Najat Vallaud-Belkacem : « J’ai consacré une grande part de mon énergie à me débattre contre des rumeurs »

Najat Vallaud Belkacem
Crédits : Mounir Belhidaoui

A quelques jours de la fin de sa mission de ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem revient, en exclusivité pour Respect mag, sur un quinquennat présidentiel qui touche à sa fin, à l’occasion de la parution de son livre La vie a plus d’imagination que toi (Grasset). Le tout, entre espoir et déception. Rencontre.

Avant d’en venir au livre, dois-je vous appeler Madame Vallaud-Belkacem ou Madame la ministre ?
Madame la ministre, encore quelques temps (rires) ! J’ai eu la chance d’être ministre durant tout un quinquennat, j’en retiens un honneur, un bonheur même, une mobilisation de chaque instant et une action très fournie. Le ministère de l’Éducation nationale n’est pas ce qu’on en dit souvent. C’est un ministère qui est bel et bien capable d’évoluer, de se remettre en question, d’innover. Ce n’était pas non plus n’importe quel quinquennat pour l’Éducation car c’était celui de la refondation de l’école. On a beaucoup réformé, beaucoup investi de moyens. Souvent il y a eu de la frustration à savoir que les effets de tout cela ne se mesureront que dans quelques années – et encore, si les politiques conduites ne sont pas remises en question. Et parfois les résultats sont rapidement plus tangibles et ça, c’est terriblement exaltant. Je remettais mardi matin des prix à des élèves engagés contre le harcèlement scolaire, et je rappelais combien on était par exemple beaucoup mieux organisés aujourd’hui dans nos établissements pour y faire face. Le nombre d’élèves harcelés est à la baisse, alors que depuis vingt ans il ne cessait d’augmenter. On a été aussi capables, durant ce quinquennat, dans la lutte contre le décrochage scolaire, d’en finir avec la fatalité des 150 000 jeunes sans qualification qui sortaient du système chaque année en passant sous la barre des 100 000… Être ministre de l’Éducation est enfin une grande chance, parce qu’on passe son temps dans des établissements scolaires à la rencontre des professeurs, des équipes mais aussi des élèves, de la génération montante que je trouve particulièrement enthousiasmante.

Vous attendiez-vous à avoir un tel lot de critiques lors de votre prise de fonctions ?
Je me souviens que ma première réaction, quand François Hollande m’a proposé de devenir ministre de l’Éducation nationale, a été de lui dire : « Je ne sais pas si tu en as conscience mais ce sera la première fois qu’une femme le sera ». Aussi étonnant que ça puisse paraître, pour un ministère plutôt féminin, – il n’y a qu’à voir la physionomie des professeurs à l’école maternelle ou primaire – , il n’y avait jamais eu de femme à sa tête. J’avais conscience que ce ne serait donc pas si simple. Qu’il y aurait, comme souvent quand les femmes prennent une citadelle, des procès soit en incompétence, soit en illégitimité. Je m’attendais à ça, mais pas forcément à tout ce qui s’en est suivi, comme des procès en extranéité, des « vous n’êtes pas vraiment française ». C’est arrivé assez vite, c’était le côté très désagréable de la chose. Mes premiers pas dans le ministère ont été accompagnés de toute une série de couvertures de presse comme celles de Valeurs actuelles ou Minute. J’aurai finalement consacré bien plus de temps que je ne l’aurai voulu à la tête de ce ministère à me battre contre des procès aberrants (“son objectif caché est d’affaiblir le niveau des élèves”) ou des rumeurs (“son intention est d’obliger tous les enfants de CP à apprendre l’arabe”) etc. Heureusement je me suis forcée à ne jamais dévier de l’essentiel et de la conduite des réformes qui me tenaient à cœur. On a beaucoup parlé du collège mais il y a aussi la revalorisation des rémunérations et carrières des professeurs, le plan numérique à l’école, la rénovation de l’éducation prioritaire, le travail sur les valeurs de la République…

