Solidarité et engagement : les voix du peuple kurde à Paris


Les Kurdes, plus grand peuple sans état, font la une de l’actualité depuis leur victoire sur le front syrien de Kobané en 2014. Milices de femmes résistantes aux djihadistes, projet démocratique au Rojava, répression en Turquie : les quelques 250 000 Kurdes de France suivent de loin la lutte de leur peuple au Moyen-Orient. Reportage à Paris, où la « question kurde » anime une communauté diverse et militante.

Midi à Strasbourg-Saint-Denis, au cœur du 10e arrondissement de Paris : au milieu des restaurants, bars, brasseries, maraîchers, épiceries, coiffeurs et autres Telecom, on trouve sur les 340 mètres qui séparent la porte Saint-Denis à la rue du Château d’Eau pas moins de 13 restaurants estampillés cuisine turque ou kurde. Au calme, dans la rue adjacente d’Enghien, se trouve le Centre Démocratique du Kurdistan.

Bienvenue au CDKF, partisan du PKK

Je suis accueilli par Mr. Eksen, chargé des relations extérieures, dans l’espace à la fois bibliothèque et salon de thé qui sert d’entrée à l’immeuble. La télévision y résonne au son de RojTV, chaîne kurde par satellite. Il m’emmène au travers de halls et de couloirs, où apparaissent bustes et portraits de martyres femmes et hommes de la cause kurde. Ce lieu, encore appelé centre culturel il y a quelques mois, accueille désormais le Comité Démocratique Kurde en France (CDKF). « Nous avons pour mission de faciliter l’intégration de la communauté kurde en France, et développer la culture de ce peuple », explique Mr. Eksen, né en France dans les années 80 après que ses parents aient fui le coup d’état de 1980 en Turquie. Cette façade associative cache pourtant un activisme radical et assumé, « notre fédération est partisane du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) ».

Considérée comme terroriste par la Turquie et ses alliés occidentaux, le PKK est au cœur de la lutte armée pour l’auto-détermination du peuple kurde. Mr. Eksen, comme la plupart des kurdes qui fréquentent le centre, supporte ouvertement le projet de l’organisation qui prône selon lui « l’idée d’un peuple uni, avec une vision démocratique ». En 2013, le meurtre de trois activistes kurdes, dont une des fondatrices du PKK, Sakine Cansiz, donnait un coup de projecteur en France à la lutte qui anime ce peuple face aux dérives autoritaires du pouvoir turc. Les dernières conclusions de l’enquête pointaient d’ailleurs le rôle des services secrets turcs dans cette exécution. Si Mr. Eksen réfute les accusations de financement du PKK, il revendique le soutien total du CDKF à ce mouvement. Relié aux 24 autres fédérations françaises (trois en région parisienne, le reste dans les grandes villes), cette organisation communautaire et militante s’épanouit sur le modèle du « confédéralisme démocratique », justement prôné par le PKK.

Au Centre Démocratique du Kurdistan à Paris, se trouve un autel en mémoire des trois militantes kurdes tuées dans le quartier en 2013. La verrière à droite contient des photos de tous les martyrs de la cause, surplombés du slogan : "Lehengên destana azadiyê nivîsîn", en français "Les braves héros de la liberté".
Au Centre Démocratique du Kurdistan à Paris, se trouve un autel en mémoire des trois militantes kurdes tuées dans le quartier en 2013. Crédits : Antonin Padovani

Le “confédéralisme démocratique”, projet politique en zone de conflits

Pour bien comprendre le projet politique du PKK, il est important de remettre son action dans le contexte historique du Kurdistan. Les 40 millions de Kurdes recensés dans le monde sont majoritairement établis dans une région montagneuse, partagée entre les territoires de Turquie, de Syrie, d’Irak et d’Iran. Culture ancestrale implantée depuis plus de 5000 ans dans cette ancienne Mésopotamie, l’histoire mouvementée de ce peuple l’a mené à revendiquer son autonomie après la Première Guerre mondiale. Après l’éclatement de l’Empire ottoman, les états occidentaux évoquent la possibilité d’un territoire kurde lors du traité de Sèvres, en 1920. Mais le leader nationaliste turc Mustafa Kemal, qui vient de créer la République de Turquie, s’y oppose lors du traité de Lausanne, en 1923. Dès lors commence une lutte qui confronte dans cette région la volonté d’unification de l’état turc et les revendications kurdes à l’auto-détermination.

