Inna Modja : « Au travers de ma musique, je veux éveiller les consciences »

Inna Modja
Crédits : Mounir Belhidaoui

Après la littérature avec Alain Mabanckou, place à la musique avec Inna Modja. L’artiste malienne continue sa tournée partout dans le monde avec son album « Motel Bamako » (2015). Elle fut l’invitée d’honneur de l’Institut du Monde Arabe dans le cadre de son hommage à l’Afrique. Une rencontre rythmée à la sonorité engagée.

« Modja » veut dire « mauvaise » en peul, votre dialecte natal (Inna Modja est né au Mali, ndlr). Pourtant, vous êtes plutôt de nature pacifiste…

« Mauvaise » dans le sens « rebelle ». C’est un surnom que ma mère m’a donné quand j’étais enfant, vu que je suis de tendance hyperactive. Je posais toujours un milliard de questions, voulant faire un milliard de choses. Des choses que je fais aujourd’hui (rires) !

Après deux premiers albums (Everyday is a new world, en 2009, et Love Revolution, en 2011, ndlr) aux fortes sonorités romantiques, votre dernier opus, Motel Bamako, est très engagé. Un changement de cap ou l’évolution d’Inna Modja ?

C’est une évolution naturelle. Le premier album était acoustique, un peu folk. Le deuxième était très soul, hip-hop. Pour le dernier, je reviens à la musique avec laquelle j’ai commencé, la musique traditionnelle malienne. J’avais envie de lui donner une autre couleur, avec quelque chose qui me ressemble beaucoup plus. J’ai, entre-temps, évolué, voyagé. J’ai voulu ajouter des sonorités hip-hop avec quelques touches d’électro pour moderniser ces guitares blues maliennes. Concernant le propos de l’album, il faut savoir que je suis activiste pour les droits des femmes depuis 12 ans. Je séparais cela d’avec ma musique jusqu’à maintenant, parce que ce n’est pas facile d’être engagée, ce sont des sujets assez forts et parfois lourds à porter. Mais en prenant de l’âge, les choses viennent se mélanger, il est donc évident que mon activisme passe par ma musique aujourd’hui.

J’ai la modeste impression d’être une ambassadrice

J’avais assisté à la présentation de cet album à la Cigale, une salle de concert à Paris, en octobre 2015. Je n’étais pas loin de la scène et j’avais ressenti une émotion presque palpable…

J’ai eu l’impression de dévoiler ma vie, en fait. C’est beaucoup plus que des chansons que j’ai partagé avec ce disque. Les thèmes dont je parle sont tellement chers à mon cœur qu’ils font partie de mon quotidien, je vis avec. Ils ne touchent pas que ma personne, mais des millions. (Elle fait une pause, émue) J’ai la modeste impression d’être une ambassadrice, de représenter des gens qui n’ont pas leur mot à dire, qui n’ont pas de voix. Je ressens cela, ça me fait avoir de l’humilité qui me donne la force de partager leur message. C’est un honneur pour moi que de parler à la place de ces gens-là.

Votre parcours me rappelle celui de Marvin Gaye qui, après quelques albums langoureux, a publié le légendaire « What’s Going on » contre la guerre au Vietnam, à la fin des années 60. La musique doit-elle être engagée par définition ?

Merci beaucoup pour la comparaison, ça me touche (rires) ! Ensuite, non, pas forcément. Chaque artiste doit pouvoir s’exprimer comme il l’entend. La musique, pour moi, c’est d’abord un moyen d’expression, de passer des messages quels qu’ils soient. Même si j’ai toujours été engagée, il m’a fallu tout de même deux albums avant que ma musique ne dénonce des choses comme la guerre. J’ai besoin aujourd’hui d’être un peu plus dure, de m’affirmer un peu plus, de prendre une position claire et non négociable. Avec ce qui se passe au Mali, en Afrique, et dans le monde plus largement, on s’aperçoit qu’on est dans une phase critique. Je ne pouvais pas, en tant qu’artiste, ne rien dire. J’ai même senti une part de responsabilité.

Vous êtes par ailleurs influencée par un hip-hop assez contestataire, dénonçant le racisme encore présent dans notre société…

Le mot « rap » veut dire « rythm and poetry ». Ce mouvement est né avec des artistes qui voulaient dénoncer ce qui se passait aux Etats-Unis, en tant qu’afro-américains. Pour ma part, j’utilise ça pour parler de ce qui se passe chez moi. Mais je ne suis pas aveugle au racisme… surtout l’ordinaire. Quand on pense que telle ou telle déclaration n’est absolument pas raciste alors qu’elle l’est, c’est ce qui est le plus difficile à éradiquer. Sans pointer du doigt, je veux, au travers de ma musique, éveiller les consciences. Je suis préoccupée quand je vois que près de 11 millions ont voté pour le Front National, mais en même temps j’essaie de comprendre. Je ne dis pas qu’ils sont racistes, je pense qu’il y a beaucoup de misère humaine. Ces gens se laissent attirer par des charlatans qui attisent leur peur ou leur colère.

Les guerres se font sur le corps des femmes

La chanson « Tombouctou » est peut-être la chanson la plus représentative de votre engagement. On y voit des femmes seins nus, retirant des foulards qu’elles ont sur la bouche. Cette chanson parle de la situation au Mali que vous évoquiez. Que vous inspire la situation du pays ?

C’était important pour moi de représenter des femmes. J’ai montré quatre générations de femmes, dont ma mère, ma grand-mère, ma sœur et ma nièce. Les guerres se font sur le corps des femmes. Dans le nord du Mali, on a vu des femmes et des petites filles être les premières victimes de ce qu’il se passait, comme c’est d’ailleurs le cas partout où il y a des conflits. On ne peut pas dire aujourd’hui que le Mali est tiré d’affaire. La situation se dégrade rapidement. Les gens y sont privés de liberté, des personnes ont dû s’échapper, se réfugier dans les pays voisins ou dans le sud du pays.

Sur un tout autre sujet, vous êtes marraine de la Maison des femmes de Saint-Denis, qui vient en aide aux femmes victimes de violence, de viols et d’excision. Est-ce que c’est votre histoire personnelle qui vous a poussé à vous engager ?

Oui. Cela m’a donné envie de faire quelque chose pour les femmes qui vivaient ce que moi j’avais pu vivre, comme l’excision (Inna Modja a été excisée à l’âge de quatre ans, ndlr), qui est une forme de violence ; il y en a tant d’autres. Savoir qu’il n’y a pas d’égalité hommes/femmes est déjà une violence en soi. En partant de ma propre situation, j’ai eu envie de faire quelque chose de constructif pour d’autres femmes. Ce contre quoi je me bats est beaucoup plus grand que ma petite vie. Au fur et à mesure, je me suis intéressée à différentes formes d’engagement. La Maison des femmes est un lieu que j’aime énormément. C’est un endroit qui a été créé par Ghada Hatem, cheffe de la maternité de Saint-Denis, qui a imaginé cet endroit pour que des femmes puissent venir témoigner, parler, se rencontrer. Libérer la parole est un pas vers la guérison.


Autre article de Mounir Belhidaoui

Festival Black Movie Summer, un “cinéma afro pas forcément mis en avant”

3   Comme les aficionados de Respect mag le savent, le Festival Black Movie...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.