Faïza Guène : « Le temps n’a plus la même signification »

Faiza Guene Millenium Blues
©Philippe MATSAS/Leemage/Éditions Fayard

L’écrivaine Faïza Guène fait son grand retour dans les bacs littéraires avec « Millenium Blues », chez Fayard. Ce roman, soyeux, se veut être un retour nostalgique dans ces années 2000, symboles d’une époque bel et bien révolue. Entretien.

Les promesses d’égalité, de fraternité et de liberté en sont-elles restées au stade de vœux pieux ?
C’est bien formulé, c’est exactement ça. Je n’arrive pas à savoir si ces promesses, d’origine, seraient désincarnées et que c’est nous qui devions nous y accrocher. Je ne sais pas si c’est l’âge ou l’époque qui donne cette impression. C’est ce que je raconte dans mon livre, ce récit d’une désillusion intime. Il y a une forme d’amertume, mais au travers du prisme de la fiction et d’un personnage.

Ton roman est-il le reflet d’une époque perdue ou rêvée ?
Quand on mobilise des souvenirs, c’est toujours difficile de se situer entre ce qu’on a fantasmé, et la réalité de l’époque. Peut-être que si on avait 30 ans dans les années 90, on ne dirait pas la même chose aujourd’hui. L’époque de mon enfance est peut-être bénie dans mon esprit, mais en réalité pas tant que cela.

Il y a un passage dans le roman où tu fais état de la candidature ratée de Jospin lors de l’élection présidentielle de 2002, avec la qualification de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour. Est-ce que l’Histoire se répète ?
Dans mon souvenir, cet épisode a vraiment remué tout le pays. Je ne sais pas, maintenant, à quel point ça a été choquant. Ça a été un réveil pour beaucoup de gens, un déclic pour qu’ils s’impliquent politiquement. Il y a quelque chose qui nous a échappé à ce moment-là. Ce qu’il s’est passé en 2017, c’était presque trop évident. J’ai eu l’impression de me retrouver dans la même situation qu’en 2002, mais avec plus de cynisme. À l’arrivée au second tour de Marine Le Pen, la réaction des gens n’a pas été assez à la hauteur. Il y a quelque chose d’accepté, sans surprise, qui me gêne.

Les réseaux sociaux ont-ils joué dans cette période de l’acceptation, comme tu en parles dans ton roman ?
Les réseaux sociaux sont un des symptômes. Mais le souci global reste plus au niveau de l’ordre du temps qui n’a plus la même signification. Il y a une forme de rapidité, de nervosité. On ne réfléchit plus profondément, on ne prend plus le temps de le faire. Nous sommes dans l’ère du commentaire. Les réseaux sociaux ont ce pouvoir de faire en sorte que quelqu’un donne son avis sur quelque chose, et change de sujet deux secondes plus tard. J’ai l’impression que ce qui peut se passer en 24 heures aujourd’hui, aurait pu se passer en un mois il y a 15 ans.

Un roman doux qui s’écoute, se vit et se lit. Crédits : DR

Peut-on dire que votre roman est globalement nostalgique ?
Moi je le suis. Ce n’est pas, par contre, une nostalgie dans le sens d’une tristesse, d’un regret. C’est une nostalgie contemplative de réflexion, dans un processus de regard en arrière pour tenter de comprendre la société d’aujourd’hui. Depuis le début de la promotion de mon livre, j’essaie de dire que pour moi, l’écriture de ce livre a été une prise d’élan pour mieux me plonger dans l’époque. Il y a un passé désordonné au sein duquel je reviens par épisode, ensuite il y a le présent plus rangé. J’essaie de faire réfléchir mon personnage à ce qui va arriver.

Si vous deviez garder ne serait-ce qu’une chose des années 2000, qu’est-ce que ça serait ?
Il y a tellement de choses qui m’ont marqué, c’est impossible ! Je dirais que c’est une succession d’événements qui m’ont vraiment fait changer le cours des choses, la manière dont on voit le monde aujourd’hui. L’affaire Zyed et Bouna m’a heurté, personnellement, dans ma vie de jeune adulte. Le traitement médiatique qui en a été fait, sur le rythme du commentaire et de la petite phrase, a fait qu’on a oublié l’essentiel : deux enfants qui avaient peur. À l’époque des faits, c’était très grave. Aujourd’hui, ça s’est encore plus banalisé, anodin, quand on pense à Adama Traoré, à Théo… C’est devenu acceptable, on en revient à ce que je disais. On a de moins en moins de capacité à s’émouvoir. L’émotion, ce n’est pourtant pas un gros mot.

Millenium Blues, de Faïza Guène, Fayard, 234 p., 19 €.


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