Ces femmes qui font bouger la Méditerranée

Première table ronde à l'Institut du monde arabe (IMA), le jeudi 1er juin, lors du Premier forum international du Huffpost Maghreb, avec Sophia Akhmisse, Dalila Nedjem, Olfa Terras-Rambourg, Leila Riahi Gaieb et Karima Mkika. Crédit photo : Roxanne D'Arco
Première table ronde à l'Institut du monde arabe (IMA), le jeudi 1er juin. Crédit photo : Roxanne D'Arco

Face à des sociétés patriarcales, les femmes de la Méditerranée agissent, évoluent et s’investissent dans la société. Comment ? Pourquoi ? Dans quels domaines ? Réponse avec quelques-unes de ces représentantes exceptionnelles.

Jeudi 1er juin, elles étaient une vingtaine de femmes réunies au dernier niveau de l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris. Non seulement il fait beau, mais en plus, de nombreuses personnalités sont présentes pour raconter leur expérience, échanger, ou encore débattre. L’événement est co-organisé avec le Huffpost Maghreb. Ces femmes viennent du Maroc, d’Algérie, de Tunisie ou encore de Libye, abordant des thématiques larges telles que le féminisme, la sexualité, la société civile, la culture, ou encore l’entrepreneuriat, sous le prisme de l’actualité. Parmi elles, Essma Ben Hamida et Dalila Nadjem.

Essma Ben Hamida : le micro-crédit au service des femmes

Le regard mutin, rousse, lunettes et rouge à lèvres, Essma Ben Hamida est une dame petite et élégante. Tunisienne, elle a été géographe, historienne, enseignante et journaliste, notamment auprès des Nations Unies.  Souriante, elle raconte : « J’ai été amenée à beaucoup travailler sur les crises autour de la culture, de l’alimentation, de l’environnement. J’ai eu une prise de conscience en allant sur le terrain, en visitant des projets de développement en Afrique subsaharienne, en Asie ou encore en Amérique latine. Et finalement en Tunisie, j’ai compris que mon rôle n’était pas de continuer à écrire mais de passer à l’action. » C’est ainsi qu’elle crée avec son mari un bureau en Tunisie de l’ONG Enda, sous le nom d’Enda inter-arabe, la première étant déjà basée à Dakar.

Depuis 28 ans, Essma Ben Hamida se concentre, à travers l’ONG, sur les jeunes et les femmes. Puis,  « on s’est rendu compte que les femmes venaient pour leurs enfants mais qu’elles n’étaient pas actives, en tout cas, en tant qu’entrepreneures ». L’ex-journaliste s’en étonne, comparant avec les marchés d’Afrique subsaharienne où «l’on voyait beaucoup de femmes alors qu’en Tunisie ce n’était pas le cas ». Face à cette question, ses interlocutrices estiment alors qu’elles n’ont pas de compétences, hormis la couture. Bingo ! L’outil parfait lui vient en tête : le microcrédit.

En 1995, personne ne croyait en nous, mais c’est comme ça que nous avons lancé le premier programme de microcrédit en Tunisie

« En 1995, personne ne croyait en nous, mais c’est comme ça que nous avons lancé le premier programme de microcrédit en Tunisie. On a commencé avec 20 000 dollars », dit-elle, les yeux pétillants. Pour autant, la mise en place n’est pas facile. Face à un état interventionniste, difficile de faire comprendre aux gens que le concept n’est pas subventionné par le gouvernement, et que le prêt doit être remboursé. Aidé par d’autres ONG ou instances européennes, le programme se tourne particulièrement vers les femmes.

Le microcrédit, un véritable changement pour la société tunisienne ? « Oui ! Heureusement que je suis encore vivante pour dire que j’assiste plus qu’à un changement, à une révolution entrepreneuriale féminine, estime Essma Ben Hamida, les Français disent « l’argent ne fait pas le bonheur », et bien moi, je dis que c’est le contraire. Quand vous donnez l’argent aux femmes, quand elles sont en possession de leur argent, elles décident et s’émancipent. Elles peuvent gérer leur famille, leurs enfants et même leur mari ! » Elle-même est la fille d’une femme micro-entrepreneuse avant l’heure, pour permettre à ses cinq filles de faire leurs études. Pourtant, elle se souvient aussi des fois où sa mère se retrouvait obliger de demander de l’argent à son propre père : « C’était pénible. Quand on demande de l’argent, on perd sa dignité. Et aujourd’hui, on voit des femmes qui n’ont pas à demander de l’argent, mais à créer leur travail. Elles participent à la société. Elles voient le regard de leur famille, de la communauté autour d’elle. »

