Laurent Sciamma : “Un homme féministe, c’est d’abord un homme solidaire”


Avec « Bonhomme », l’humoriste, Laurent Sciamma questionne la masculinité dans un seul en scène à voir jusque fin janvier, à la Comédie des 3 bornes à Paris. Ce trentenaire nous offre un spectacle drôle, sensible et engagé qui dialogue avec l’air du temps. Rencontre.

Comment est née l’idée du spectacle «  Bonhomme » ?
Cela fait 4 ans que j’écris des blagues pour la scène et que je les partage dans des scènes ouvertes parisiennes. Avant de me consacrer au stand-up, j’ai été graphiste. La scène, c’était mon rêve. Je fais du théâtre depuis le lycée. J’ai toujours eu envie de m’emparer de sujets de société sous le prisme de l’autodérision. L’année dernière, j’ai proposé un set de stand-up d’une heure qui s’appelait « 1 heure debout ». Depuis septembre, avec «  Bonhomme », je propose un spectacle plus abouti. Dans la démarche du stand-up, il y a ce mouvement qui part de l’intime pour aller toucher quelque chose d’universel. J’avais envie de m’appuyer sur mes expériences et mes questionnements. Qu’est-ce-que cela signifie d’être un mec, d’être féministe, d’être sensible et de l’assumer ? Ce qui a nourri le spectacle, c’est donc ma vie amoureuse et amicale. J’avais l’intuition que tout cela pouvait parler à d’autres…

Il y a dans ton spectacle, une sorte de déconstruction des représentations qui associent la force et la domination à la virilité…
La pression sociale est encore forte à ce sujet. La société nous dit depuis toujours qu’on doit être dans une sorte de compétition permanente, que la virilité c’est la force et que notre salut passe notamment par ce rapport de force. Moi, avec les histoires que je raconte, c’est tout ce schéma que j’essaie de déconstruire,  par le biais de l’humour. L’objectif est de faire rire en étant sincère et juste sur le fond et la forme. Tout est une question d’équilibre. Je donne à voir un personnage qui fait passer une sensibilité et un rapport au monde bien différent de ce qui est majoritairement proposé. On peut effectivement être un homme et ne pas avoir envie d’être dans le rapport de force. J’observe que ce positionnement crée encore de l’ambiguïté. On m’a demandé récemment si j’étais gay, parce que dans certains esprits, un homme, sensible, féministe, est forcément gay… Moi je réponds que oui, c’est possible d’être hétéro et de défendre les femmes, cela me semble logique puisque j’aime les femmes. J’ai donc envie qu’elles aillent bien ! Et je crois que de le dire dans le cadre d’un spectacle d’humour, ça peut faire du bien et résonner chez d’autres mecs qui se sentent comme moi.

J’essaie d’incarner sur scène cette majorité silencieuse à travers l’histoire que je raconte

Certains hommes semblent traverser une sorte de crise identitaire depuis le phénomène Meetoo…avec son lot de crispations et de prises de consciences…
Oui certains hommes se sentent perdus mais il y a aussi plein de garçons qui accueillent ce phénomène de libération de la parole positivement, comme une opportunité de se réinventer, de progresser, de s’enrichir du vécu des femmes. Il y a par ailleurs une majorité silencieuse d’hommes peu présents sur les réseaux sociaux qui réfléchissent et sont à l’écoute des femmes. J’essaie d’incarner sur scène cette majorité silencieuse à travers l’histoire que je raconte. Meetoo nous parle aussi de la question du consentement. Celui-ci passe par le fait de réussir à se mettre à la place de l’autre! En tant qu’hommes, il faut arrêter de penser que nos désirs sont plus importants que ceux des femmes au point de les imposer par la force. Cela semble assez basique… pourtant nous vivons toujours dans un système qui a permis d’effacer cette considération à l’autre.

