Olivier Liron : “L’inclusion forcée est parfois tout aussi violente que l’exclusion”

Olivier Liron Einstein sexe et moi
Crédits : Lionel Samain

C’est un roman à la fois drôle et bouleversant, un appel à l’acceptation de la différence qui ne vous laisse pas indifférent. Einstein, le sexe et moi raconte l’histoire d’Olivier Liron. Ce trentenaire, autiste Asperger, a remporté dix fois le jeu “Questions pour un champion”, avant de changer de vie pour devenir écrivain. Dans ce récit, il nous perd dans les coulisses de l’émission télévisée pour mieux se dévoiler, et raconte sa vie marquée par le rejet et les violences subies durant l’adolescence, en raison de sa « différence ». Rencontre.

Bonjour Olivier, dans ce récit autobiographique tu évoques ta différence, comment as-tu découvert que tu étais autiste Asperger ?
Le diagnostic a été posé assez tard. Avant d’en arriver là, j’ai erré de psy en psy. On m’a dit que j’étais bipolaire, hypomaniaque, des maladies qui ne me parlaient pas… Suite à plusieurs rencontres avec des personnes qui connaissaient le syndrome d’Asperger, j’ai découvert cette forme d’autisme et je me suis reconnu immédiatement. J’ai effectué des tests qui ont validé cette intuition. Ce diagnostic a été un énorme soulagement, car pendant des années j’ai pensé que j’étais fou. En fait, je n’étais pas fou, j’étais juste différent. Mon fonctionnement neurologique entraîne une difficulté dans la gestion des émotions, des difficultés à percevoir et comprendre les interactions sociales, une hypersensibilité sensorielle. J’ai aussi des passions dévorantes qui peuvent paraître obsessionnelles, j’ai du mal à saisir l’ironie, je déteste le changement. Tous ces fonctionnements rendent difficile une insertion dans le monde professionnel qui est inadapté à ma façon d’être. Le diagnostic m’a aidé à accepter qui j’étais.

Cette violence, ce rejet de la différence au cœur de l’école ont été vécus par de nombreuses personnes

Ce fonctionnement différent a entraîné un phénomène de rejet durant tes années de collège d’une violence extrême, que tu relates dans une partie de ton récit…
Oui, ce livre c’est d’abord un récit sur l’identité, la construction de soi et l’acceptation de soi. Les années d’adolescence ont donc une place importante. Je raconte des violences et des humiliations que j’ai subies de la part de certains élèves, et parfois même de l’institution elle-même. Et cela a, je crois, résonné en  beaucoup de gens… Depuis la sortie du livre début septembre, j’ai reçu des milliers de messages de soutien, mais aussi des centaines de témoignages, car cette violence, ce rejet de la différence au cœur de l’école ont été vécus par de nombreuses personnes. Bien sûr, cela m’a fait me sentir moins seul. Le projet de ce livre était de raconter ce qui m’est arrivé depuis ma singularité et de raconter les mécanismes d’exclusion et de destruction d’enfants vulnérables. L’humour m’a permis de mettre à distance toute cette violence subie, mais ce qui était important pour moi, c’était de dire les choses. J’évoque comment une société brutalise les corps et les esprits de ceux dont elle ne veut pas. C’est une forme de violence qui touche de la même manière les femmes, les homosexuels, les personnes en situation de handicap et les pauvres.

En racontant cette histoire, tu interpelles le lecteur sur les dérives d’une société normative. Tu évoques même un fascisme de la norme…
Cette hyper normativité des comportements et des cerveaux, c’est quelque chose que j’ai fortement ressenti durant mon adolescence. Je le ressens encore aujourd’hui.  Il est évident qu’une personne qui est intrinsèquement différente, et qui a donc un point de vue différent sur la réalité, peut avoir quelque chose de dérangeant, voire de menaçant. Et ce, d’autant plus dans une société marquée par un eugénisme social très fort, dans une société où on essaie de nous faire croire qu’il n’y a aucune alternative possible. Roland Barthes disait que “le fascisme ce n’est pas empêcher de dire mais obliger à dire“. En tant qu’écrivain, cette pensée me semble traduire ce que j’ai pu vivre durant mes années collège, et même plus tard, au cours de ma vie d’adulte… Le fascisme d’une certaine manière c’est : je t’oblige à être comme ceci sinon je te détruis… Ma revendication si je n’en ai qu’une, c’est que ma différence soit prise en compte et que je ne sois pas contraint à m’adapter au modèle dominant.