Dalila Nadjem, l’art de la culture

« Qu’est-ce qui m’a donné envie de partir ? À cette époque, je suis jeune, et je vois le soleil, la mer, la nonchalance, les odeurs, les cafés, cette chaleur… J’étais insouciante, je ne me rends pas compte. » Dalila Nadjem est née en France, et part pour l’Algérie lorsqu’elle a 20 ans. Quelques allers-retours avant de s’installer définitivement en 1992 là-bas. Elle y fonde une famille, puis décide de se lancer dans la culture. « Je n’ai pas monté la maison d’édition tout de suite (les Editions Dalimen, lancée en 2001, nldr). Mon idée au départ était d’ouvrir une libraire, et c’est ce que j’ai fait en dernier. Vers 1985, il y a des petites librairies en Algérie, mais il n’y a pas tout et ça m’interpelle. Il y a quelque chose à faire. Et ensuite arrive le terrorisme, et là, on brûle les bibliothèques, les écoles, tout ce qui concerne la culture. On est face à l’ignorance, à la bête immonde et on est perdus », raconte-t-elle, d’un calme olympien. Là, installée sur la terrasse de l’IMA, Dalila Nadjem raconte ces années de combat contre le terrorisme. Des années de peur, d’insouciance mais aussi de réel bonheur !

« On y croyait. On a fait les meilleures soirées à cette période, les meilleures rencontres… », résume-t-elle avec un sourire. Aujourd’hui, elle garde encore une certaine amertume en se remémorant l’indifférence du monde face à cette période trouble de son pays. Et la culture dans tout ça ? « Après la réconciliation nationale, qu’on soit pour ou contre, c’était un passage obligatoire, on a eu la chance d’avoir un coût du pétrole très élevé. Ça a permis de redresser le pays. Il y a eu beaucoup de vols et de corruption, mais il y a eu des bonnes avancées, notamment dans la culture », explique Dalida Nadjem.

La culture est la première victime. Alors que c’est le contraire qu’il faut faire

Des bibliothèques sont construites un peu partout, on ouvre le robinet pour relancer l’édition, la musique ou encore le théâtre, notamment à travers des festivals… Le monde du livre évolue aussi « même s’il nous faut encore quelques années pour structurer le métier. Il faut que l’on puisse répondre aux besoins, et construire de vrais modèles économiques. » Pour autant, la dirigeante du festival de la bande-dessinée, depuis dix ans, estime que l’Algérie a du potentiel, notamment dans ce domaine.

« J’en vois des jeunes, des vieux, des intellectuels… Avant, ils travaillaient dans l’ombre. Ce n’était pas assez noble pour l’élite. Et puis là, ça change. On a formé des auteurs, ils voyagent à travers le monde. Je développe beaucoup la BD africaine. Des liens se créent. Je pense qu’il y a plus de connexions, c’est plus humain avec la bande-dessinée », déclare cette cheffe d’entreprise. Elle ajoute que le salon du livre d’Alger est le plus gros du monde arabe. À l’occasion de différents événements liés à la culture, le pays a pu compter jusqu’à 800 éditeurs. Mais depuis l’arrivée de la crise, fin 2015, leur nombre s’est stabilisé à une centaine. « La culture est la première victime. Alors que c’est le contraire qu’il faut faire », regrette-t-elle.

Les hommes n’aiment pas trop qu’une femme réussisse dans les affaires

Pour résumer, Dalila Nedjem est une cheffe d’entreprise reconnue, impliquée dans le développement de la culture dans son pays d’adoption et d’origine, en plus d’être une maman accomplie, bien que divorcée (statut social compliqué pour une femme dans la société algérienne, ndlr). Comment une femme, vue à la base comme une étrangère, fait-elle pour avoir un tel parcours ? « Aujourd’hui, je me pose la question. Je me suis imposée. J’ai reçu des piques au début, mais je me suis défendue. Les gens observent, suivent, et quand ils voient le résultat final, que je bosse, que je fais de bonnes choses, que j’éduque bien ma fille, ils vous protègent. Les hommes n’aiment pas trop qu’une femme réussisse dans les affaires. Ils peuvent admirer, mais ce n’est pas normal. Par contre, les femmes blessent. Le pire ennemi de la femme est la femme. Ça fait mal mais on reste droite, on garde le sourire, on s’éclipse un peu, on se ressaisit et on ressort encore plus forte ! » Dalila Nedjem, en résumé, c’est une belle histoire d’humanité !


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