Victoire Tuaillon: « On ne se pose pas les bonnes questions sur le genre masculin »

Crédits : Marie Rouge

Victoire Tuaillon anime, un jeudi sur deux, Les couilles sur la table, un podcast qui pose les (bonnes) questions sur les masculinités. Celle qui est aussi membre du collectif des Journalopes ausculte parfaitement, à travers ces discussions, l’humeur de l’époque. Rencontre. 

Pourquoi ce titre : Les couilles sur la table ?

J’ai toujours fait attention aux mots, à la langue, comment ça trahit et ça traduit nos manières de penser. La langue formate notre façon de penser, et vice-versa. Cette expression « Les couilles sur la table » m’a souvent interpellée, car ce que ça sous-entend, c’est que l’audace, le courage, l’affirmation de soi, ne peuvent être que viriles. Ça m’amuse aussi de prendre des expressions au pied de la lettre. Cette “table” sur laquelle on “pose les couilles” peut aussi bien être table de dissection ou d’examen.

Les masculinités sont un sujet que vous connaissez bien, mais on peut entendre, notamment dans l’épisode avec Mélanie Gourarier (anthropologue et chercheuse au CNRS, ndlr) que vous apprenez des choses…

Oui, c’est aussi pour cela que je voulais faire ce programme : pour apprendre ! C’est ce qui motive mon boulot de journaliste ; je ne suis pas universitaire, je n’ai pas fait de thèse, je n’ai pas étudié les études de genre à la fac. Je veux essayer d’être utile aux auditrices et auditeurs en aidant à transmettre un savoir universitaire, une expertise, des réflexions qu’on a pas l’habitude d’entendre.

On constate par ailleurs qu’il n’y a pas un genre dans ces masculinités, mais plusieurs, je fais référence à votre premier épisode. C’est ce que vous avez voulu montrer ?

La société découpe le monde en deux genres : le féminin et le masculin. Mais Raewyn Connell, qui a théorisé la masculinité hégémonique dans les années 90, un concept central dans les études de masculinités, montre bien que dans le genre masculin, il y a différents modèles de masculinité qu’on peut modéliser — la masculinité hégémonique, vue comme idéale et les masculinités subordonnées, marginalisées, complices. Tous les hommes sont en position de domination, mais ils le sont plus ou moins. Ça ne me paraît pas juste de dire qu’il y a d’un côté les hommes, de l’autre les femmes, c’est plus complexe que ça. La domination masculine, c’est aussi la domination de certains hommes sur d’autres hommes.

Vous dites qu’il n’y a rien de naturel dans la masculinité, que c’est le résultat d’une construction sociale. Pouvez-vous développer ?

On a toujours tendance à faire appel à la nature pour justifier les différences hommes/femmes, à naturaliser des comportements, à dire “telle situation est comme ça parce que c’est dans la nature, c’est dans nos gènes, c’est l’évolution”. Cette explication n’est pas valable car tous les cas de figure existent, ont existé dans les sociétés humaines. Donc tout cela est construit. Ça ne veut pas dire qu’on nie le corps ou la biologie.

Est-ce que ce podcast pourrait avoir cette ambition d’avoir une meilleure compréhension des hommes ?

Oui… Je crois que le savoir libère, et donc qu’il y a des gens qui ont beaucoup travaillé sur les masculinités et qu’il est important de mettre en lumière leurs travaux. Quand j’invite Cécile Ventola qui fait sa thèse sur les différentes manières dont les hommes et les femmes utilisent la contraception en Angleterre et en France, c’est parce que ses travaux montrent bien pourquoi la charge contraceptive pèse beaucoup plus sur les femmes. En Angleterre, il y a 50 fois plus de vasectomie qu’en France, parce que ça a été encouragé par les services publics. Ces choses qui nous paraissent évidentes — par exemple que ce sont les femmes qui sont responsables de la contraception — et donc qu’on ne doit pas questionner, eh bien on se rend compte que si, on peut le faire. Collectivement, on n’est pas assez exigeants avec les hommes, on ne se pose pas les bonnes questions sur le genre masculin. Pourquoi la majorité des terroristes sont des hommes ? Et aussi des tueurs de masse, des meurtriers conjugaux, des violeurs ? Cela montre bien qu’il y a un problème avec la socialisation des hommes.

Est-ce que je me trompe si je vous dis que vous pratiquez un féminisme inclusif ?

J’essaie d’être une féministe inclusive, c’est-à-dire que ce féminisme n’exclue personne et concerne toute la société, sans jamais oublier les questions de classe et de race. J’écoute ce que disent celles et ceux qui sont dans les courants afroféministes, et se reconnaissent dans les approches intersectionnelles (comment les catégories de genre, de classe, de race, interagissent)

L’épisode au sujet du viol, où vous posez la question à la chercheuse Noémie Renard de savoir qui sont les violeurs, est particulièrement révélateur. L’affaire Weinstein appuie par ailleurs le propos… Ce discours est-il entendu dans les médias en général ?

La moitié des français n’ont jamais entendu parler du mouvement #MeToo (étude de l’organisme Kantar sur le regard des Françaises et des Français sur l’égalité entre les femmes et les hommes, ndlr). Les médias ont couvert le sujet, mais on part de tellement loin en termes de pédagogie, dans les discours sur les violences sexuelles, que ça n’est jamais assez. J’espère que ce sujet va s’installer, parce que c’est important, ça nous concerne tous, toute notre vie. Il y a vraiment un côté Matrix une fois qu’on s’intéresse au genre. Tu avales la pilule rouge, celle qui te montre la réalité, et là apparaît le patriarcat. Sur le viol, c’est intéressant de constater les idées reçues sur la question – par exemple beaucoup croient que le viol est une pulsion, le plus souvent commis par un inconnu malade mental, dehors… alors que la majorité des viols sont commis avec préméditation, par une connaissance de la victime.

Comment sélectionnez-vous vos sujets ? Quels sont les prochains thèmes que vous allez traiter ?

Je les choisis en fonction d’un intérêt personnel, des questions que je me pose. J’essaye de faire une veille efficace sur les publications d’essais, les articles universitaires, de garder les oreilles bien ouvertes sur les discussions qui ont cours autour de moi, sur internet. Je pars soit du sujet, soit de l’invité. J’ai 50 idées d’épisodes à faire, je veux faire un épisode sur les masculinités maghrébines, et un autre sur les masculinités asiatiques, j’aimerais aussi par exemple bien montrer ce que les masculinités ont à voir avec des problématiques plus inattendues, comme l’environnement. Il y a un vrai lien entre la destruction de notre planète et la masculinité hégémonique. J’ai plein d’épisodes en préparation, et hâte de les fabriquer !


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