Nicolas Vilas: « Le football n’est pas raciste, mais le racisme existe dans le football »

Nicolas Vilas analyse le racisme dans le football
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Après Dieu Football Club (éditions Hugo Sport), le journaliste Nicolas Vilas s’intéresse au racisme dans le football. Bien présent, il décrypte avec justesse et pertinence ce fléau qui n’est pas propre à l’époque mais fut de tous les temps. Rencontre.

Qu’est-ce qui t’as donné l’envie d’écrire ce livre ?
Avant Dieu Football Club, je traitais déjà, plus ou moins, des discriminations et préjugés. Je voulais par ailleurs y insérer un chapitre sur l’islamophobie, l’antisémitisme, les questions liées au religion. Mais, au final, je me suis dit que ça méritait plus qu’un chapitre. Le racisme est un thème sociétal, et le football n’y échappe pas, j’ai donc trouvé ça légitime d’en faire un livre.

La FIFA n’est pas incapable

Tu pointes très vite l’incapacité de la FIFA à lutter efficacement contre ce fléau, notamment dans les stades. Cette organisation est-elle trop faible par rapport à des enjeux qui la dépassent ?
La FIFA n’est pas incapable, elle n’a pas arrêté de lutter. Elle a eu une très bonne initiative avec la création de cette fameuse task force (l’organisme de la FIFA au respect des valeurs de tolérance et de fair play, ndlr), saluée par tous. Hélas, trois années plus tard, elle sera dissoute via des justifications qui restent encore très floues. Ça ne veut pas dire que la FIFA ne fait rien, elle n’est pas plus représentative que les gens qu’elle est censé représenter. Oui, elle est dépassée par un certain nombre d’événements. Cette question est à la limite du juridique, elle a trait à d’autres questions. La FIFA a décidé d’établir un règlement sur la question du TPO (règlement qui consiste à ce qu’un club perçoive à l’avance une part du futur transfert de son joueur dans un autre club, ndlr), mais c’est différent et complexe dans chaque pays. La FIFA est un État qui doit réguler les affaires internes et sportives d’autres États. Face au racisme, elle se retrouve confrontée à des situations difficiles. La FIFA, pour le business, doit réagir sur cette question du racisme, elle n’a pas le choix. J’ose espérer que c’est pour des considérations éthiques.

Le football se politise-t-il de plus en plus ?
Le foot n’a jamais été « que » du foot, jamais. Originellement, il y a deux mille ans, ce sport se jouait pour des raisons religieuses. Ça devient ensuite un enjeu d’émancipation dans certains pays d’Afrique. Il y a toujours eu un enjeu sociétal dans la création des clubs et les fédérations, et la pratique en tant que telle.

Pourquoi un arbitre n’arrête pas un match lorsqu’il entend, dans certains stades espagnols, polonais ou italiens, des cris de singe ?
Parce que le règlement n’a jamais été très clair sur ces questions-là. Il est difficile de remettre la responsabilité sur un seul homme. Quand tu te remets dans le contexte, la pression est très lourde. Les arbitres doivent se demander ce qui peut arriver si ils arrêtent un match, et les pires options sont envisageables. Il y a ceux qui disent oui, car ces cris sont inacceptables, et d’autres disent que non, car ce serait donner raison à ces gars-là. Qui a raison, qui a tort ? C’est très compliqué. Normalement, à l’heure où tous les stades sont filmés, où les clubs ont accès aux fichiers de supporters, tu devrais avoir le moyen de savoir qui est susceptible de faire cette connerie. Personnellement, ça me choque. D’un autre côté, je me mets à la place de l’arbitre, des joueurs…

Dans les instances du foot, il y a un travail de fait au niveau de la parité femmes/hommes

Que penses-tu des campagnes de communication « Say no to racism » qu’on voit à la télé ?
Beaucoup de joueurs en parlent dans le livre. Il y en a même certains qui expliquent qu’ils ont refusé de les faire, parce qu’il y a une certaine hypocrisie là-dedans. Ces campagnes, qui existent depuis de nombreuses années, donnent l’impression pour les joueurs que rien de concret n’est mis en place derrière. Mais bon, tu es obligé de le faire, quand bien même ce n’est pas suivi d’effets. Ces joueurs, ne l’oublions pas, ont une influence considérable sur les jeunes.

Il y a une question très pertinente que tu soulèves dans le livre : la faible représentation de femmes ou de personnes issues de l’immigration dans les hautes instances du foot français…
On aborde une autre question : comment mesurer le problème ? En France, les statistiques ethniques sont interdites, ce qui n’est pas le cas dans les pays anglo-saxons, ce qui ne veut pas dire que ces pays ont moins de problèmes en ce sens, mais moins de difficultés à mesurer de façon objective cette donnée. En France, tu peux comptabiliser le nombre d’hommes et de femmes dans chaque catégorie socio-professionnelle, mais tu ne peux pas le faire pour des gens de telle ou telle origine. Le fait est qu’aujourd’hui, dans les instances du foot, il y a un travail de fait au niveau de la parité femmes/hommes. Dans des clubs de quartiers, tu as de plus en plus de présidents qui sont à l’image de la population française. Plus tu montes en grade, plus tu constates que cette représentativité est moins importante. Il y a beaucoup de blocages à ce niveau. Ça démontre que le football n’est pas raciste, mais le racisme existe dans le football.

Tu mentionnes aussi l’affaire des quotas du foot français*, il y a quelques années. L’un des responsables de cette faute s’appellerait-il Laurent Blanc ?
On peut faire un livre uniquement sur cette affaire. C’est un sujet casse-gueule pour plein de raisons. J’ai eu énormément d’alertes de part et d’autre quand j’ai traité ce cas. Tout est complexe dans cette histoire. Quelques détails montrent que les choses ne se sont peut-être pas passées comme ça. On n’a pas de preuves donc ça ne sert à rien de balancer. Laurent Blanc n’est pas responsable, c’est une responsabilité collective. Factuellement, les responsables se nomment François Blaquart et André Prevosto. Un rapport d’enquête a par ailleurs été fait sur le sujet, qu’il faut lire pour tout comprendre de cette histoire.

Es-tu optimiste quant à la fin d’un racisme dans le football ?
Ne nous posons pas la question en termes footballistiques, c’est un phénomène de société. Ce qui, parfois, me fait peur, c’est de voir la façon de penser de certains individus de la nouvelle génération. Ce qui me fait peur, c’est l’enfermement en soi.

*Dans une enquête interne à la Fédération Française de Football révélée par Mediapart, il apparaît que, lors d’une réunion technique à Ouistreham, le 8 novembre 2010, François Blaquart, le directeur technique national s’est dit «tout à fait favorable» au projet de «limiter» le nombre de joueurs d’origine étrangère formés en France qui choisissent finalement une autre sélection. Furent également présents, Laurent Blanc, le sélectionneur national, et Erick Mombaerts, celui des Espoirs, qui ont validé le projet. 


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