« Une histoire qui prenne en compte les femmes, les colonisés et les immigrés »

Extrait de la couverture du livre "Les luttes et les rêves" de Michelle Zancarini-Fournel, La Découverte, décembre 2016 - Crédits : La Découverte

Écrire une histoire de France hors-clichés, loin du regard ethnocentré d’un « récit national » : telle est l’ambition de Michelle Zancarini-Fournel dans Les luttes et les rêves, une histoire populaire de la France (Zones – La Découverte, 2017). Professeur d’histoire émérite à l’Université Lyon 1, elle y retrace « de 1685 à nos jours » une France où colonisés et immigrés ne sont plus oubliés. Rencontre.

Michelle Zancarini-Fournel, professeur émèrite à l'Université Lyon 1, auteure de Les Luttes et les rêves aux éditions La Découverte
Michelle Zancarini-Fournel – Crédits : La Découverte

Vous démarrez le livre par l’instauration du code noir (qui pose les règles de l’esclavagisme en France), et le terminez par la France post-coloniale (de l’affaire du foulard aux révoltes des banlieues en 2005). Pourquoi cette volonté de mettre les populations colonisées et immigrées au cœur de l’histoire française ?

Choisir quelle chronologie adopter pour cette histoire de France a été une décision politique. Il y a tout un débat autour ce que certains appellent le  ” roman national”, qui veut ancrer nos origines dans une histoire gauloise ou franque, c’est à dire Vercingétorix ou Clovis, pour souligner les racines chrétiennes de la France. Comme beaucoup d’historiens, je ne partage pas cette idée. J’ai donc réfléchi à la date à laquelle je pourrais faire commencer cette histoire populaire. J’ai eu l’idée de partir de 1685, date importante au milieu du règne de Louis XIV, pour faire démarrer cette recherche par le Code Noir. Un des objectifs que j’avais, du point de vue spatial et social, était de ne pas faire une histoire parisienne, souvent confondue avec une histoire nationale. Faire une histoire dans tout l’hexagone, à la campagne, dans les petites villes etc. Une histoire qui ne soit pas boiteuse, qui prenne en compte, bien sûr, les femmes à égalité, mais aussi les colonisés et les immigrés. Je pense qu’ils font partie d’une histoire de France qui ne doit pas être seulement hexagonale, non seulement pour les inclure et les assimiler, mais parce que l’histoire des territoires, et bien sûr l’histoire de ces personnes, ont vraiment eu une influence sur notre histoire générale. Ensuite, la date de 2005 me parait absolument fondamentale. Non seulement parce que c’est une date où la question du post-colonial est posée, depuis le mois de janvier avec l’appel des Indigènes de la république jusqu’aux émeutes de l’automne. Mais aussi parce que pendant ces rébellions qui enflamment les banlieues, on établit l’état d’urgence, et qu’aujourd’hui on est plus que jamais dans l’état d’urgence.

Vous sortez d’une vision de l’histoire de France où les populations intellectuelles continentales, blanches, sont au coeur des changements. Quelle importance à la recentrer sur l’action les populations dominées ?

Cela vient du projet global du livre, de faire une histoire par en bas, une histoire des subalternes, et leur donner toute leur place dans ce que l’on appelle aujourd’hui leur « capacité d’agir » (expression développée en 1963 par l’historien britannique Edward Thompson, ndrl). J’ai essayé de traquer, dans les sources, dans les livres qui ont été écrit sur ces périodes, cette « capacité d’agir ». Cette forme de résistance n’est pas seulement une histoire de résistance. Il y en a, mais il y a aussi des compromis, des accommodements, au quotidien, qui est parfois très dur. En les traquant j’en ai trouvé des formes diverses, qu’elles soient individuelles, pour les esclaves qui tentent d’échapper à leur condition avec ce qu’on appelle le maronnage par exemple, ou bien qui limitent volontairement leur travail et se réunissent la nuit pour chanter et danser au détriment de leur forme physique du lendemain. Tout une série d’être au monde, de façons de faire, d’actions petites et grandes, tout au long de cette histoire. Pour moi ces formes d’action, qui ne ne sont pas toujours des insurrections, sont politiques au sens d’une politique du peuple.

Le livre prend pour point de départ le Code Noir, publié en 1685, recueil de textes de loi encadrant la pratique de l'esclavage dans l'Empire français. Ces recueils regroupent, autour de l'ordonnance ou édit de mars 1685, les lois, les décisions royales, les textes juridiques élaborées par le pouvoir royal pour les colonies, et relatives au gouvernement, à l'administration et à la condition des esclaves des pays du domaine colonial de la France entre 1685 et la fin de l'Ancien Régime.
Le livre prend pour point de départ le Code Noir, publié en 1685, recueil de textes de loi encadrant la pratique de l’esclavage dans l’Empire français. Crédits : Wikimedia Commons

Vous évoquez souvent des moments oubliés, voir tus, de l’histoire de France.

