Les « Tables du Ramadan » : ma soirée avec les bénévoles du Secours Islamique

Tables du Ramadan - Secours islamique

Chaque année depuis 2008, l’ONG organise, les « Tables du Ramadan », un dispositif qui permet aux plus démunis, jeûneurs ou non, de pouvoir manger à leur faim. Récit… en immersion naturellement. 

Quand Samira Alaoui, la responsable de la communication au sein de l’ONG Secours Islamique, m’envoie le communiqué de presse faisant état de l’organisation des « Tables du Ramadan », où des bénévoles cuisinent et servent des plats pour les plus démunis, j’estime que cela mérite d’être relayé.

J’appelle donc Samira Alaoui, voulant lui parler de mon idée d’écrire un article de tendance factuelle autour de cette belle initiative. La jeune femme me « suggére mieux » : participer pleinement, durant toute une soirée, à l’organisation et à la préparation des plats pour jeûneurs et non-jeûneurs. Lorsque je réponds, presque machinalement, que je ne sais pas cuisiner, Samira Alaoui me répond que cela importe peu et qu’il fallait « avoir la niaque ». Rendez-vous est donc pris au boulevard Anatole France, dans la cité populaire (à la basilique fort charmante) de Saint-Denis.

Rendez-vous en terre généreuse

Le Stade de France, lieu de tant de liesses et de drames, surplombe cette petite commune de la banlieue parisienne. Sous un ciel gris qui menace de déverser sur la population une belle averse pour bien commencer le week-end, je me rends à l’adresse indiquée qui est située juste à côté du métro « Porte de Paris ». En longeant un peu le boulevard Anatole France, je tombe sur une grande tente portant le logo bleu clair du Secours Islamique. Après les salutations d’usage et la déclinaison de mon identité, deux hommes se chargent de m’inscrire au registre des bénévoles et de me donner un t-shirt bleu aux couleurs de l’ONG.

tables du ramadan
La cuisine s’affaire, les tables se dressent… Crédits : Secours Islamique France

Pas le temps de me promener, le processus est bien rodé. D’un côté, un groupe de femmes et d’hommes s’occupent d’éplucher des pommes de terre, des pommes (tout court), et autres fruits et légumes pour les soupes, le dessert, le couscous (nous y reviendrons). De l’autre, quelques hommes (dont votre serviteur) s’échinent à assembler, autour de petites serviettes de papier, des cuillères, fourchettes et couteaux en plastique. Mes comparses de travail s’appellent Wyssem, Abdel ou encore Martial. Ils sont conducteur de trains, ingénieur dans le domaine des médicaments ou encore expert en marketing au sein d’un grand groupe d’agroalimentaire français (qu’on ne nommera pas).

L’atmosphère est bon enfant, les nouveaux bénévoles arrivent et se frottent aux anciens, contant leur expérience au sein d’une ONG créée en 1991 et particulièrement efficace dans ses missions de plaidoirie (interventions auprès d’institutions pour trouver des solutions à des problèmes humanitaires), en particulier sur la pénurie d’eau au Tchad. Un savoir-faire qui est parvenu jusqu’aux oreilles de l’ONU qui a invité le Secours Islamique à intervenir devant une prestigieuse séance plénière composée de pays européens et africains. « Nous avons beaucoup agi à l’international, nous le faisons dans 16 pays. Mais l’idée était de revenir à la France, où nous sommes nés. Nos anciens locaux sont basés à Saint-Denis (l’organisation est désormais basée à Massy, ndlr), il était logique d’organiser ces Tables du Ramadan ici », affirme Samira Alaoui, qui me saisit par le collet pour me demander si je ne manquais de rien et si j’avais « besoin d’informations ».

Rêveries en cuisine

Ces « Tables du Ramadan », organisées comme leur nom l’indique lors du mois sacré pour les musulmans, s’inscrivent en marge de toute une série d’actions que le Secours Islamique planifie toute l’année : maraudes, épiceries solidaires, des actions de « partage, de solidarité et de fraternité ». Une fois cette belle parole dite, Samira m’emmène visiter les cuisines, la salle à ne surtout pas fréquenter pour un jeûneur, c’est dire mon implication dans ce reportage. Dans ce petit tour du propriétaire gastronomique, Samira m’affirme que la nourriture provient de dons de particuliers, sauf pour la viande que l’organisation achète elle-même. On trouve de tout : céréales, lait, pâtes, fruits et légumes… habilement et méthodiquement rangés dans des étagères en ordre. En effet, il s’agit de ne pas se perdre lorsqu’on veut trouver un produit, car il faut faire vite : un premier service pour les non-jeûneurs démarre de 20H à 22H, les jeûneurs prenant ensuite le relais à partir de 22H. « Là tu vois, on rigole, on a un peu de temps, c’est tranquille, mais après, c’est beaucoup plus rythmé… tu ne vois pas le temps passer ! Il y a beaucoup de bouches à nourrir donc tout doit être carré », me confie un des bénévoles.

