Les acteurs handicapés, ces grands absents de nos écrans

Crédits : DR

Le monde de l’audiovisuel est dans une période d’ouverture aux minorités, mais les handicapés y restent sous-représentés. Entre la méconnaissance de certains directeurs de casting et des rôles prédestinés, difficile pour les acteurs handicapés de crever l’écran.

Un dragueur invétéré se fait passer pour un handicapé afin de séduire une femme paraplégique. Avec son humour à la française et le duo composé par Franck Dubosc et Alexandra Lamy, la comédie Tout le monde Debout s’est attirée les faveurs du public… mais aussi la foudre de certains sur les réseaux sociaux. La raison : l’embauche d’une actrice valide pour incarner une personne atteinte de handicap.

Le handicap à la marge des écrans

Un débat récurrent qui pose la question de la place des acteurs non valides à l’écran. En 2007, l’INSEE estimait que 24% de la population active française était atteinte de handicap. Pourtant, force est de constater la rareté des comédiens atteints de handicap devant la caméra. Ironiquement, les films portant sur le thème n’ont jamais été aussi populaires en France. Le succès de productions comme Intouchables, La famille Bélier ou encore Patients montre que le sujet est loin d’être tabou. Mais à l’image du film Tout le Monde Debout, la quasi-totalité de ces personnages handicapés apparaissant dans ces films sont joués par des acteurs valides. Le handicap a beau avoir aujourd’hui trouvé sa place sur nos écrans, les handicapés, eux, en sont encore loin.

L’une des raisons est le faible nombre d’handicapés se tournant vers le métier d’acteur. « Il y en a plein qui pensent que ce n’est pas fait pour eux, pire encore, beaucoup de gens nous disent que l’on ne peut pas faire ce métier là » observe Alexandre Philip, acteur et auteur atteint d’une agénésie du bras gauche (arrêt total ou partiel du développement d’un tissu). Ce dernier joue depuis 2011 dans la série Vestiaires, qui dédramatise avec humour le handicap. « Il y a encore quelques années, il y avait presque quelque chose de contradictoire à avoir un handicap visible et de vouloir le montrer à l’écran », ajoute-t-il.

Le blocage se manifeste aussi au moment du choix des acteurs. De nombreux directeurs de casting pensent qu’il n’existe pas d’acteurs handicapés ou croient à tort que ces derniers n’ont pas les capacités pour tenir un rôle. « Parce qu’être acteur c’est un métier », avait répondu Franck Dubosc sur Twitter lorsqu’on lui a demandé pourquoi il n’avait pas choisi une actrice handicapée pour son film Tout le monde debout. Maladresse ou mépris vis-à-vis des handicapés ? Difficile de trancher mais la réponse illustre bien la méconnaissance de certains réalisateurs sur la question. « C’est exactement ce qu’il faut pas dire, c’est comme s’il y avait une différenciation entre être acteur et être handicapé et qu’on ne pouvait pas être les deux » s’insurge Alexandre Philip.

Des acteurs avant tout

Utiliser un acteur valide pour incarner un personnage handicapé porte le nom de « cripping-up », un terme venu des Etats-Unis. Une enquête de 2016 a montré que dans les dix principaux programmes de divertissement Hollywoodien, 95% des personnages handicapés sont incarnés par des acteurs valides. L’omniprésence de la pratique dérange. Elena Chamorro, membre du Collectif Lutte et Handicap pour l’Égalité et l’Émancipation (CLHEE) décrit sur son blog Médiapart le cripping-up comme « le reflet de la très grande situation d’oppression subie par les handicapés ».

Alexandre Philip, lui, ne s’y oppose pas. Le choix d’enrôler des acteurs handicapés ou non est pour lui subjectif et dépend uniquement du réalisateur. Des acteurs populaires apportent également plus de visibilité à la cause. « Il faut vendre un film et attirer un public, personne ne serait aller voir Intouchables si le film mettait en scène un vrai tétraplégique et non pas un acteur comme François Cluzet », dit-il.

Mais ce système est un cercle vicieux. Les grosses productions cherchent des stars pour promouvoir leurs projets et contactent donc des acteurs valides. Les handicapés se retrouvent ainsi privés de rôles et manquent alors la chance d’être connus et donc d’être recrutés. « C’est maintenant que l’on peut transformer cela en cercle vertueux, confie Alexandre Philip, plus on parlera de ce sujet, plus cela va se démocratiser et plus on verra des acteurs handicapés à l’écran. »

Pour les handicapés, c’est une question d’image

« Dans ce milieu, il y a une espèce de principe très implanté dans la tête des décideurs qui veut qu’un handicapé ne puisse jouer qu’un handicapé », résume Adda Abdelli dans un article pour Le plus de L’Obs. Atteint de poliomyélite, l’acteur et co-créateur de la série Vestiaires y écrit avoir été refusé à un casting à cause de son handicap. Survenue le 21 Avril dernier, la mort de l’acteur américain Verne Troyer a soulevé le débat sur les rôles attribués aux handicapés. Atteint de nanisme, l’acteur était connu pour avoir incarné le personnage de Mini-moi dans la série de films Austin Power. Dans une tribune publiée sur le site du Guardian, l’activiste Eugene Grant dénonce un personnage à la fois ridicule et agressif ayant beaucoup desservi l’image du nanisme.

Ces films font partie de la longue liste de production ou le handicap a été utilisé comme un élément fantastique, caricatural ou même horrifiant. En 1932, le réalisateur Tod Browning met en scène dans Freaks des handicapés moteurs et mentaux afin de terrifier – avec succès – l’audimat. Nous n’en sommes plus là aujourd’hui, mais des séries comme Joséphine ange gardien ou des films comme Charlie et la chocolaterie continuent d’associer le handicap à la féerie et au rêve. Alexandre Philip aspire à un « droit à l’indifférence » : que les acteurs handicapés puissent exercer leur métier normalement, sans dépendre de rôles taillés sur mesure. Un idéal qui prend progressivement forme.

« On veut du bizarre mettez un nain » ironise Tito, le personnage de Peter Dincklage dans le film Ça tourne à Manhattan (1995) :

Même s’il fait figure d’exception, le succès mondial d’un acteur nain comme Peter Dinklage, est un grand pas en avant pour la cause. L’acteur américain est connu pour son rôle dans la série Game of Thrones ou il incarne Tyrion Lannister. Un personnage charismatique loin de se reposer sur son handicap pour exister dans l’intrigue.

En France, la série Vestiaires et son casting composé d’acteurs handicapés connaît le succès sur France 2, à une heure de grande écoute. La récente mise en lumière du handicap au cinéma est également un facteur décisif. « On a jamais vu autant de films sur le sujet, les mentalités sont en train de changer », observe Dominique Veran, fondatrice du festival Entr’2 Marches. Ce festival de cinéma lié au festival de Cannes est consacré aux courts métrages sur le thème du handicap. Les événements du genre se multiplient ces dernières années, avec pour objectif de montrer que handicap et cinéma sont loin de ne pas pouvoir être associés.

À l’heure ou l’audiovisuel s’ouvre de plus en plus aux minorités, la lutte pour une plus grande représentation des handicapés à l’écran avance et commence à porter ses fruits. « Nous sommes sur la bonne voie », conclut Alexandre Philip.


Autre article de Théo Lebouvier

En Nouvelle-Calédonie, référendum et destin commun

4   Ce territoire d’Outre-Mer, marqué, dans les années 80, par un conflit lié...
Lire la suite

1 Comment

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.