Pierre Rondeau : « La France n’a jamais eu de culture footballistique »

Pierre Rondeau ultras
Crédits : Etienne Thomas-Derevoge

Co-directeur de l’Observatoire Sport et Société et chroniqueur pour RMC Sport, Pierre Rondeau a récemment dressé un éloge des ultras. Il y rappelle leur importance dans le football moderne. Face aux débordements survenus lors du match du Paris-Saint-Germain contre l’Étoile Rouge de Belgrade, il préconise une individualisation des peines à l’encontre des fauteurs de trouble plutôt qu’une stigmatisation générale des supporters. Entretien.

Pourquoi les ultras sont-ils régulièrement critiqués par les médias français ?
Car il n’y a jamais eu en France de défense des ultras. Contrairement à nos voisins européens, nous ne sommes pas un pays de fans de football. Tant au niveau des classes populaires que des classes dirigeantes. Les producteurs d’œuvres littéraires et culturelles, les producteurs de médias émanent de la classe dirigeante qui, elle, contrairement à l’Allemagne et l’Angleterre, n’a jamais vraiment considéré le football et son public. Il y a chez eux une culture, une identité et une défense vis-à-vis des supporters. En France, ça n’existe pas. Dans l’inconscient collectif, cela reste une sous-culture.

Le nouveau public n’a pas la conscience collective de la défense des ultras

Cet écart culturel explique-t-il aussi le manque de dialogue entre les supporters, les instances dirigeantes et les clubs ?
D’une certaine manière, oui. Il n’y a pas une volonté de dialogue, ou en tout cas une respectabilité ancrée entre les dirigeants, les officiels, la Ligue de football professionnel et les supporters. On préfère caricaturer les supporters, car il n’y a pas un inconscient collectif fort à l’égard du phénomène ultra. La France n’a pas connu de grandes victoires à travers les clubs, hormis Marseille en 1993.

Il a fallu attendre la victoire de l’équipe de France en 1998 pour voir émerger un nouveau public communément appelé “footix”. On peut le définir comme une communauté de personnes qui ne s’étaient jamais intéressées au football avant la victoire des Bleus. Mais supporter l’équipe de France n’est pas la même chose que supporter un club où il y a une défense de son identité régionale, de son club, de son fanion, de sa ville. Ce nouveau public n’a pas l’habitude de voir des stades rouges de fumigènes et violents visuellement, il n’a pas la conscience collective de la défense des ultras et va davantage au stade pour regarder un spectacle.

La gentrification des stades est-elle un obstacle au phénomène ultra ?
Le nouveau public n’émane pas des classes populaires, mais des classes moyennes voire des classes moyennes supérieures. Pendant la dernière Coupe du monde, de nombreux gens ne s’étaient jamais intéressés au football avant. Pourtant, ils ont acheté le maillot des Bleus, célébré la victoire à la télé, dansé et chanté. Le tout, alors qu’ils ne connaissent pas forcément ce qu’est la Ligue 1, la Coupe de France ou la Coupe de la ligue. Je ne critique pas ce nouveau public. Il reflète précisément le fait que la France n’a jamais eu de culture footballistique.

Quelles sont les conséquences des droits télés sur l’ambiance et la fréquentation des tribunes hexagonales ?
Les droits télés sont de plus en plus importants, donc les clubs deviennent télédépendants. La télé a souhaité imposer une visualisation des matchs aseptisée, claire, nette et précise. Quand certains disent qu’ils sont contre les fumigènes parce que la fumée gêne les caméras et donc le diffuseur, ça me dérange. Ce n’est pas parce qu’il y a plusieurs millions en jeu pour l’obtention de droits télés du championnat français, qu’on doit imposer une image qui va à l’encontre de l’essence même du football. Pourtant, quand il s’agit de promouvoir des derbys ou des matchs chauds, ils montrent des images d’ultras qui chantent et qui allument des fumigènes.

Le supporter est plus légitime que le dirigeant

Un encadrement de l’utilisation des fumigènes est-il possible ?
Je suis pour qu’il y ait une régulation des fumigènes. Je pars du principe que les supporters étaient là, sont là et seront présents bien après les dirigeants. Les supporters doivent intégrer les conseils d’administration des clubs. Sans être majoritaires, ils doivent néanmoins être membres de ces conseils. Il doit y avoir des référents supporters pour mettre en place un contrôle lors des déplacements, une régulation dans les kops et un encadrement de l’usage des fumigènes. Il existe en Scandinavie des fumigènes qui ne sont pas dangereux car ils ne dégagent pas une chaleur et une fumée à haute intensité. Il y a des moyens pour solutionner les choses. Je ne suis pas pour le tout sécuritaire ni pour le romantisme béat du football. Je suis pour l’organisation des ultras car le supporter est plus légitime que le dirigeant.

Les tribunes debout ont fait leur retour, est-ce un premier pas en avant vers une reconnaissance du phénomène ultra ?
Il y a eu une expérimentation à Saint-Etienne, Lens, Amiens et Sochaux. La Ligue de football professionnelle a intégré la volonté d’organiser à l’échelle européenne des négociations entre les représentants, les référents des supporters et les ligues. Ces dernières ont bien compris l’intérêt d’avoir des stades animés. Quand le public néophyte asiatique s’intéresse au football, il le fait aussi pour l’ambiance des stades.

Les Parisiens l’ont d’ailleurs bien compris en réintroduisant les ultras au Parc des Princes. L’ambiance fait partie de l’essence même du football. Je suis pour qu’on sanctionne durablement les auteurs de méfaits homophobes, antisémites ou racistes, mais il ne faut pas collectiviser les peines. Quand quelqu’un fait un salut nazi c’est lui qu’on doit sanctionner, pas l’ensemble de la tribune. En France, tout un groupe de supporters est réduit à ces fauteurs de trouble.


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