En 1978, des Kurdes de Turquie créent le PKK. L’organisation, alors marxiste-léniniste, prend les armes dès 1984 pour défendre son projet de société révolutionnaire et indépendante. Le conflit avec l’état turc fait des milliers de morts. Dans le courant des années 90, le PKK opère un basculement idéologique majeur, sous l’égide de son leader Abdullah Öcalan, surnommé Apo (équivalent du français « tonton »). Emprisonné par les Turcs depuis 1999, Öcalan théorise un projet politique basé sur l’organisation de communes locales en fédérations, coordonnées les unes aux autres. Influencé par ses échanges avec le penseur libertaire américain Murray Bookchin, et les expériences de communes autonomes dans les quartiers populaires kurdes des villes de l’ouest turc, Abdullah Öcalan rejette le principe d’état-nation. Ce « confédéralisme démocratique » est basé selon Wikipédia sur « une économie de type collectiviste, un système de fédéralisme intégral entre communes et une coopération paritaire et multi-ethnique dans des systèmes organisationnels et décisionnels autogérés ».

Abdullah Öcalan, leader idéologique des kurdes du PKK, est emprisonné seul sur l'île-prison turque d’İmralı depuis 1999.
Abdullah Öcalan, leader idéologique des kurdes du PKK, est emprisonné seul sur l’île-prison turque d’İmralı depuis 1999. Crédits : Antonin Padovani

Une nouvelle étape avec la guerre contre l’EI ?

L’expérience d’un Kurdistan confédéraliste s’épanouit depuis la prise de Kobané dans le Rojava, territoire kurde de Syrie à la frontière turque. Les villes assiégées de cette zone sont devenues le laboratoire de cette nouvelle forme d’organisation, verticale et paritaire, tandis que la guérilla contre l’Etat Islamique et les militaires turcs fait rage. Toutefois, tout le peuple kurde ne se reconnaît pas dans la situation au Rojava. En Irak, un parlement autonome siège sous l’égide du gouvernement régional du Kurdistan (GRK) depuis 1991 et la fin de la guerre du Golfe.

Intégrés aux instances démocratiques irakiennes à la suite de la chute de Saddam Hussein, les Kurdes d’Irak bénéficient d’un statut de province autonome depuis 2005, et souhaitent aujourd’hui acquérir leur indépendance politique et territoriale. Une divergence politique qui amène les Kurdes irakiens à s’allier aujourd’hui avec les États-Unis et la Turquie, dans leur lutte contre l’État Islamique. Les peshmergas — combattants des forces armées du Kurdistan irakien, se sont distingués récemment dans leur combat au côté des forces irakiennes à Mossoul. Leurs bonnes relations politiques et économiques avec le gouvernement d’Ankara, qui mène une politique ouvertement anti-kurde sur son territoire et à la frontière syrienne, rendent aujourd’hui le dialogue tendu avec les partisans du Rojava, jusque dans la communauté française.

A Paris, différentes sensibilités pour la cause

Les différences de sensibilité dans la communauté kurde s’expriment aussi en Europe, où 1.5 à 1.7 million de Kurdes, selon les estimations les plus récentes, forment une diaspora. Le Centre Démocratique du Kurdistan à Paris, à travers le CDKF, entend donc sensibiliser la communauté française aux expériences politiques du Rojava. Mr. Eksen estime qu’elle exprime à majorité « une très forte sympathie pour le projet d’autonomie démocratique du PKK ». Pour cela, les fondements du confédéralisme démocratique sont appliqués dans l’organisation du CDKF : « C’est la démocratie du bas vers le haut, le même principe qu’une association : la base va déterminer ses choix et ses actions. »

Environ 120 membres se réunissent une fois l’an pour élire une femme et un homme en coprésidence, puis tous les deux mois en commissions, elles aussi paritaires. « Une haute fonction dans ce système ne garantit pas d’attributs particuliers », détaille Mr. Eksen, pour qui « le pouvoir est le principal frein du développement humain ». Concrètement, les commissions se constituent au fur et à mesure des besoins : « A Paris, nous avons remarqué un besoin de travail dans la communauté, une commission a été créée pour élaborer des projets et donner du travail ». Le CDFK espère en employant la méthodologie du confédéralisme démocratique à son échelle, aboutir à « un travail de conscientisation qui touche petit à petit toute la communauté ». Il ajoute : « Les Kurdes d’Irak, de Syrie, et d’Iran sont très minoritaires dans notre communauté, mais nous sommes tous solidaires. Les idées peuvent être différentes, mais la solidarité reste ».

