Nadine Thaïlande : queer à découvert

Nicolas Guerou Queer visage decouvert
Crédits : Jean Ranobrac

Il a grandi entre Bangkok et Singapour dans un environnement francophone et hétéronormé. Après un passage par Marseille et Nancy, Nicolas Guérou – 22 ans – s’installe définitivement à Paris au début de l’été. Déjouant les réflexes asiatisants et l’intersection des clichés, il tire discrètement parti du milieu queer pour façonner son double noctambule : Nadine Thaïlande. Rencontre avec une baby drag queen en rupture avec l’ordre culturel.

Une émission de télé-réalité américaine, une campagne de pub à l’effigie des transformistes torontoises, une vingtaine d’enquêtes sur le renouveau de la scène parisienne, l’univers des drag queens brille à nouveau dans la culture populaire et parsème le clubbing 2.0 de créatures subversives. DR(essed) A(s) A G(irl). Un acronyme historiquement responsable de la caricature réduisant la drag queen à un homme déguisé en femme. Performeuses ou pas, les drag queens explorent un format d’expression créative inhabituel dont le socle est plus complexe qu’on ne veut l’entendre : repousser les limites imposées aux genres.

Queer de nuit
Crédits : Jean Ranobrac 

De fait, être drag ne signifie pas nécessairement se sentir femme. Souvent aperçu le sourire souligné par un bleu à lèvres et surmonté d’une petite moustache brune, des larmes dorées dessinées sur les joues et un corset à la taille, Nicolas fait cas de cette identité hybride. Pour lui, le drag, c’est genderfuck : « Quand tu regardes Nomai ou Sativa, on ne peut pas dire que ça soit 100 % femmes et pourtant, ça n’est pas non plus totalement masculin. Certaines cherchent à être plus fishy*, mais avant tout : elles font ce qu’elles veulent ».

Dès le début, les personnes classées dans le groupe mâle et celles qui le sont dans l’autre groupe se voient attribuer un traitement différent, acquièrent une expérience différente, vont bénéficier ou souffrir d’attentes différentes.

Erving Goffman, L’Arrangement des Sexes, 1977

Nicolas, c’est le versant hétéronormé de Nadine. Son esprit subversif a, au fond, toujours été là. Il s’est matérialisé au début de l’été pour une première sortie de nuit à la Kindergarten XXL. Nicolas se prépare dans un Airbnb avec un mec rencontré sur Grindr (une application de rencontre à destination des LGBTQI, ndlr). Par chance, ce dernier a un placard rempli de wigs (perruques). Une petite hésitation avec le nom Nico’Tina – en référence aux cristaux de meth (pour métamphétamine, ndlr) -, quelques soirées queer, un peu d’achat de maquillage, et le moment est venu pour Nadine Thaïlande de se manifester.

Queer de nuit
Crédits : Jean Ranobrac

Un nom intentionnellement comique (entendez Nadine pour « made in ») qui met en lumière son côté thaï, vu comme un courant dans l’océan de son identité. «Je me suis approprié ma culture de manière à en créer une troisième, une third culture, où je ne m’identifie pas à l’un, ni à l’autre », nous dit-elle. Déjouant les réflexes asiatisants et les clichés intersectionnels par le drag, il raconte tout de même : « Que ça soit des meufs ou des mecs, hétéros ou gays, ils ont une méfiance en commun ‘Ta bite, elle est petite ?’ ». Nicolas déplore la non-reconnaissance du racisme – d’un asiatique, on attendra de l’introversion et de la discipline – et la sous-représentation de la culture asiatique, tout en rappelant que la scène drag parisienne échappe un tant soit peu à cette règle (Aaliyah, Calypso, Victoria).

Quand je dis que je suis eurasien, on me répond ‘Tu n’as pas l’air d’un asiatique, et tu n’as pas l’air d’un européen’

De sa présence sensible et observatrice, émergent les questionnements d’une jeune drag queen en phase d’apprentissage. Encore en coulisse, dans l’antichambre des shows, les baby drags cherchent leur propre esthétique. Cette phase hors temps concourt aussi avec l’imprégnation d’un milieu social réticulé : comment fonctionne l’univers du clubbing, quelles sont les relations entre les drag queens de la scène, entre les drag queens et les Djs etc. Pour les y introduire, les nouvelles sont cooptées en familles, les House(s), qui constituent à l’origine la structure des ballrooms voguing (New-York, années 90). Chaque maison est conduite par une drag mother au rôle mentoral, et permet aux membres de s’introduire mutuellement aux codes de la communauté. « Nadine est encore assez jeune et naïve ». Comme Nicolas, elle fait beaucoup de recherches, elle écoute le bruit du monde et de la nuit au sein de la Mojo House, elle prend des notes, elle essaye de se faire voir sans piétiner les autres.

La nuit, hors du toit et des cloisons, quand s’annonce le Spectacle, quand les rampes du ciel s’allument, – alors, rideaux de nos paupières, levez-vous sur cette scène illustre où l’Espace et le Temps […] jouent leur drame cruel sous le manteau de la sérénité

Jean Tardieu, « Le Ciel ou l’Irréalité », in Une Voix sans Personne, NRF 1954

Queer de nuit
Crédits : Jean Ranobrac

Les temps forts de cet univers sont massivement réunis dans ceux de la fête, dans ce qu’elle a d’infini et demagnétique. De la préparation à l’after, la fête c’est la liberté : une communauté qui se retrouve autour d’expériences de tensions, et d’échappées des contraintes du quotidien. Pour Nicolas, sans être une finalité, la fête est un refuge. Il s’y invente de façon à faire rayonner son alternative identitaire face aux modèles de virilité prédigérés, dans un maillage nocturne où vibrent clubbers et clubbeuses chevronné.e.s, nouveaux club kids, et autres durs à queer amoralistes.

*Fishy : adjectif qui désigne le style d’une drag queen volontairement ultra-féminisé


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