New York, les goons et nous

South Williamsburg, un des quartiers de Brooklyn. Dans Jewish Gangsta, Karim Madani raconte l'histoire de quatre jeunes, issus du mouvement goon. Creative commons.
South Williamsburg, un des quartiers de Brooklyn. Creative commons.

Avec Jewish Gangsta, bienvenue dans le Brooklyn des années 80-90 que vous ne connaissez pas. Karim Madani raconte l’histoire de petits jeunes fauchés, blancs et juifs : les goons. Rencontre avec l’auteur.

« Le « goon », c’est vraiment le mouvement des mecs déclassés. Beaucoup de Blancs, mais ce n’est pas forcément racial. Il peut y avoir des Noirs qui ne trouvent pas leur place dans le « gangsta rap ». Beaucoup de juifs, des Latinos un peu déracinés. Ce sont des gens des quartiers, qui ne sont pas dans les clichés, ils cherchent à trouver leur voie à eux ». Karim Madani est tranquillement attablé dans un café du XIVème arrondissement. Avec lui, le tutoiement est très rapidement de rigueur. Il arbore un t-shirt noir avec écrit en gros « New-York ». Ça tombe bien, c’est justement l’objet de notre rencontre.

Meet the goons

Dans son livre Jewish Gangsta, Karim raconte les histoires de Necro et son frère Bill. Ethan et J.J. mêlent les gangs, les trafics en tout genre et la musique. Tous appartiennent au mouvement « goon ». En 1999, alors qu’il écrit pour le magazine L’Affiche et cherche des petites perles en musique, il tombe dans une boutique sur un disque un peu particulier. Déclic : le journaliste veut une interview des artistes. Et finit par squatter une cabine téléphonique pendant des jours, attendant une réponse. « Au final, le mec m’appelle en me disant « ouais, enfoiré, t’es qui ? Est-ce que t’es pd ? » Je lui dis que non, et je lui demande pourquoi. Il me répond « parce que si t’es pd, y a pas d’interview » », raconte-t-il.

Il se fait rapidement adopter. Le Français connaît le rap new-yorkais. « C’est comme si t’as un Américain qui débarque à cette époque à Sarcelles, et cherche Stomy Bugsy ou Ministère A.M.E.R. ! » Si tous les quatre ont accepté de raconter leur passé. Les liens n’ont pu se former sur le long terme, surtout lorsqu’on change complètement de vie comme Ethan et J.J.

Karim Madani, auteur du livre sur cette génération de "goons". DR
Karim Madani, auteur du livre sur cette génération de “goons”. DR

Histoire de vies sans issue

D’ailleurs, l’histoire de J.J., chef d’un gang de fille est assez incroyable ! Pour l’auteur, c’est aussi une histoire d’équilibre : « Ce n’est pas du féminisme à deux balles, mais c’est bien de montrer aussi qu’une fille peut aussi survivre dans cet environnement. Même Necro et Bill, par rapport à elle, attention, je ne dis pas que ce sont des enfants de cœur, mais elle est impliquée dans une vie où il n’y a pas vraiment d’issue ».

Alors pourquoi une telle fascination pour ce monde ? Pour Karim Madani, c’est autre chose … « Ce qui me fascine, c’est comment une société peut produire des mecs comme ça ! », explique-t-il. Pour lui, l’Amérique qu’il dépeint avec ses mots, c’est une Amérique « hyper ségréguée », « hyper violente ». Celle du « marche ou crève ». Pour autant, il met aussi l’accent sur la solidarité.

Une sociologie des Etats-Unis

Au final, Jewish Gangsta est un peu un extrait de la sociologie de New-York. On y suit aussi son évolution jusqu’à sa gentrification. Avant que Brooklyn soit le repaire des hipsters et des touristes. Mais déjà avec ses plus de deux millions d’habitants.

Mais aujourd’hui, peut-on en dire autant de tous les quartiers ? « Dans le livre, je parle de Brownsville. Ce gros quartier restera toujours une zone de guerre. Il y a encore des zones très reculées dans Brooklyn comme East New-York, Cypress Hill… Je lisais un très beau livre qui disait que NY est la ville des deux contes. Il y a un peu un conte de fée pour ceux qui vivent du bon côté de la ville, puis tous ceux qui galèrent de l’autre côté. »

Les ponts France – Etats-Unis

Couverture du livre Jewish Gangsta, de Karim Madani. DR
Couverture du livre Jewish Gangsta, de Karim Madani (Editions Marchialy), 18€. DR. DR

Petit quizz. Que peuvent bien avoir en commun New-York et la France ? Tout d’abord, la question de la lutte contre la délinquance. « Dans le bouquin, quand Rudy Guiliani devient maire de New-York (1994 à 2001, ndlr), on ne peut plus squatter les halls, raconte Karim Madani. C’est pour ça que les Sarkozy et compagnie sont allés voir ces programmes de « délinquance zéro ». Mais quand tu fais ça, tu tues aussi la ville ! Le New-York que je raconte n’est plus, notamment en termes d’homicides, mais tu n’es jamais à l’abri qu’un mec sorte un flingue. Tu as toujours des inégalités. L’héritage est là, avec le hip-hop. Ça ne s’arrêtera jamais. »

D’ailleurs, les gangsters juifs y sont aussi ! « De manière traditionnelle, ils sont sur Brighton Beach. La mafia russe a beaucoup de tueurs à gage juifs », précise l’auteur, avant d’ajouter : « Par contre, les gangsta rappeurs juifs, dans la nouvelle génération, je n’en connais pas beaucoup. Mais des rappeurs juifs, un peu dépressifs, il y en a pas mal dans le genre de Mac Miller. Après, ce qui est intéressant là-dedans, c’est qu’il n’y a rien de communautaire ».

Bien loin des problématiques françaises… Comme le regrette Karim Madani, qui prend l’exemple du conflit israélo-palestinien. «Ce n’est pas notre guerre. Les conflits à des milliers de kilomètres, on peut en trouver plein. Le problème, c’est que ça a vachement brouillé les choses ». Enfant du 13ème arrondissement, l’auteur est nostalgique de son adolescence avec des copains de toutes origines et des invitations aux barmitsvas. « Aujourd’hui, c’est difficile d’être tous ensemble lorsqu’on a 15 ans. Il y a une fracture entre les communautés. Et c’est vraiment dommage. On ressent beaucoup de rancœur et de fantasme de tous les côtés. Alors que dans le livre, Necro et Bill côtoient des Noirs, des Latinos, ça n’est pas un problème. »


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