Le Centre Démocratique du Kurdistan accueille régulièrement des conférences, des cours de langue française pour les kurdes, de musique traditionnelle, mais aussi les réunions du Conseil Démocratique Kurde parisien. Crédits : Antonin Padovani

Différentes orientations politiques…

Allons voir du côté de l’Institut Kurde de Paris, fondation créée en 1983, qui sur son site internet se décrit comme « un organisme culturel indépendant, non politique et laïc ». Ce centre de documentation et de promotion de la culture kurde organise des conférences, accueille des chercheurs, et finance même la venue d’étudiants kurdes en France. Pour Mr. Eksen, « l’Institut se dit apolitique, mais il n’est pas neutre ». Sous-entendu : un respect mutuel entre les deux institutions sur leurs engagements associatifs et culturels, mais une méfiance quant aux orientations politiques.

Gérard Gautier, professeur à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO) et bibliothécaire de l’Institut Kurde, réfute cette affirmation : « Notre fondation n’est pas liée à une formation politique, même si le PKK dit qu’on soutient le gouvernement kurde d’Irak ». « C’est à la fois le problème et la force de la communauté kurde, d’être très politisée », analyse-t-il, « pour notre institution il est nécessaire d’avoir du recul, même si on est dans le politique quand on possède une dizaine de milliers de documents traitant de cette question ». Pour preuve d’ouverture, il met en avant son travail avec l’Université Kurde en Turquie, et la prudence dans l’expression qu’exige de faire venir des professeurs, potentiellement menacés par le pouvoir turc à leur retour.

Dans le salon de thé du Centre Démocratique, les kurdes de Paris se retrouvent pour discuter et regarder les infos en langue kurde. Plusieurs chaînes diffusent l'actualité kurde, dont RojTV, basée en Belgique.
Dans le salon de thé du Centre Démocratique, les kurdes de Paris se retrouvent pour discuter et regarder les infos en langue kurde. Crédits : Antonin Padovani

Une expérience démocratique inspirante

Malgré ces divergences institutionnelles dans les moyens de sensibiliser à la cause, la communauté semble être soudée autour de la défense du droit du peuple kurde à disposer de lui-même. Revendication plus particulièrement visible chez les soutiens du PKK, que l’on voit régulièrement manifester Place de la République pour réclamer la libération d’Öcalan, ou encore récemment à Sarcelles pour dénoncer la présence d’un candidat qu’ils estiment proche du parti présidentiel turc (AKP) aux législatives. De plus, l’actualité du « confédéralisme démocratique » au Rojava, et son image d’expérimentation démocratique à grande échelle, font des émules dans les cercles libertaires et de la gauche radicale française. PCF, NPA, France Insoumise : les responsables de ces partis ont tous exprimé publiquement leur soutien voire leur adhésion au projet en cours dans cette région.

Nous avons rencontré Raphaël Lebrujah, qui y a passé un mois fin 2015. « Le rapport à mes actions militantes m’a poussé à chercher des choses intéressantes là-bas », explique le jeune homme, qui écrit actuellement un livre sur son expérience. Sur place, il est convaincu par la cohérence du projet, heureux de constater qu’il « n’y a pas là-bas de dégénérescence en dictature ». Il crée en décembre dernier « Initiative pour un Confédéralisme Démocratique », association qui se donne pour rôle d’animer et d’informer sur la situation au Kurdistan, et « d’envisager les pratiques dans un cadre européen ». « Ce n’est pas une solution, une finalité, mais par là où commencer », veut croire Raphaël Lebrujah, « si on veut les soutenir réellement, il faut s’approprier leur projet politique progressiste ». Mr. Eksen pense lui aussi que « les revendications et le projet kurde au Rojava, universel, peuvent apporter des leviers ici, en France ». Le travail du Centre Démocratique du Kurdistan à Paris contribue donc à promouvoir l’expérience démocratique du Rojava, et son projet d’autogestion égalitaire et universel, auprès de la communauté comme des publics intéressés. Mr. Eksen pense y arriver « lentement mais sûrement », même si « pour nous ce qui est important, c’est avant tout comment la communauté s’organise et vit là-bas, au Rojava ».

Pour aller plus loin :

Quelle révolution au Rojava ? https://www.revue-ballast.fr/quelle-revolution-au-rojava/

Une autre forme de démocratie s’épanouit au Rojava : https://reporterre.net/Une-autre-forme-de-democratie-s-epanouit-au-Rojava-le-Kurdistan-syrien

Préface de Michael Löwy « Le Kurdistan libertaire nous concerne ! » à l’ouvrage collectif : La commune de Rojava. L’alternative kurde à l’État-nation : https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2017/04/20/preface-de-michael-lowy-le-kurdistan-libertaire-nous-concerne-a-louvrage-collectif-la-commune-de-rojava-lalternative-kurde-a-letat-nation/


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