Avec « Bonhomme », l’humoriste Laurent Sciamma remet en question notre rapport à la virilité. Crédits : DR
Avec « Bonhomme », l’humoriste Laurent Sciamma remet en question notre rapport à la virilité. Crédits : DR

Tu parles aussi de la difficulté des hommes à exprimer leurs émotions entre eux ou avec les femmes…
Cette difficulté à s’exprimer au niveau émotionnel est liée à une sorte de tabou. C’est un tabou, parce que ça veut dire accepter d’être fragile, vulnérable et ça va à l’encontre de cette image de force inébranlable qui colle aux hommes. Le masculin est spontanément associé à l’action et les émotions ne sont pas sensées rentrer dans l’équation. Elles sont bannies des sphères de pouvoir, alors que je pense que c’est important de les regarder, de les accueillir. Nous priver de notre intelligence émotionnelle, c’est nous priver de notre humanité. Personnellement, j’observe que plus je me connecte à mes émotions, plus j’arrive à les exprimer, mieux je me sens  avec moi-même et avec les autres. La fragilité fait partie de la complexité humaine. Se penser indestructible, c’est aller dans le mur…

Tu t’autorises à offrir une vision sensible de la masculinité sur scène pour faire bouger les lignes ?
Les humoristes ne sont pas forcément les nouveaux penseurs, ils sont avant tout là pour faire rire…Mais il est vrai que la scène est un territoire qui permet d’ouvrir des portes, et de faire bouger les représentations sociétales. L’art a cette vertu de pouvoir faire ressentir le monde différemment. Je constate que souvent, ce sont des filles qui m’attendent à la sortie pour me dire que le spectacle leur a plu, que cela leur a fait du bien d’entendre un homme solidaire. Ce que je raconte résonne comme quelque chose de nouveau…J’en suis très heureux parce que ça fait du bien de se sentir compris et entendu. Quand les gens rient, ils me disent indirectement qu’ils sont avec moi. Il y a une sorte de complicité qui se crée.

Plus une société crée les conditions de l’égalité, plus elle peut progresser et innover

Il faut dire que ton personnage est un homme très solidaire de la condition féminine, tu évoques d d’ailleurs la fameuse horloge biologique avec beaucoup d’empathie…
C’est un passage dans le spectacle qui remporte souvent l’adhésion tout en faisant beaucoup rire. Il y a effectivement une inégalité assez cruelle entre les hommes et les femmes par rapport à la conception des enfants. Etre un homme féministe, c’est aussi entendre les difficultés des femmes et tenter de les comprendre. Un homme féministe, c’est un homme qui veut l’égalité entre les hommes et les femmes parce qu’il veut l’égalité de manière générale. L’égalité c’est le combat le plus important. L’égalité de droits, l’égalité des chances, l’idée que chacun puisse s’accomplir quel que soit son genre, son orientation sexuelle, son origine.  C’est notamment comme ça, à mon avis, qu’on arrivera à survivre tous ensemble au vu des enjeux que nous aurons à surmonter à l’avenir. Plus une société crée les conditions de l’égalité, plus elle peut progresser et innover. On est globalement dans un système qui profite toujours un peu aux mêmes : les hommes. Un homme féministe c’est donc d’abord un homme solidaire. Cela suppose de pouvoir se mettre à la place de l’autre et donc d’être dans l’empathie. C’est aussi l’éducation qui construit un homme féministe. Pour ma part le fait d’avoir des sœurs m’a influencé. Le fait d’avoir des amies filles, d’avoir été en couple pendant longtemps avec une femme aussi. Tous ces liens ont développé mon empathie pour les femmes.

Quels sont tes projets ?
J’espère jouer encore longtemps le spectacle ” Bonhomme “pour  continuer à faire rire les gens tout en dialoguant le plus possible avec le présent. Je suis impatient de voir comment le spectacle va évoluer. J’ai surtout très envie de continuer d’écrire et de poursuivre mon travail d’humoriste en tissant des liens entre l’intime et le politique. C’est, je crois, ma responsabilité d’artiste.

Bonhomme, de Laurent Sciamma, Comédie des 3 bornes 75011 Paris. Tous les samedis à 19h  jusqu’au 26 janvier 2019.


Écrit par
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