogie » à fournir envers les sceptiques. « Même si les gens ne sont pas réceptifs à cette question, il faut leur expliquer que c’est un travail important pour les prochaines générations, pour qu’elles puissent s’accepter et se développer sereinement. »

Prochaine étape pour Hrach is beautiful : créer un réseau des coiffeurs qui savent s’occuper du cheveu naturel ! Pour pallier le manque de formation des coiffeurs, et éviter ceux qui refusent de coiffer le cheveu naturel ou le massacrent, Hrach is beautiful aimerait faire une carte des coiffeurs « hrach-friendly » de France. Samia Saadani prend l’exemple de sa ville : « À Montpellier, où une grande communauté d’origine marocaine habite, pas un coiffeur n’est capable de coiffer le cheveu naturel ! ». Une initiative qui résumerait bien l’action de Hrach is beautiful : après avoir sensibilisé les gens aux origines historiques du désamour du cheveu crépu, leur donner une solution concrète pour soigner et porter leur cheveu naturel, s’ils le souhaitent.


Écrit par
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