Samantha Bailly, l’écrivaine engagée dans la protection des auteurs

Samantha Bailly une écrivaine engagée pour la protection des auteurs
Crédits : Jade Séquéval

À 28 ans, l’écrivaine Samantha Bailly, par ailleurs présidente de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, milite aussi contre une réforme des droits des auteurs qui passe mal dans la profession. Pourquoi ? Réponse avec cet entretien-fleuve.

Avant d’aborder le fond du dossier, peux-tu résumer en quoi consiste cette réforme du droit d’auteurs ?
C’est une conjonction de calendrier. Il y a deux types de réformes : la première est liée à la hausse de la CSG (cotisation sociale généralisée, ndlr) et les retraites. Pour cette réforme, des artistes-auteurs avaient été oubliés, soit 270 000 personnes. Il a fallu militer pour bénéficier d’une compensation, étant donné que nous n’avions pas de droit au chômage, et aucune garantie du maintien du pouvoir d’achat. Ces réformes concernent tous les français, qui ne s’appliquent pas équitablement à notre régime. La deuxième chose, c’est celle des artistes-auteurs en soi. C’est une rénovation attendue depuis 5 ans. Ça fait 5 ans que les organisations d’auteurs, depuis un premier rapport, tirent la sonnette d’alarme sur un certain nombre de préconisations ne tenant pas compte de nos spécificités. Hélas, un certain nombre de décisions ont été déjà été prises. Elles ne correspondent pas à notre régime. Ce qu’on demande, c’est la modernisation de notre régime spécifique, en palliant un certain nombre de problèmes qu’ont pu rencontrer ces populations.

Quelles décisions ont déjà été adoptées ?
Sur le projet de loi de financement de la sécurité sociale 2018, ce qui a été acté, c’est que la philosophie de notre régime se base sur ce qu’on appelle l’affiliation. Quand tu atteins un certain nombre de revenus de droits d’auteur, ça t’ouvre une protection sociale. Ça fait la différence entre des auteurs qui ont déjà un autre métier, et ceux dont c’est le métier. Ce qui a été décidé, c’est de supprimer la différence entre les assujettis et les affiliés, donc de mettre sur un même plan tous les auteurs de livre, peu importe, finalement, que ce soit leur métier ou non. Ce qu’on trouve dommage, c’est qu’on comprend la mesure de justice qui consiste à dire que c’est de l’harmonisation, mais la philosophie de ce régime se construisait sur l’adhésion de l’auteur professionnel. Petit à petit, il gagnait une forme de statut. Ce n’est pas que symbolique, c’est-à-dire que c’est toute une partie de la population qui ne fait que ça, des carrières compliquées, fluctuantes, très particulières. C’est une crise identitaire par rapport à ce régime à ce niveau-là. Il n’y a pas de vraie réflexion sur la philosophie de la professionnalisation des auteurs.

Ce qu’on espère, c’est qu’on va être écouté sur les propositions qu’on va formuler

Si on comprend bien, cette réforme va voir considérablement diminuer vos revenus, via notamment l’instauration de nouvelles taxes ?
Oui. Il y a beaucoup de choses qui se télescopent. Il y a des hausses de cotisation, on ne connaît pas le montant exact, on attend. Sur la CSG, il y a un décret qui est passé pour le compenser, mais il n’y a aucune solution pérenne pour cela. À titre d’exemple, le fait qu’il n’y ait pas encore de compensation effective fait qu’un auteur au SMIC perd 124 euros par an. Ce qui est intéressant dans la façon dont ce régime s’est construit, c’est qu’on s’est rendu compte de plus en plus que les artistes-auteurs faisaient un vrai métier, donc qu’on allait hausser les cotisations pour leur donner de ouvertures de droit. En réalité, le régime social des auteurs était très peu sollicité. 88 % des auteurs de BD n’avaient jamais pris un congé maladie. 81 % des auteurs n’ont jamais pris un congé parental, par manque d’infos. Il est temps de rénover ce régime. Il y a un phénomène plus global de dégradation des revenus de ces professionnels-là, donc conjonction des deux. Les auteurs n’arrivent pas à absorber ni les hausses de cotisations ni les injustices, parce que les hausses de cotisations sont des injustices. Nous sommes inéquitablement traités par rapport au reste des actifs.

À l’heure où nous avons cet entretien, tu sors tout juste d’un rendez-vous avec le ministère de la Culture. Comment ça s’est passé ?
Ça fait donc 5 ans qu’on travaille sur ces sujets. Françoise Nyssen est pleine de bonne volonté, on ne la remet pas en cause. Il y a un calendrier de travail qui a été fixé, pour essayer de trouver le plus rapidement possible des solutions. Ce qu’on espère, c’est qu’on va être écouté sur les propositions qu’on va formuler. Les organisations d’auteurs sont vraiment expertes sur ces sujets très complexes, on connaît la situation des auteurs actuellement. On sait comment ça fonctionne. Ce qu’on espère, c’est d’être entendus dans nos demandes, que le sujet soit très rapidement pris en main, car l’échéance est datée au 1er janvier 2019. On est à bientôt 5 mois, donc il faut trouver des solutions, et qu’elles soient concertées.

C’est beau de voir que se met en place une forme de solidarité

Les auteurs jeunesse sont-ils dévalorisés par rapport aux écrivains ?
Oui. Un auteur de littérature jeunesse touche deux fois moins qu’un auteur de littérature générale ou de bande dessinée. Il y a plusieurs explications à ça : l’une des premières est sociologique. C’est le fait que c’est une profession qui s’est extrêmement féminisée. Elle était autrefois exercée par des femmes au foyer, pour le loisir. On a un vrai problème de répartition de la valeur. La ministre s’est engagée à ce que soit menée une étude sur le secteur jeunesse, de mettre à plat cette chaîne du livre et de comprendre pourquoi cette injustice est présente pour les auteurs jeunesse. On est sur des rémunérations difficiles et sur un régime social qui devient presque défavorable. En littérature jeunesse, il y a un énorme travail à faire de valorisation. C’est un des secteurs les plus actifs, le plus exporté à l’étranger. Hélas, ce sont des auteurs qui touchent le moins sur le livre.

Peux-tu me parler du mouvement #PayeTonAuteur ?
Ce mouvement s’est transformé en #AuteursEnColère. Il avait opposé les auteurs au salon du livre de Paris pour réclamer leur rémunération pendant leur prestation, interventions, conférences etc. Au bout de 5 jours de mobilisation, le salon international de l’édition a décrété la rémunération de tous les auteurs. Les éditeurs ont aussi entendu nos revendications, qui ont muté vers le régime social. C’est un mal-être beaucoup plus général dans la profession qui se cristallise sur les questions de régime. C’est l’émergence d’un métier qui est en train d’apparaître. Dans les autres secteurs artistiques, on a beaucoup moins de mal à dire que c’est un métier. On oppose constamment l’idée que c’est un plaisir, une passion. Nous défendons, à ce niveau-là, cette vision métier. C’était important que tous les auteurs, jeunesse, littérature générale et BD, mais aussi celles et ceux de best-sellers se positionnent pour les plus faibles. C’est beau de voir que se met en place une forme de solidarité, dans un métier qui, par essence, est très isolé.


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