Derniers préparatifs dans une organisation méticuleuse. Crédits : Secours Islamique France
Derniers préparatifs dans une organisation méticuleuse. Crédits : Secours Islamique France

Au fur et à mesure que l’heure du premier service se rapprochait, une organisation à toute épreuve commençait à se mettre en marche. Ici, un bénévole disposait les tables, là, un autre faisait la vaisselle. Quant à moi, je rangeais des cartons de viande pour les mettre dans l’une des deux chambres froides, de cette grande tente. Il reste une bonne demi-heure avant de commencer à servir les premiers couverts. Ce fut le moment où Habiba, une petite dame à l’éblouissante énergie, arrive pour disposer les équipes selon les services : deux personnes au service des salades, deux autres pour le plat (pâtes, légumes et steak hâché), et deux autres personnes (dont votre serviteur) à la soupe… dont j’appris que c’était le service le plus « chaud ». Je n’ai pas duré longtemps, la soupe étant très chaude, il fallait être extrêmement réactif au service. C’est une « habituée » qui a pris ma place, sourire (narquois, j’en étais quasi-sûr) aux lèvres. J’ai été « mutée » au service des ustensiles en plastique et au pain, ce qui était moins risqué.

Un poème pour dire merci

Je n’ai même pas eu le temps de humer la senteur enivrante des plats succulents disposés tout autour de moi qu’il fallait se mettre en rang : les premières personnes arrivaient. Des visages si différents les uns des autres, je les scrutais un par un. « Bonjour, bon appétit, merci… » ces formules de politesse banales que j’enchaînais contredisaient l’émotion que j’avais dans mon rôle d’un soir : apporter ma pierre à un service qui vient directement en aide à l’autre. Malgré cela, je contenais mon émotion car il fallait faire vite. Passé le premier service, le deuxième arriva à une vitesse quelque peu déroutante. Nous prîmes quelques minutes pour rompre le jeûne ; au menu, dattes et lait caillé, nous faisant la promesse commune de manger plus conséquemment plus tard dans la nuit. Les jeûneurs démunis étaient notre priorité : nous servîmes des assiettes et des bols de soupes en rafale. En guise de remerciement, un homme est venu jusqu’à Noura, la bénévole qui m’accompagnait : « Je vous ai écrit un poème… ». Un poème écrit en couleurs et à la manière d’un enfant. Très touchant moment qui m’est resté. « C’est pour ce genre de petits instants que je viens ici, pour voir des visages différents, mais aussi me sentir utile », me confie Noura, qui m’ajoute aussi que « pendant le mois de Ramadan, il faut redoubler d’actions pieuses, qui sont encore plus récompensées ».

Secours islamique tables du ramadan
L’heure du rush sonne, et tout le monde est sur le qui-vive. Crédits : Secours Islamique France

Il était un peu plus de 23H lorsque les ventres étaient soulagés. Nous distribuâmes les dernières assiettes. Avant de manger à notre tour, il fallait nettoyer la grande salle, récurer les casseroles, laver le sol, les tables et les couverts… Peu importait l’heure, nous ne connaissions pas la fatigue, trop heureux de la mission que nous avons mené à bien en cette soirée : venir en aide à notre prochain. Une fois la salle propre, nous nous sommes installés, nous avons fait connaissance. Je tendais l’oreille, j’écoutais des débats politiques animés improvisés, comme la politique au Proche-Orient, l’état des banlieues en France (« On a beaucoup plus à faire que les autres, c’est rageant mais c’est comme ça »)… mais j’entendais aussi des personnes parler d’amour (« Frère, le temps passe si vite, il faut se marier le plus vite possible sinon tu vas finir seul ») . Les langues se déliaient, dans une atmosphère très joviale et attendrissante.

C’est sur cette note que, dans le métro qui me ramenait chez moi, je m’étais promis de revenir un jour ou l’autre.


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