Dans le livre, on sent aussi une rage qui agit comme une sorte de moteur… La rage de gagner le jeu “Questions pour un champion”, qui devient une question de vie ou de mort, mais aussi la rage de vivre…
Le livre est plein d’humour quand j’évoque les coulisses du jeu télévisé… ou mes expériences sexuelles avec les filles… ll y a, malgré tout, un point de non retour au niveau du dégoût de soi, par rapport à toute la violence subie et accumulée qui finit par se transformer en haine de soi. Et puis, il y a aussi la honte qui émerge parce que tu n’arrives pas à en parler. La haine finit par te détruire de l’intérieur, et je raconte comment je la transforme en révolte, en rage positive, en trouvant ma voie dans l’écriture. Cette rage est devenue une rage de vivre, qui donne du sens à ce qui a été vécu… Enfant, je ne me sentais pas différent, mais on m’a fait comprendre que je l’étais. Le harcèlement, la violence, l’humiliation qui s’exerçaient contre moi étaient dirigés de la même manière contre les personnes en surpoids, ou avec un strabisme…
Je suis issu d’une famille d’immigrés espagnols, et la question de l’intégration est aussi évoquée dans ce livre. Élève brillant, je raconte mon arrivée à Normal Sup, la difficulté à comprendre les codes sociaux. Au fond, je crois que l’inclusion forcée est parfois tout aussi violente que l’exclusion. Le geste de ce livre était de trouver une forme qui m’offre la possibilité de partager mon expérience, pour donner un sens à ma colère… Et puis, je raconte aussi comment la rencontre avec les mots, les poètes, la peinture et la danse, m’a permis de transformer ma rage en cri, en révolte et en amour.

Ce roman libère la parole

L’écriture a toujours été présente dans ta vie ?
J’ai mis très longtemps avant d’oser montrer ce que j’écrivais. J’ai écrit mon premier texte à 6 ans, qui s’appelait Souvenirs de ma jeunesse, tout un programme… Au lycée, j’ai écrit des pièces de théâtre, des chansons, des poèmes. Je me souviens d’une pièce écologiste radicale que j’avais imaginée mais qui a fini par être censurée… J’avais mis la prof d’histoire dans la peau d’un personnage capitaliste qui menaçait la planète. Mon prof de maths a estimé que mon art troublait l’ordre public… J’ai continué à écrire pendant mes études. J’ai publié des nouvelles, puis un premier roman : Danse d’atomes d’or. J’écris aujourd’hui des scénarios et des pièces de théâtre. Einstein, le sexe et moi est mon second ouvrage. C’est un récit plus brut que le premier, je me suis interdit de transformer mon vécu. Il a constitué la matière intime de ce livre.

Comment se passe la rencontre avec tes lecteurs ?
Ils me renvoient beaucoup d’amour. J’ai vraiment le sentiment qu’il se passe quelque chose avec ce livre… Ce roman libère la parole. On vient me confier des histoires personnelles parfois dures, mais toujours pleines d’espoir et de résilience. Des enseignantes m’ont invité à participer à un atelier avec des lycéens à Nantes. Je pense vraiment que des lycéens sont en mesure de lire ce livre et qu’il pourra peut-être les aider à ne pas se sentir coupable face à des situations de harcèlement, à sortir de la spirale de la honte et du silence. Je ne me considère pas forcément comme un porte-parole, mais, en tant qu’écrivain, je ne peux pas mentir sur ce que je sais. “La littérature ne sert pas à mieux voir, elle sert seulement à mieux mesurer l’épaisseur de l’ombre”, nous dit Faulkner. Si mes mots éclairent la nuit où se trouvent peut-être des milliers de gens, j’en serai heureux. Je remercie en tous cas les lecteurs pour leur fabuleux accueil. Je suis touché par tout l’amour et le soutien qu’ils me renvoient.

Einstein, le sexe et moi, Editions Alma, 18 euros


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