Alexis Michalik fait rentrer la prison au théâtre avec Intramuros

Crédits : Scène web

Après le succès de sa trilogie mettant en scène de manière féérique l’histoire de trois grandes figures de la Belle Époque (Alexandre Dumas, George Méliès et Edmond Rostand), l’auteur et metteur en scène Alexis Michalik revient au théâtre avec l’actuel, l’émouvant et politique Intra Muros. Traitant avec habilité de l’univers carcéral, de comment on y arrive, de comment on y sort, de comment celui-ci nous transforme, cette pièce conte admirablement la violence avec laquelle notre société exclut ceux qu’elle ne sait plus intégrer.

Comme à son habitude, la mise en scène d’Alexis Michalik est sobre et le texte riche. Comme à son habitude, plusieurs histoires sont contées, l’auteur poussant le jeu de l’imbrication et de la mise en abyme à son paroxysme, de telle manière, qu’une fois sorti, il est difficile de résumer la pièce dans son entièreté tant sa complexité renferme plusieurs récits.

Intra Muros, c’est d’abord l’histoire de Richard, un metteur en scène sur le déclin qui, à la suite de la rencontre d’Alice, une jeune assistante sociale de la prison de Nevers, va dispenser son premier cours d’art dramatique en centrale. Mais ce que nous avons retenu d’Intra Muros c’est surtout l’histoire des deux seuls détenus s’étant présentés à cet atelier, le jeune banlieusard Kevin et le vieil indépendantiste corse Ange. Car cette pièce, poétiquement et sans misérabilisme, nous raconte par l’incarnation de ces personnages la manière dont le système carcéral récupère les individus, les brisent ou les réinsèrent tant bien que mal.

Aux bords de la fiction la réalité

En jouant au théâtre un atelier de théâtre en prison, Alexis Michalik donne le sentiment de vouloir doublement distancier le public de la réalité politique qu’il nous conte, pour au final mieux y revenir. C’est en vérité l’ouverture de la pièce qui nous donne le ton quand, dans un moment de flottement, le personnage du metteur en scène brise le quatrième mur et interpelle le public avec une question : qu’est-ce-que le théâtre ? La réponse qui nous est donnée dans un élégant monologue de Richard, le personnage du metteur en scène à travers lequel Alexis Michalik semble nous parler, est artistiquement politique : le théâtre, c’est être pendant un temps traversé par des émotions et par des personnages, à tel point que leur histoire se mêle à la nôtre.

Une pièce qui donne une voix aux détenus. Crédits : Juliette Azzopardi

Parce que des émotions, c’est d’abord ce que nous provoque cette pièce. Comme si son intention première était de parler à nos sentiments pour que notre raison, une fois le rideau fermé et la fiction terminée, porte un regard différent sur la réalité du monde carcéral. De fait, le discours fictionnel nécessitant de son côté un enchaînement de causes et d’effets pour avoir un sens et le théâtre ayant besoin, du sien, de provoquer des émotions pour séduire un public, la rencontre de ces deux impératifs va nous exclure de l’analyse partielle offerte par le quotidien pour nous insérer dans un monde où tout est lié. En effet, c’est à travers des flashbacks nous expliquant par à-coups successifs l’histoire des détenus que la pièce nous dévoile leur itinéraire de vie, tout se passant comme si ces deux là étaient déterminés à finir en prison.

Déterminés, donc, non par eux en tant qu’individu mais par quelque chose les dépassant. Ce quelque chose, communément appelé hasard, chance ou malchance, prenant ici la forme d’une providence, comme si leur destin avait été tracé par une force supérieure. Cette force- ci, plutôt que de prendre le visage d’un Créateur à la volonté objective ou de la contingence la plus hypothétique, épouse au contraire dans ce récit le spectre d’une société toute entière, la nôtre, qui dans ses rapports sociaux institués laisse structurellement à sa marge des individus ne pouvant être récupérés par rien d’autre que la prison.

