Théo, marin-sauveteur sur l’Aquarius: “Pour les migrants, c’est la mer ou l’enfer”

Theo Leclere Aquarius
Crédits : Radio Canada

Marin-sauveteur de 28 ans, Théo en est à sa troisième mission à bord de l’Aquarius. Il revient pour nous sur son quotidien à bord du navire, sur son rapport à la mer et au temps. Entretien avec un jeune marin engagé.

Comment un jeune citoyen de 28 ans se retrouve embarqué sur l‘Aquarius ?
Je suis né en Bretagne, les pieds dans l’eau. Je ne savais pas encore marcher que j’étais déjà sur un voilier. Mon père est un passionné de voile, mon oncle a été un coureur professionnel, et, quant à ma mère, son élément, c’est la mer. Devenir officier de marine marchande, être pilote de robot sous-marin, c’est la suite logique de mon enfance et de mon environnement familial. Pour l’Aquarius, c’est venu naturellement. J’ai été scandalisé par ce qui se passait en Méditerranée, et quand on est marin, qu’on habite à côté de la mer depuis tout petit, on aide les amis ou les gens qui ont des problèmes en mer.

Comment fait-on pour intégrer le personnel de l’Aquarius ?
Mon entretien d’embauche s’est fait quand j’étais dans le train après un long voyage à l’étranger pour faire du surf et de la plongée (rires). Cinq jours plus tard, le 3 mars 2018, j’embarquais sur l’Aquarius pour ma première mission de trois semaines. J’avais demandé à embarquer dès la première mission en 2016, mais à l’époque, les équipes étaient déjà constituées. Au-delà de mes connaissances maritimes, je suis bénévole à la SNSM (la Société Nationale de Sauvetage en Mer), je sais secourir et j’ai les réflexes qu’il faut sur un bateau en haute-mer.

On ne triche pas avec la mer

Votre passion pour la mer a-t-elle changé depuis que vous naviguez sur l’Aquarius ?
La mer, je l’adore. On ne triche pas avec elle. Et ce n’est pas elle la responsable de cette situation, il ne faut pas la personnifier. Les responsables sont ailleurs. La mer, c’est juste un moyen pour ces gens-là d’échapper à l’enfer libyen, après avoir fui l’enfer de chez eux. Ils sont conscients du risque qu’ils prennent quand ils embarquent sur des radeaux de fortune, mais pour eux c’est simple : c’est la mer ou l’enfer.

Quand il ne se passe rien sur le bateau, c’est plutôt bon signe, mais vous, vous êtes en attente d’un événement. Quel est votre rapport au temps ?
C’est paradoxal et hyper particulier en effet. On est dans l’attente du sauvetage, on s’y prépare. Et quand il fait super beau, comme c’est le cas parfois, tu es sur le pont et la mer ressemble à un lac, mais toi tu sais que les départs vont être nombreux et que tu vas devoir gérer des sauvetages dans pas très longtemps. Donc quand on est dans l’attente, on n’est pas très bien car ça peut signifier trois choses : des migrants meurent quelque part à l’abri des regards, on a loupé une embarcation et le risque qu’elle coule est fort, ou alors, dernier scénario, ils ont été interceptés par les garde-côtes libyens et ils retourneront dans l’enfer de ce pays là.

Vous attendez quoi alors ?
De trouver le premier radeau.

Votre premier sauvetage a eu lieu au bout de combien de jours (lors de votre première mission) ?
10 jours

La priorité c’est eux

L’ambiance entre « collègues » est comment ?
Très sérieuse, quand on répète….Personne ne fait le con ! On sait pourquoi on s’est engagés. Mais il faut pouvoir relâcher la pression, se vider le cerveau aussi. Moi je suis un drogué de sport. On s’éclate en faisant du sport en mettant la musique à fond. On est une dizaine de membres du personnel, donc on discute autour d’un bon repas ou en regardant un film ensemble. Il y a toujours quelqu’un pour chanter et jouer de la musique. C’est ça nos moments off.

Vous maintenez cette ambiance une fois que les migrants sont à bord ?
Oui, mais faut pas faire n’importe quoi devant eux. On fait ça dans la salle de sport ou à l’avant du bateau. Mais la priorité c’est eux, une fois qu’ils sont là. Même si c’est pas toujours évident, c’est important de garder une dynamique tout en laissant s’installer une routine positive : faire du sport, regarder des films et bien manger. Ce n’est pas parce qu’on a fait un sauvetage qu’il faut tout arrêter. On est des hommes, pas des robots.

Et comment font les migrants pour tromper l’ennui ?
On met en place des jeux, on a des djembés, certains font de la musique. Et c’est à ce moment qu’on voit des sourires sur les visages des gens. On fait des conneries pour les enfants, des têtes de personnages sur les gants chirurgicaux, ça les fait rire. On donne des livres, des jouets. Mais c’est essentiellement la distribution de nourriture qui rythme la journée, et casse l’ennui.

Entre la joie de sauver des gens et la tristesse de penser à ceux qui n’ont pu être sauvés, qu’est-ce qui prime ?
La révolte. On devrait envoyer quelques courriers aux politiques pour les faire venir à bord. Quand j’en entends certains dire qu’il faut les renvoyer en Libye, donc auprès de leurs bourreaux, je suis affligé. Soit ils connaissent mal la situation et ils feraient mieux de se taire, soit, ils la connaissent et là, c’est de la pure cruauté.

C’est quoi la suite pour vous ?
Je dois retourner en cours. Je n’aurai donc que des disponibilités assez courtes, pas plus de deux semaines. Et deux semaines ce n’est pas suffisant pour embarquer sur l’Aquarius pour une mission. Mais peut-être suffisant pour faire une mission avec l’association Pilotes Volontaires, qui permet de repérer des embarcations à la dérive en mer Méditerranée. Je suis en train de voir avec eux si c’est faisable pour cet hiver. Et quand les cours seront finis, je réembarquerai sur l’Aquarius.


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