Shirley Souagnon : “Je n’ai pas connu de monde simple”

L'humoriste Shirley Souagnon
Crédits : Thomas O'Brien

Disons-le d’entrée : nous sommes allés voir le spectacle de Shirley Souagnon, Monsieur Shirley, à la Nouvelle Seine (Paris 5ème) d’ores et déjà conquis. Opportunité nous a été donnée d’interviewer celle qui revient en grâce sous le feu des projecteurs de cette péniche, située non loin de la Cathédrale Notre-Dame. Presque cocasse, au regard du rapport que l’humoriste de 32 ans nourrit avec la transcendance. Un entretien complexe, plein de richesse et de mystère. 

Pourquoi avoir appelé ton spectacle Monsieur Shirley ?

Il y a une raison que je ne peux pas te dire, parce que c’est la fin de mon spectacle. Mais elle fait que, pour moi, je suis un vrai Monsieur. Le premier sketch que j’ai fait en télé disait que j’étais une fille. Mais depuis 10 ans, beaucoup de gens ne veulent pas l’entendre, et continuent de penser que je suis un mec ! Il m’est arrivée un truc incroyable à Bruxelles, où je jouais. À la fin de ma représentation, une dame a voulue prendre une photo avec moi et a donc demandée au régisseur si elle pouvait prendre une photo avec le « jeune homme » ! Tout un symbole. L’autre raison, c’est que je suis tout simplement un « beauf ».

La question du genre est centrale dans ton spectacle et ton œuvre plus globalement. Est-ce pour apporter une respiration dans une société trop conventionnelle sur le sujet ?

Je le vis moi-même. Le genre, le féminisme plus particulièrement, suppose beaucoup de questionnements. J’ai beaucoup milité dans le mouvement LGBT, et cette question du genre est quelque chose qui résonne beaucoup dans la société actuelle. En ayant été beaucoup pris pour un homme, je me dis que le genre est une invention… un peu comme Noël. Ça sert à vendre des trucs aux femmes, aux hommes, à créer des castes. J’ai des copains hommes, hétérosexuels, mais qui sont des femmes. Ça ne correspond plus à la société dans laquelle on vit. On s’en fout de ton genre, pose-toi la question de savoir ce que tu peux apporter à la société ? Quel est ton talent ?

J’aimerais te demander quel est ton rapport à la politique ?

J’ai l’impression qu’on a été un peu arnaqués, mais ce n’est pas que dans le contexte français, plutôt au niveau international. J’ai beaucoup d’amis humoristes qui s’inspiraient beaucoup de ce sujet, mais qui me disent qu’ils n’écoutent plus aucune info. Il y a eu déception, manipulation, on n’avance pas, les thèmes sont toujours les mêmes. Dans mon sketch sur le téléphone, je dis que le monde dans lequel on vit change tellement que ça peut dépasser. Le discours capitaliste me convient à moi, mais peut-être pas à des millions de personnes qui n’ont pas eu la chance que j’ai eu d’avoir de l’amour, de la confiance, de pouvoir faire des activités créatrices. Je garde de la distance vis-à-vis de la politique purement politicienne.

Ce qui me dérange, c’est l’intention avec laquelle les choses sont faites

Dans ton spectacle, il y a aussi un rapport à la simplicité… et à une certaine forme de mélancolie d’un temps où les choses se faisaient plus facilement, non ?

Je n’ai pas connu de monde simple, mais je l’ai peut-être rêvé. Ce monde, on le pense, on continue de dire que c’était mieux avant. Mais ce « avant » là ne me parle pas personnellement. J’ai des petites logiques en tant qu’être humain. J’ai vu des reportages où des enfants travaillaient pour que nous fassions des selfies (rapport aux enfants travaillant à la fabrication de téléphones, ndlr). La technologie, en soi, je la trouve formidable. J’ai même fait un documentaire avec un téléphone (Le stand-up français, ndlr). Mais ce qui me dérange, c’est l’intention avec laquelle les choses sont faites.

C’est-à-dire ?

On ne se pose plus les questions. Je suis très empirique, je veux vivre les choses de l’intérieur pour donner mon avis ensuite. Le fait d’être une femme noire, lesbienne, m’a appris un certain recul sur la vie. Le monde m’a appris que tout ce que je faisais était un mauvais délire, mais dans mon ressenti j’allais bien. J’ai eu la même impression quand j’ai ouvert un Coran pour la première fois. Il y avait une telle vérité que j’en avais pleuré. La question de la transcendance est pour moi importante, dans la mesure où on ne m’a jamais obligé à en avoir une. À 8-9 ans, j’ai fait de la méditation en pleine campagne, sur une butte, ça m’a beaucoup apporté.

J’ai énormément souffert, personnellement

Tu avais affirmé dans une interview que « dans notre enfance, on se construit une image ». Quelle image s’est construite la petite Shirley ?

Un beau gosse. Je me rasais quand j’étais petite, pour faire comme mon père. Il y a deux gestes qui m’ont beaucoup marqué quand j’étais enfant : faire la vaisselle, et se raser. Ne me demandez pas pourquoi. J’essayais aussi, devant la glace, de trouver mon sourire, mon charme. C’est celui que j’ai là. Le symbole de la virilité me plaît. Mais ça vient de mon père. Comme j’aimais déjà les femmes, j’avais un avis sur les femmes basé sur une volonté de séduction. Je comprends les femmes, parce que j’en suis une, mais je ne les comprends pas, parce que je me sens homme parfois.

Tu as eu une ascension fulgurante ces dernières années, on t’a un peu moins vue ensuite. Y a-t-il eu une volonté de prendre du recul ?

Totalement. Quand on me voyait à la télévision, j’étais signée en production d’une entreprise d’événementiel qui faisait des lancements de marque. Ils ont eu envie de faire de l’artistique, c’était très cool. Mais j’avais tout de même une fibre productrice. J’ai trouvé ça bizarre de jeter de l‘argent au hasard sans de réels plans. Je tiens à dire que je n’ai jamais voulu faire de télévision, parce que, pour moi, le stand-up c’est de la scène. Il y a eu deux écoles : la mienne, poussée à passer en télé parce que j’étais produite, et des mecs comme Baptiste Lecaplain, qui était aussi en production chez Christophe Meilland, qui ne voulait pas le faire, qui voulait faire uniquement de la scène. J’ai tout de même fait de la télé, parce que de mon côté ils étaient trois (producteurs), j’étais seule. J’ai énormément souffert, personnellement. Mes producteurs ne voulaient pas que je sois moi-même, ça a été pour moi le point de non-retour. À la fin de mon contrat, j’ai monté ma société.

Pour finir, justement, quelle est ton actu, et est-ce que tu aurais un petit message à faire passer à nos lecteurs ?

Lecteurs de Respect mag, je vous aime ! Quant à l’actu, c’est surtout Monsieur Shirley le vendredi et le samedi à la Nouvelle Seine. Il y a aussi un documentaire sur le stand-up sur ma chaîne Youtube. J’ai été très heureuse de le faire, parce que l’idée a été de sortir le stand-up du cliché de la banlieue, à la Jamel Debbouze. C’est une discipline à respecter. Il y avait un besoin, et j’ai l’impression d’y avoir répondu, c’est cool !

On est sympas, et Shirley Souagnon aussi, on vous propose donc de voir le documentaire en intégralité ! 


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