Réfléchir par l’émotion

Par le biais du personnage de Kevin, c’est l’exclusion d’une jeunesse péri-urbaine et prolétarisée que l’auteur nous raconte. Celle d’une vie dans un quartier ségrégué, d’une famille détruite par la pauvreté, d’un enfant ayant le sentiment que pour lui les dés sont pipés et ne pouvant croire au rêve de la méritocratie du fait de son environnement. La suite semble déjà induite dans les bases de son parcours : déscolarisation précoce, exclusion du marché de l’emploi, cheminement vers la délinquance causée par le désir d’accès à la consommation, puis en fin de course la prison.

Ange, lui, représente à sa manière un autre itinéraire pouvant conduire à l’enfermement. Celui d’un jeune poursuivant un idéal politique, luttant pour une cause en laquelle il est convaincu quitte à entrer dans l’illégalité. Un jeune qui au nom de cette cause et de son clan finira en prison, même innocent, car le déshonneur de la délation lui semble plus grand qu’une vingtaine d’années derrière les barreaux. Il est le miroir d’une société sans espoir de changement qui radicalise ceux qui en ont un, tout en étant le représentant de ce besoin social de punir pour l’exemple, peu importe la réelle culpabilité du prisonnier – la punition semblant plus important que la vérité ou la compréhension de l’acte.

À leur manière, ces deux personnages cristallisent ce que notre société supporte difficilement et ne sait plus intégrer, c’est à dire ceux qui ne croyant plus en elle s’abandonnent soit dans le nihilisme le plus destructeur ; soit dans un désir de changement auquel est opposé un mur de refus, leur désir se transformant, à terme, en violence ciblée voire en violence aveugle. Deux figures d’une violence sociale retournée à l’envoyeur, mais qui du fait de la dissymétrie du rapport de force se retrouvent perdant individuellement.

Là se situe l’intelligence du recours à la distanciation par la mise en abyme et le registre affectif. Car si la violence à laquelle sont exposées Kévin et Ange ne fait pas partie de notre vécu ordinaire de spectateur, celle-ci nous ait rendu sensible par l’émotion qui vient nous prendre aux tripes tout le long de la pièce. Pendant un temps, nous sommes traversés par les personnages et faisons communion avec leur souffrance, ceci peu importe qui nous sommes en dehors et ce que nous pensons politiquement. Sans doute que se situe ici le pouvoir même de l’émotion qui dans sa racine étymologique signifie mettre en mouvement, puisque l’auteur et la mise en scène nous offrent une véritable invitation à sortir de notre condition pour nous mettre à la place d’autrui, à la place d’un autre qui possiblement aurions pu juger en dehors comme méritant sa peine puisqu’ayant fauté.

Une remise en question de l’institution carcérale

Le choix d’un tel sujet à ce moment de l’histoire n’est d’ailleurs pas anodin. Car il semblerait, en l’état, que la prison soit une institution rentrée en crise bien qu’il n’y ait jamais eu autant de détenus en France comme dans le reste du monde – en France, le nombre de détenu est passé de 38 600 à 69 000 entre 1984 et 2014 et, sur la même période, la durée moyenne des peines est passée de 5,5 mois à plus de 12 mois. Issue de ce que le philosophe Gilles Deleuze appelait les sociétés disciplinaires, la prison, tout comme l’usine, est un lieu d’enfermement dont la finalité est de contenir, orienter, concentrer dans l’espace-temps des forces qui, dans le cas du système carcérale, sont en rupture avec la norme sociale établie.

Cependant, depuis la révolution numérique les sociétés disciplinaires se sont doublées de la forme des sociétés de contrôle, forme à laquelle, structurellement, les prisons ne peuvent répondre. Si dans les sociétés disciplinaires les enfermements sont des moules, nous dit Deleuze, dans les sociétés de contrôles ils sont des modulations, des moulages auto-déformants. Ne correspondant donc plus aux impératifs de l’époque du fait de sa désuétude, elle est sans doute pour cette raison condamner à disparaître, comme le bagne en son temps, la prison étant entrée dans une logique folle d’incarcérations sans réel objectif de réinsertion derrière, entraînant une problématique de surpopulation irrésolvable en continuant avec les mêmes politiques – le taux d’occupation des maisons d’arrêt, institutions qui abritent les deux tiers de la population carcérale française, est aujourd’hui de 140%.

