Un état des lieux du rap français avec Yérim Sar et Mehdi Maizi

Crédits : Antoine Laurent / SURLMAG

Nous sommes allés à la rencontre des deux journalistes les plus aguerris du rap : Mehdi Maizi et Yérim Sarr. Le premier est l’auteur de l’excellent « Rap français : une exploration en 100 album » (éditions Le Mot et Le Reste). Le second déverse son cynisme via Twitter avec son compte légendaire nommé @Spleenter. Après une année 2017 historique pour le genre, on a voulu prendre le pouls de l’industrie avec eux.

Le rap français est-il toujours une contre-culture ?

Yérim Sarr : Non, je ne pense pas. Pour une certaine catégorie, ça le sera toujours. Pour des groupes engagés notamment, qui ne sont pas forcément dans le rap dit conscient. Des gens qui ne sont plus très actifs comme Casey ou La Rumeur ne veulent pas se définir comme rappeurs conscients. Avec eux, tu peux parler de contre-culture par rapport aux termes qu’ils abordent, et ce de manière très frontale. Tu trouveras une véritable opposition entre leurs discours et ceux officiels, comme d’assumer l’abstention par exemple. Concernant le rap d’aujourd’hui, qui vend et qui est populaire, ce n’est pas du tout de ce rap-là dont il s’agit.

“Il y a des gens dans les émissions de généralistes qui te disent  “je n’ai pas écouté votre album parce que je n’aime pas le rap”

C’est davantage un rap qui tend vers un grand remplacement de la pop, mais il ne faut pas le voir comme une définition du rap en tant que contre-culture au sens d’une défaite, dans la mesure où cet objectif a toujours été revendiqué. Les rappeurs y arrivent dans les ventes, mais dans les médias traditionnels ils sont toujours considérés comme représentants d’une sous-culture. C’est au prisme des médias qu’on pense que c’est une contre-culture, mais par défaut. Il y a des gens dans les émissions de généralistes qui te disent « je n’ai pas écouté votre album parce que je n’aime pas le rap » et pourtant le mec va engager une conversation avec le rappeur qui est invité.

Mehdi Maizi : Le rap, aujourd’hui, représente moins une contre-culture. Je me souviens d’une fameuse émission sur Tracks (émission culturelle de nuit sur Arte, ndlr) avec Ekoué, Joey Starr et Disiz. Il y avait ce débat sur ce que doit être le rap. Disiz disait que le rap n’a jamais été engagé à la base en prenant l’exemple de Grand Master Flash. Et Joey lui a répondu cette phase qui m’avait marqué à l’époque : « Le simple fait d’exister c’était déjà revendicatif et un message en soi ». Bon, aujourd’hui, on ne vit plus dans la même époque, mais le simple fait de voir un artiste comme Niska triple disque de platine à une époque où les institutions ont du mal avec ces artistes, forme une contre-culture.

En devenant grand public, le rap a-t-il cassé une forme de créativité ?

M.M. : Non, je ne pense pas. Prenons l’exemple de l’Afro Trap avec MHD. Globalement, ça crée un nouveau genre avec de nouvelles manières de produire. Sur le plan artistique, le rap continue sans cesse de se renouveler. Je reprends l’exemple de MHD, mais si tu regardes bien il n’a pas vraiment d’équivalent dans le monde aujourd’hui, et il règne sur l’international. Sur le plan de la créativité, je pense vraiment que le rap est riche et en bonne santé même.

Y.S. : Je serai moins enthousiaste, comme d’habitude, dans le sens où il y a toujours ce constat dans ce rap français qui a 10 ans de retard sur les américains. Après effectivement MHD a créé quelque chose qui n’a pas d’équivalent aux US. Rien que ça, c’est déjà une petite révolution pour la France.

Quel est l’artiste pour vous qui a été le plus avant-gardiste dans ses choix ces dernières années ?

M.M. : Pour moi c’est Grems qui est un peu un OVNI dans le rap français. Il a créé un genre musical qui s’appelle le deepkho qui est un mélange culturel inspiré de son identité gitane. Il a mélangé de la house et du rap. Ce n’est pas un mélange aseptisé, c’est à l’image de son métissage.

Y.S. : Pour moi, c’est la Caution. C’est la même approche que Grems, ce sont des mecs qui veulent créer, qui ne veulent surtout pas faire la même chose que ce qu’ils écoutent ! Le truc, sur ces dernières années dans le rap français, c’est surtout un moment où les rappeurs sont complètement décomplexés sur la reprise des tendances US. Si on remonte plus loin, les prods de DJ Mehdi étaient extrêmement avant-gardistes.  JUL applique une recette de base du HIP-HOP, c’est-à-dire je sample tout, tant que ce sont mes influences, sauf que lui –et c’est son génie- il va les transformer en sons qu’on a honte d’écouter. Il va reprendre Barbie girl, il va te dire qu’il écoute Céline Dion. En cela il innove beaucoup… et en plus ça marche ! C’est peut-être le plus franchouillard des rappeurs.

“Les artistes sont libres”

L’autoproduction est le modèle de référence dans le rap français. Qu’est-ce qu’il raconte de notre industrie ?

M.M. : Il n’est pas commun à tout le monde. Aujourd’hui, les deux symboles forts du genre sont JUL et PNL. Ils ont même changé la vie de boîtes comme Musicast, qui est le distributeur historique des « petites sorties ». Ces deux groupes ont montrés qu’on pouvait faire un énorme carton sans passer par Universal ou Warner. Ça a changé la donne puisque les rappeurs se sont dits : Est-ce que à l’heure d’Internet on a besoin des grosses majors ? La réponse est oui et non, parce que JUL et PNL sont des artistes particuliers, tu ne peux pas reprendre leurs stratégies. Il ne faut pas fantasmer sur l’autoproduction, car elle a des limites. Certains artistes ont besoins d’être accompagnés par des majors. Mais l’industrie française se porte plutôt bien. Il n’y a qu’à regarder le nombre de labels et sous-labels, et les emplois qui sont créés tous les jours. C’est incroyable.

Y.S. : Le groupe Assassin a été pionnier en la matière d’autoproduction, et ils ont été obligé de rappeler qu’ils étaient les premiers à avoir un disque d’or en indépendants, et non pas Lunatic. Mais ces groupes-là, à l’époque, ils n’ont pas eu le choix de produire en indépendant. Les maisons de disques ne voulaient pas d’eux. PNL, JUL, Lunatic et Assassin forment une suite d’exceptions qui marchent.

Les relations avec les maisons de disques et les rappeurs se sont améliorés ?

M.M. : Oui, parce que le rap cartonne. Il y a quelque chose qui est réel, c’est que, globalement, les gens en maison de disque ne sont plus les mêmes qu’il y a dix ans. Donc ce sont des gens qui ont grandi avec le rap et qui comprennent cette musique-là. Ils ont complètement ce langage rap. Ils savent de quoi ils parlent. La plupart des mecs qui ont des postes stratégiques dans les maisons de disques sont compétents. Quand je parle de rap avec eux ils connaissent tout. Je pense à Alexandre Kirchhoff, le boss de Capitol. Il a moins de 40 ans et il a l’air de maîtriser le sujet.

Y.S. : Si tu regardes l’évolution des structures des morceaux de rap, tu sens que les maisons de disques ont compris qu’ils ne pouvaient pas policer ou rendre gentil le rap en faisant des tubes d’été. Les artistes sont libres.

Suivez Mehdi et Yérim sur Twitter.


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