« Je plaide pour un féminisme décolonial qui ne serait ni blanc, ni religieux, éminemment horizontal et solidaire »

Décoloniser le féminisme, une démarche nécessaire pour un monde meilleur. Respect mag a recontré Soumaya Mestiri pour s'entretenir sur le sujet. Crédit photo : Pixabay
Décoloniser le féminisme, une démarche nécessaire pour un monde meilleur. Crédit photo : Pixabay

Professeur d’université en Tunisie, Soumaya Mestiri est l’auteur de Décoloniser le féminisme : Une approche transculturelle. Dans cet ouvrage, cette intellectuelle revient sur les clichés qui entourent les femmes « du sud », mais aussi de la domination d’une élite que l’on pourrait qualifier de « blanche » dans ce débat. Une réflexion particulièrement d’actualité ces dernier mois. Rencontre.

Comment vous êtes-vous intéressée à ce sujet, au point d’écrire ce livre ?

Initialement, je n’étais pas du tout destinée à travailler sur ce sujet. On suit normalement son sujet thèse, et j’ai travaillé sur le libéralisme de John Rawls, qui est un philosophe américain (mort en 2002, ndlr). Rien à voir avec le sujet de ce livre !

C’est quand je suis rentrée en Tunisie, en 2005, que le sujet m’est venu progressivement. Je me suis rendue compte que les outils que j’avais intégré, assimilé et sur lesquels j’avais travaillé ne correspondaient pas trop à notre vécu. Ils ne peuvent pas être importés tels quels  et plaqués sur notre vécu à nous, au sud. Cette idée a fait son chemin… En réalité, je ne saurais pas dire comment mais je me suis mise à m’intéresser d’abord à une critique du libéralisme, par le républicanisme par exemple, puis en venir aux études postcoloniales de premières générations, donc je me suis intéressée à Fallon, qui a une grande histoire avec la Tunisie donc ça a aidé, puis les études postcoloniales en genre, et enfin la pensée proprement coloniale.

Est-ce que vous parlez d’un féminisme « colonisé » ? Comment le définiriez-vous ?

Je dirais un féminisme colonisant, colonisateur ou colonial. On se rend compte qu’il y a un courant majoritaire que l’on pourrait qualifier de « blanc » au sens conceptuel de la blanchité. Un féminisme donc « mainstream » porté par un certain nombre de femmes qui, sous couvert de bienveillance, de volonté d’apporter la vraie émancipation à leurs consœurs indigènes, veulent imposer une certaine idée de ce qu’est la vie bonne. C’est un féminisme dominateur, hégémonique, qui s’exerce d’une part et d’autre de la Méditerranée. En France, il y a quelques figures comme ça de féministes blanches qui se sentent investies d’une mission un peu civilisatrice. Mais en retour, nous aussi en Tunisie, nous avons ces figures de dames progressistes qui veulent imposer une certaine manière d’être. On peut y voir une forme de maternalisme…

C’est vrai qu’on n’a pas envie de caricaturer mais c’est le féminisme de l’élite

Concrètement, quand vous parlez de ces figures tunisiennes, vous parlez d’une certaine classe sociale, non ?

C’est vrai qu’on n’a pas envie de caricaturer mais c’est le féminisme de l’élite. De la même façon que celles à qui on veut imposer ça viennent de régions paupérisées, dans des quartiers défavorisés.

Pourquoi ne reconnait-on très majoritairement comme grandes figures du féminisme des femmes blanches, et en général, qui datent un peu ?

D’abord, c’est un problème politique. Il y a une volonté de rendre invisibles les féministes qui tiennent un autre discours. Elles sont dénigrées si elles arrivent à accéder aux médias. Si l’on n’est pas acquise aux valeurs progressistes telles qu’on nous les sert, on serait une conservatrice, une réac, une voilée de l’intérieur …

Il est important de parler entre soi, pour savoir ce que l’on veut, ça n’empêche pas de faire l’éloge de la diversité

La question est assez sensible. Cela rappelle les polémiques en France pour le camp décolonial l’année dernière, ou encore l’assemblée non-mixte pour les femmes à Nuit debout, sur la place de la République, à Paris …

C’est vrai que c’est très sensible. On peut être accusé de communautarisme. Pourtant, le but est d’établir une solidarité globale entre les féministes, mais de la bonne manière, sans verticalité avec une véritable réciprocité. Après, il est important de parler entre soi, pour savoir ce que l’on veut, ça n’empêche pas de faire l’éloge de la diversité.