Ce n’est pas forcément une occultation volontaire, c’est que ça n’intéressait pas. Mais surtout, dans notre profession, ces histoires ont été faites mais de façon séparée. Tardivement d’abord, c’est à dire qu’on a étudié séparément l’immigration, l’histoire africaine, l’histoire du Maghreb, et en particulier l’histoire algérienne. C’est cette connexion que j’ai essayé d’écrire, pour montrer que ce ne sont pas des histoires séparées, que ce sont des histoires connectées.

C’est une démarche politique, comme vous le disiez, face au récit national ?

Une démarche politique contre le récit national, et contre l’histoire identitaire, ça c’est sûr. Je m’inscris contre une histoire identitaire de la France. « Français de souche » ou « issu de », ça me hérisse ! C’est problématique, les mots ont leur importance, et ce qu’ils charrient de connotations.

Était-ce plus important pour vous d’inclure dans une grande histoire de France des événements récents — comme Mai 67 en Guadeloupe ou la révolte des banlieues en 2005, peu considérés politiquement ?

Mai 67 à plusieurs titres. Je savais ce qui s’était passé, car quand j’étais étudiante, j’avais manifesté à Paris au moment du procès du Groupe d’organisation nationale de la Guadeloupe (GONG), en février 1968. J’ai recommencé à travailler là-dessus en 2009, et on m’a proposé d’être dans une commission ministérielle sur le sujet. J’ai pu accéder à un certains nombres de dossiers, m’intéressant à la question de la politique de l’état, et de l’action des forces de l’ordre dans cette révolte, dont le nombre de morts est incertain, discuté. Officiellement il y en a eu 8, connus, identifiés, leurs noms n’ont jamais été publié, sauf dans le rapport d’un commissaire divisionnaire de la PJ de juin 1967, que j’ai lu. Nous n’avons pas réussi à élucider la question du nombre de morts après deux ans de travail. Mais on a réussi à montrer, très précisément, quelles forces de l’ordre étaient sur place, à quel moment, et où. L’histoire continue à s’écrire, et je reviens justement de Guadeloupe où une nouvelle campagne de recueil de témoignages va être entreprise, en partenariat avec l’Université et l’action culturelle de la région Guadeloupe.

Peut-on comparer la répression étatique contre ces mouvements, et la violence policière actuelle dans certains quartiers, et lors des révoltes de 2005 ?

Je ne pense pas qu’il y ai de continuité historique entre ces deux événements. En revanche, je suis troublée du point commun entre plusieurs moments : le massacre des tirailleurs en 44 au Sénégal, la manifestation du 14 juillet 1953 à Paris — où la police parisienne tire sur le cortège du parti populaire algérien (7 morts, 6 algériens plus un militant CGT parisien), et puis Mai 67. Ce ne sont pas les mêmes forces de l’ordre, mais il y a le même script : on tire sur des personnes dont la plupart ne sont pas armées. On évoque dans des rapports la légitime défense, on dit dans les trois types de rapports que ce sont les gens qui se sont attaquées aux forces de l’ordre, on légitime le fait d’avoir tiré. Les rapports sont extrêmement euphémisés, parlent d’un nombre de morts incertain, caché d’un certain point de vue. Ensuite, il y a eu une espèce de chape de plomb, on a oublié ces événements. Ils sont ressortis récemment, grâce à des associations et des militants. Là, il y a une continuité. Pourquoi je dirais qu’il n’y en a pas complètement avec 2005 ? C’est qu’il n’y a pas de mort par balles. Il y a des morts, dans des conditions particulières individuelles. Mais dans le cadre des émeutes elles-mêmes, il n’y en a pas. Il y a une chose si, qui pose question, et qui va jusqu’à Rémi Fraisse : une grenade lancée dans une mosquée, ce qui a contribué à faire repartir une situation qui avait commencé à s’apaiser après la marche blanche des habitants à Clichy-sous-bois. A tout moment dans les manifestations, il y a emploi de grenades offensives alors qu’elles sont interdites par toute une série de circulaires. Il y a un apprentissage, un armement de défense et d’attaque, communs aux chefs du service d’ordre. Mais ça n’a pas commune mesure avec les situations coloniales.

Les événements récents en Guyane participent-ils, selon vous, de cette place des colonisés dans l’Histoire de France ?