Oui, il y a aussi de la tendresse en prison. Crédits : Juliette Azzopardi

L’enfermement de la prison empêche la réinsertion

Toutefois, étant donné la pente sécuritaire empruntée par nos sociétés, si nous devons nous attendre dans un futur plus ou moins proche à ce que les prisons se vident sur fond de raisons économiques, comme au Pays-Bas, le revers de la médaille peut être que la vidéosurveillance, elle, s’étende, comme outre-manche, ou que le contrôle de masse par les dispositifs électroniques se développe de manière industrielle. D’ailleurs, ce revirement s’est observé en Amérique du Nord dès les années 1990 où la surveillance électronique est devenue un marché juteux pour les industriels, bien plus que celui de la privatisation des prisons puisque nécessitant moins de frais d’entretien. Voilà donc la thèse deleuzienne du passage de l’enfermement disciplinaire au contrôle par la modulation en train de se réaliser, certains observateurs craignant un basculement à terme dans la dystopie orwellienne du panoptique de 1984. De surveiller et punir à surveiller et prévenir il n’y a qu’un pas, la seconde proposition pouvant être plus liberticide et dangereuse encore que la première.

Toujours est il qu’aujourd’hui la prison ne peut se dérober à son échec le plus cuisant, celui de son incapacité à réinsérer les incompatibles dans la société – pourtant le prétexte de son existence et de son utilité. Car en ce sens les chiffres sont accablants : 63 % des personnes condamnées à une peine de prison ferme sont réincarcérées dans les cinq ans.

Ce chiffre est d’ailleurs incarné par le cheminement des deux détenus d’Intra Muros qui, après un séjour plus ou moins long hors des murs, y retombent au bout de quelques temps. Le parcours du combattant de Kévin pour se réinsérer par la prison, mêlant reprise d’études, travail en détention, suivi psychologique, obtention de promesse d’embauche à la sortie, permet de montrer la difficulté de la réinsertion même quand la volonté y est. La fiction de la réinsertion de Ange hors de la prison, elle, nous offre le spectacle de la difficulté de se réinsérer après une longue peine, du combat pour une vie digne quand, administrativement et jusque dans sa chair, l’institution nous suit dans tous les aspects de notre quotidien : difficulté pour trouver un travail, chantage pouvant être exercé par son employeur ou son contrôleur judiciaire, moments d’absence au monde, inadaptabilité ressentie, etc.

Responsabilité individuelle ou collective ?

Au delà du fait qu’Intra Muros est une pièce de théâtre réussie, tant pour la force de son texte que l’élégance de sa mise en scène, c’est la profondeur de ce qu’elle nous dit de la réalité carcérale qui fait d’elle une oeuvre tout à fait singulière. Ce qu’elle nous fait ressentir, c’est ce que la prison fait aux hommes, à leur psyché, à leur corps, à leur être et leur non-être. Comment l’isolement, les longues peines, l’éloignement, la violence de l’institution, celle des détenus, celle de la difficulté à se réinsérer gâchent des existences, ceci pour des fautes jugées comme impardonnables et attribuées à un seul individu – malgré le fait que ce-dernier soit le dernier maillon d’un enchaînement de causes sur lesquelles il n’a pas prise.

Bande-annonce : 

Intra Muros nous aide au final à déresponsabiliser la personne incarcérée pour nous responsabiliser collectivement un peu plus et nous faire entendre que notre société a un devoir de fraternité humaniste envers tous, même envers ceux qui commettent les actes qu’elle réprouve. Cette pièce nous incite donc à ôter les oeillères que nous pouvons parfois avoir sur un monde que souvent nous méconnaissons, ignorons ou ne questionnons pas, malgré le fait qu’il soit une zone d’ombre de nos pays se voulant démocratiques, justes et modérés à l’égard du justiciable. Une véritable invitation à changer notre regard sur cette institution, à politiser une question laissée par le plus grand nombre à l’abandon pour la simple raison qu’elle touche les plus exclus. Plutôt que de détourner notre regard, Intra Muros nous pousse à le poser pendant un temps sur ce qu’il a l’habitude de fuir, l’expérience de l’émotion qui nous traverse avec intensité nous mettant en mouvement vers une inconnue pas si éloigné que nous pouvions le croire.


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