Question de diversité, justement. On a l’impression qu’au niveau du féminisme musulman, c’est surtout un courant proche des islamistes, qui est plus mis en avant dans les médias. Que pensez-vous de ce féminisme ?

Le féminisme musulman n’est pas monolithique, il est très diversifié. Il est un peu dommage qu’on n’ait le choix entre le féminisme blanc et le féminisme dit musulman… Quel est le but de ce dernier ? C’est quand même de porter des revendications, une parole, et d’aider en l’occurrence les croyantes – dans cette question de féminisme religieux- dans leurs questionnements quotidiens. C’est ça dans le fond. Dans ce sens, à mon avis, le féminisme musulman échoue puisqu’il est dans une normativité, dans un discours lui-même élitiste. Il ne correspond pas aux aspirations de la croyante lambda.

D’un point de vue théorique, on a des femmes qui s’intéressent au féminisme musulman qui ne sont pas vraiment des musulmanes, comme Zahra Ali. Après il y a aussi des féministes musulmanes « atypiques » comme Hanane Karimi, qui a un parcours unique ! C’est une personnalité remarquable et digne de respect. Après, c’est toujours la même question : pourquoi voit-on toujours la féministe musulmane comme radicale et prête à radicaliser ? Parce que c’est pratique, c’est tout ! C’est de l’assignation identitaire pure et simple. C’est sécurisant de dessiner les contours bien définis, sans nuance.

Le féminisme maintenant ne sert pas à dénoncer le sexisme, le machisme, mais à dénoncer les rapports de domination qui existent dans certains types de revendications féministes

On peut être une féministe « laïque », « musulmane », « laïque de culture musulmane », « catholique », « afrodescendante », « blanche » … Est-ce qu’au final, cette question d’étiquette ne nuit pas au féminisme ?

Je plaide pour un féminisme décolonial qui ne serait ni blanc, ni religieux et éminemment horizontal et solidaire. Je suis tombée récemment sur le livre d’une féministe musulmane décoloniale, alors évidemment toutes les combinaisons sont possibles. Mais ça montre qu’il y a un élan, il est possible de sortir des alternatives.

Je suis plutôt pour la pénétration des paradigmes. Ça ne me semble pas totalement lunaire d’être féministe laïque de culture musulmane. C’est le cas de la féministe marocaine Fatima Mernissi (activiste et sociologue, décédée en 2015, ndlr). Après, le problème, quand vous avez ce discours un peu mouvant mais hyper-intéressant, c’est que vous êtes facilement récupérable par des mouvements extrémistes. C’est difficile de pouvoir capter la manière dont les autres peuvent percevoir votre discours. Mais c’est sain aussi de ne pas savoir comment se définir…

Le féminisme maintenant ne sert pas à dénoncer le sexisme, le machisme, mais à dénoncer les rapports de domination qui existent dans certains types de revendications féministes. C’est surtout ça aujourd’hui. Le féminisme type MLF (Mouvement de libération des femmes, ndlr), hyper vindicatif, ce n’est plus vraiment à l’ordre du jour.

Dans votre livre, vous abordez une notion, celle du « harem occidental ». Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

C’est relativement lié au livre de Fatima Mernissi. Le harem occidental est la vision de la femme que les Occidentaux se sont faits via des perspectives hyper clichées, confinée entre quatre murs, lubrique, dédiée au plaisir de l’homme… Puis il y aussi cette vision de l’homme, à la merci de cette femme, quasi nymphomane, il est dévirilisé mais quelque part c’est le vrai machiste… C’est une vision très Mille et une nuits.

Décoloniser, c’est aussi déconstruire ce sous-érotisme de carte postale, en montrant que ce n’est pas ça l’Orientale dans le harem. Les courtisanes sont des femmes qui essaient de s’élever via le savoir, elles sont très éduquées.

Concernant le féminisme, ne va-t-on pas vers un débat mondial, sur tous les pays, notamment via la question du racisme et des croyances, en tout cas plus qu’une « opposition » nord / sud ?

Je récuse l’idéal de métissage. Ça n’existe pas l’hybridité, il y a toujours un trait qui monte plus que l’autre. Je penche pour l’importance de préserver les particularismes. Un féminisme solidaire accepte qu’on ne se ressemble pas et qu’on n’arrive pas toujours à se comprendre, ni à se retrouver les unes dans les autres. Déjà, se trouver soi-même est un objectif en soi !

Décoloniser le féminisme, c’est aussi un problème global, lié au libéralisme exacerbé. A partir du moment où on arrivera à donner une vie digne, on pourra dialoguer dans un environnement sain.

Décoloniser le féminisme. Une approche transculturelle, aux éditions VRIN, 18 euros.


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