Marseille, ville extrémiste ? (Ou pas…)

Marseille, cité extrémiste en politique ? Respect mag a posé la question à Philippe Pujol, prix Albert-Londres en 201, journaliste et écrivain. Crédit photo : Pixabay
Marseille, cité extrémiste en politique ? Crédit photo : Pixabay

Lors du premier de tour de l’élection présidentielle 2017, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen sont les deux candidats arrivés en tête. La preuve que Marseille aime les extrêmes ? Pas sûr, mais la cité phocéenne est clairement différente des autres. Décryptage avec Philippe Pujol.

Qu’avez-vous pensé des résultats du premier tour à Marseille ?

Je ne m’attendais pas à ce que la France insoumise soit aussi haute, mais je ne m’attendais pas à une razzia du Front National non plus. Si la France insoumise a obtenu un score aussi important, ça veut dire que les quartiers populaires qui ne votaient plus se sont remis à voter. Ce qui est plutôt une bonne chose.

La question est : pourquoi ? Tout simplement pour la peur du FN. Ce qui a peut-être aussi réussi à la France insoumise, c’est de remettre un peu de conscience politique dans les quartiers, ce qui n’était pas gagné. Après, la question est de savoir si ça va se revoir. Ce n’est pas sûr. La peur du FN est moins là. Il y a des secteurs où il est sûr qu’il ne passera pas, notamment là où Mélenchon se présente (4ème circonscription des Bouches-du-Rhône, où la gauche est majoritaire). Là, le FN ne fait pas peur. L’objectif de Mélenchon, c’est de tuer la gauche, c’est symbolique.

Où aurait-il pu se présenter si l’objectif avait été d’affronter de nouveau le FN ?

Il  aurait pu choisir les 13ème et 14ème arrondissements de Marseille. C’est le « fief » de Stéphane Ravier (FN), et il aurait pu gagner vu qu’il n’est pas trop aimé. Mais il a préféré affronter son ami Patrick Mennucci, un compagnon de route. Ils sont très proches, sortent des mêmes courants socialistes. Et il n’a pas encore perdu ! Il faut voir quel appui local aura Mélenchon. Il aura besoin d’avoir les Guérini avec lui (puissante famille de Marseille et sa région, Jean-Noël Guérini a été président PS du département, mis en examen avant de quitter le parti, ndlr) .

Ça va donner un terrain de campagne violent, verbalement mais aussi physiquement. Tu vas avoir des groupes qui vont en attaquer d’autres.  Ça s’est déjà vu. Mennucci s’est déjà fait casser la figure par des Guérinistes. C’est une des rares villes où la campagne se fait pour des mecs avec des calibres. C’est très vieille école.

Gaudin a quand même droitisé la ville mais en favorisant l’extrême-droite

Marseille a-t-elle une couleur politique ancrée ?

Dans ce secteur, il n’y a pas d’extrême, ni de gauche, ni de droite. Par contre, Marseille est une ville normalement à gauche, ouvrière avec l’extrême gauche dans les quartiers nord et socialiste pour le reste.

Mais Jean-Claude Gaudin (maire de la cité phocéenne, nldr) a construit des immeubles partout, non seulement pour engraisser les copains de l’immobilier, mais aussi changer la population de la ville. Il y installe une population de classe moyenne, votant à droite. Sauf qu’il s’est trompé… Ces gens-là, tu les mets près des cités, des quartiers comme ici. On est à Euromed, mais juste à côté, à 200 mètres, tu as le quartier le plus pauvre de France.

Ces gens-là ont peur, à tort, et votent FN. Au final, Gaudin a quand même droitisé la ville, mais en favorisant l’extrême-droite. Dans le même temps, les socialistes n’étant plus au pouvoir et ne pouvant plus faire de clientélisme traditionnel en faisant travailler à la mairie, se sont lancés dans le clientélisme associatif dans les cités, avec des subventions … Ainsi, ils ont « déconscientisé » ces cités. Les mecs, ce qu’ils veulent c’est des subventions et faire une carrière dans l’associatif. Et ceux qui ne veulent pas faire ça, n’y croient plus et ne votent plus. Il a fait basculer une ville très à gauche en une ville très à droite en un rien de temps. Mais je pense qu’elle peut aussi rebasculer rapidement à gauche. On l’a vu ici.

Quelle est la particularité du Front national à Marseille ?

Le FN marseillais a une évolution un peu particulière. Ronald Perdomo avec Gaudin sont tous les deux du CNI (Centre national des indépendants, ndlr). C’est ce qui va donner le centre, la droite et l’extrême-droite par la suite. Tous deux sortent de là. Jean-Marie Le Pen aussi. C’est un nid.

Dans les années 70, Perdomo a rejoint le Front national, mais le FN du sud, celui qui se construit autour de l’Algérie française, des rapatriés, et autour de l’identité provençale. Pas franchement sur le nationalisme et le patriotisme. Perdomo est en alliance cachée avec Gaudin. En gros, il récupère les voix extrêmes au premier tour puis appelle après à voter pour Gaudin. Ici, tu as tous les éléments qui font monter le FN : désindustrialisation, décolonisation – je ne suis pas pour la colonisation évidemment, mais elle a conduit à une chute brutale de l’économie pour Marseille – tous les perdants de la mondialisation, tous ceux issus de l’immigration et qui sont dans l’intégration par le racisme… Ici, tu as un FN de peur du déclassement.