Ils y participent, car ces territoires n’ont pas atteins le développement économique de la métropole. Il y a un certain nombre de phénomènes d’inégalités territoriales sur lesquelles s’appuie le mouvement de contestation. Les gouvernements français successifs ont choisi, devant le processus de décolonisation à partir des années 60, et face au danger que représentait pour eux la prise de pouvoir de Fidel Castro à Cuba en 1959, de faire une politique de développement. Elle a été lente, insuffisante, et a laissé des secteurs entiers de côté. J’étais en Guadeloupe récemment, et il y avait une petite ville qui n’avait pas d’eau. Les habitants ont barré la route principale, près de la préfecture, pour en réclamer. Ça, on le voit pas dans l’hexagone. Cet exemple très précis montre qu’il y a des zones, des phénomènes d’inégalités territoriales profondes, sur lesquelles s’appuient tout ce mouvement depuis la fin du XXe siècle. L’histoire coloniale, la mémoire de longue durée, la question de l’esclavage : tout ça travaille les sociétés, et surtout des groupes militants. Les jeunes s’impliquent beaucoup dans des groupes culturels, — musique, danse, et font de la politique, s’impliquent dans une revendication d’identité et de spécificité tout en réclamant l’égalité. On est toujours dans la même revendication : vous dites que nous sommes français, donnez-nous la même chose qu’en métropole.

Vous donnez aussi une place importante aux femmes dans votre livre. Y a-t-il un enjeu similaire, du point de vue de la pratique historique, à mettre en avant le rôle des femmes ?

J’ai eu, avec cette question de la place des femmes dans l’histoire, la même attitude qu’avec celle des colonisés et des émigrés. C’est une histoire qui doit être intégrée. Elle n’est pas à part. Je les ai intégré à égalité dans le récit historique, montrant chaque fois quelles places elles occupaient. A tout moment, dans des contextes très différents, les femmes sont là et agissent. Il y a différentes situations, par exemple les femmes qui pendant la révolution française prenaient le sucre à des accapareurs et le revendait pour ce qu’elles considéraient comme un prix juste dans la rue. Ou bien les femmes qui, au moment où la vie était extrêmement chère en 1910-11, ont saisi des marchandises, et se sont opposées à ces conditions. Elles se sont saisies de quelque chose qui était leur quotidien, et se sont organisées. Oui, elles sont là, et chez les colonisés et les émigrés il y a aussi des femmes !

Les luttes et les rêves, une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours
Michelle Zancarini-Fournel
La Découverte, Zones, Décembre 2016

Le livre est disponible gratuitement en ligne à cette adresse.


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  • VÉRITÉS
    Vérité ! Éternel sujet des discordes du monde ! cherchée par les uns, cachée par les autres, aimée passionnément, ou persécutée follement, mais revendiquée toujours par ceux qui ont voulu régner sur la terre, alors qu’aucun d’eux ne la possédait. Et si vous demandez pourquoi elle a ce prestige, on vous dira que c’est parce que tout au fond de l’histoire se trouva un temps où la VÉRITÉ était la base même du pouvoir. Celui qui SAVAIT enseignait et cela lui conférait une puissance sociale, une autorité. C’était l’âge d’or, l’époque bienheureuse où régnait le Droit naturel (Jus Naturale). Cela dura pendant une longue période de temps, toute la première jeunesse de l’humanité, et c’est pour cela que l’atavisme rend à l’enfance actuelle, quand elle n’est pas pervertie par le milieu social, la spontanéité du vrai instinctif. Le mensonge n’a été introduit dans le monde qu’avec l’usurpation et pour la justifier.

    LA SCIENCE ANTIQUE
    Quels étaient donc ces premiers instructeurs de l’humanité qui expliquèrent à l’homme la Nature et ses mystères, la vie et ses lois ? La tradition de tous les pays fait remonter cette première science à une « race divine ». Puis, quand vint la religion moderne qui résuma tous les Dieux en un seul, on déclara que « la Révélation vient de Dieu ». Mais ceux qui parlaient ainsi s’appuyaient sur une tradition altérée ; si nous remontons à sa source, nous ne trouvons pas un Dieu, mais des Dieux, et si nous cherchons quel était le secret de leur nature divine, nous devons remonter plus haut encore, et dans ce passé lointain, nous ne trouvons plus des Dieux, mais des Déesses, et forcément nous constatons que c’est cette primitive Divinité, la Déesse, qui a instruit les hommes. Nous comprenons alors que la source de toute vérité, c’est l’Esprit féminin.
    https://livresdefemmeslivresdeverites.blogspot.fr/

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