Ronarld Perdomo n’est pas quelqu’un de raciste, mais il est colonialiste, un peu antisémite forcément. Quand il a vu les [Jean-Pierre] Stirbois, [Jean-Marie] Le Pen débarquer à la fin des années 80, soit les Parisiens, venir sur Marseille, il l’a mal pris. C’est chez lui. Il s’est battu et a fini par quitter le FN. Et là, tu as un courant plus nationaliste qui a commencé à s’implanter.

Un FN copain avec les socialistes

Dans le même, c’est aussi l’apparition d’un FN copain avec les socialistes. A Marseille, Théo Balalas était un Grec très proche des pieds noirs, ex-journaliste. Il avait une carte au PS et une carte au FN en même temps. Bizarre ! Et il faisait les investitures du PS encore récemment. Il a arrêté il y a deux-trois ans. Mais c’est très important comme poste. Tu décides qui sera candidat et qui va gagner…

Ravier est très proche de son fils, par exemple, et s’est fait dans la politique comme ça. C’est un FN très proche du pouvoir et pas du tout antisystème. Stéphane Ravier va d’abord avec Jean-Marie Le Pen puis Marine, parce qu’il sent toujours le vent tourner, même si son credo est plus situé du côté de Jean-Marie. Il est aussi concurrent avec Marion Maréchal-Le Pen, même s’il a quand même fait la campagne pour elle aux régionales.

Lui, par contre, beaucoup de gens ont quitté son conseil municipal parce qu’il est un tyran. Il est très « on est chez nous ». Il va voter des lois au sein de sa mairie d’arrondissement, favoriser quelque chose pour l’environnement et dire « c’est que pour mes administrés ». Il a un problème avec ça. Il a aussi des adeptes, il a réussi à avoir des Arabes avec lui sur l’argument de l’antisémitisme.

Quel est le poids de l’extrême-gauche ici ?

Elle existe de moins en moins. C’était plus structuré, notamment avec les syndicats dans les quartiers populaires. Il y avait les révolutionnaires et les maoïstes, mais ça c’est fini depuis longtemps !

Depuis, le PC a fait ce qu’il a pu mais il est tombé. Après, ça suit aussi la question des conditions de travail aujourd’hui. Avant, tu voyais le patron, il y avait un rapport un peu « je t’aime, moi non plus », tu négociais avec…  Maintenant, tu ne le connais pas. Les ouvriers d’aujourd’hui font de la sécurité, caissiers-caissières, ou travaillent dans les centres d’appels… donc il n’y a pas d’intérêt pour les gens de prendre la carte. Surtout pour des populations qui n’en n’ont pas l’habitude.

Comment se déroule une campagne pour un parti comme le FN ?

Il n’a pas besoin de faire campagne, comme à peu près partout en France. Ils tractent eux-mêmes. Le PC aussi mais les autres beaucoup moins. Et vu qu’ils cherchent les frustrés de la société, BFM TV fait le boulot. Pour des élections locales, il faut faire un peu de terrain.

Là, ils se déploient sur les terrains où ils peuvent gagner. Ici, les gens votent pour le FN mais ne militent pas, ce qui oblige le parti à se rapprocher de groupuscules d’extrême-droite très durs, façon skinhead. Ils savent que ce sont les seuls qui tiennent la route – ils impriment, ils tractent, ils se battent avec des colleurs d’affiche adverses – et ce, malgré la dédiabolisation.

Ravier s’ouvre vers l’Action française sans jamais le dire publiquement. Il fait semblant de se trouver par hasard avec eux sur un projet. Il utilise ce genre de stratagème avec d’autres, notamment les jeunes qui ont profané une stèle de Missak Manouchian à Marseille, dans le 8ème, militant communiste très important dans le monde arménien (il a été tué en 1944 par la Wehrmacht, ndlr). Ces jeunes ont été condamnés et Ravier pose régulièrement avec eux. L’intérêt est de dire : vous voyez, les purs parmi les « faf », je ne peux pas dire que je suis avec vous, mais on est là.

Après, au niveau de l’organisation, le FN, c’est comme le PC, puisque c’est un communiste qui a structuré le parti à Marseille, avec des systèmes de cellules.

Prix Albert-Londres en 2014, Philippe Pujol est journaliste et écrivain. Il est notamment connu pour son expérience sur le terrain, du Vieux-Port aux quartiers les plus populaires de la cité phocéenne. Dans son dernier ouvrage, Mon cousin le fasciste, il revient sur l’histoire de son cousin germain, Yvan Benedetti, membre de l’œuvre française, entre autres…


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1 commentaire

  • normale le peuple a voter pour le peuple et non pour une droite qui est pour les banques comme macron et sarko
    MEME POLITIQUE SARKO MACRON

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