La France n’est pas cette terre rabougrie que cherchent à nous vendre certains

La politique reste très réactionnaire en somme…
Je ne dirais pas cela : en fait c’est étonnant de voir à quel point les paroles malhonnêtes et inutilement polémiques d’une part, déclinistes et réactionnaires d’autre part, prennent une  place disproportionnée dans le débat public sur l’éducation. Alors même qu’elles sont si peu représentatives de l’état d’esprit du pays. Je vois moi un pays, des parents d’élèves, des professeurs beaucoup plus en phase avec la modernité et les besoins des élèves d’aujourd’hui, conscients de la nécessité pour l’école de les accompagner de façon plus individualisée vers la réussite (et donc de repenser ses pédagogies), de s’ouvrir au monde professionnel, de s’emparer du numérique, d’aiguiser l’esprit critique. C’est important que l’école remplisse sa mission d’éducation aussi sur tous ces sujets. Or quand vous lisez la plupart des tribunes qui s’écrivent sur l’éducation, on passe complètement à côté de ces enjeux véritables, pour faire du retour au tableau noir et à la blouse, l’alpha et l’oméga d’une politique éducative… c’est un décalage profond et préjudiciable.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce qui ressemble à une autobiographie ? Une envie d’en dire un peu plus sur vous ou de faire passer un message politique ?
Faire passer un message politique, bien entendu. Mais je me suis dit que je n’arriverai pas à le faire passer si je ne donnais pas un peu de moi-même. Il n’y a rien d’indiscret ou d’indécent dans ce que je décris de moi, mais comme mon message politique est : « La France n’est pas cette terre rabougrie que cherchent à nous vendre certains, mais une terre généreuse qui accueille et fait grandir en son sein des enfants venus de partout et capables de gravir les échelons les uns après les autres “, je me suis dit que mon propre parcours personnel pouvait en être une illustration. Une illustration parmi d’autres. Il y a plein de gens qui ont fait ce cheminement-là, et de ces gens on ne parle quasiment jamais dans les médias. C’est quand même affligeant. Ce faisant, on n’offre pas de possibilité aux jeunes qui sont à l’écoute et qui se demandent s’il y a une place pour eux dans ce pays de s’y projeter véritablement. C’est ce que j’ai voulu faire.

Quand j’étais jeune, on me rangeait déjà dans la case « Arabe », mais pas forcément musulmane

Vous parlez de vos origines, de votre village natal au Maroc, Beni Chiker, et de votre parcours d’intégration notamment via le théâtre. A l’heure où les musulmans, les immigrés et les réfugiés sont accusés de tous les maux, n’est-ce pas difficile de prendre votre parcours comme exemple ?
Quelque chose s’est dégradé dans notre société ces dernières années à mesure que s’installait la tentation permanente et caricaturale de ranger les gens dans des petites cases. Quand j’étais jeune, on me rangeait déjà dans la case « Arabe », mais pas forcément musulmane. Aujourd’hui, avec l’omniprésence du débat sur les religions dans la sphère publique, on cantonne davantage les gens dans des “identités supposées”. Or, la religion fait peur. Ce sont donc en plus des assignations perçues comme négatives. Il y a une suspicion qui aggrave la situation d’un certain nombre de jeunes qui non seulement ont l’impression de ne pas trouver leur place spontanément dans la société, mais en plus sentent peser sur eux un regard accusateur. C’est un enjeu qui existait moins il y a 30 ans. Cela explique sans doute que certains se mettent à douter de la possibilité d’une  intégration  alors même que factuellement les conditions sont bien mieux réunies pour s’intégrer aujourd’hui qu’il y a 30 ans…

Dans votre livre, vous louez la ferveur autour du mouvement « Nuit debout ». Mais ce mouvement s’est pourtant inscrit en contradiction avec la politique de François Hollande…
Ce mouvement est ambivalent. Il y a une dimension enthousiasmante, parce qu’il y a l’idée que des citoyens puissent se retrouver, repenser le monde, recréer des espaces de parole. C’est extrêmement positif que des citoyens se saisissent de leur environnement et des grands sujets politiques. Et en même temps, ce qui est apparu dans cette aventure, c’est aussi une volonté d’en finir une fois pour toutes avec  les corps représentatifs, politiques,  syndicalistes, associatifs, présentés comme des espèces de traîtres à je ne sais quelle cause. Moi je suis attachée à notre démocratie représentative, car la démocratie directe ne peut fonctionner dans un pays de plus de 60 millions d’habitants. Et ce livre c’est aussi le récit d’un engagement politique et de tout ce qu’il a de noble.

L’égalité se fait forcément au détriment des plus privilégiés

Vous demandez, je cite votre livre, « une loi d’égalité au bénéfice des classes populaires ». N’avez-vous pas pu le faire pendant ce quinquennat ?
Demandez aux gens dans la rue s’ils sont pour l’égalité, tout le monde vous répondra : « Évidemment ». Mais l’égalité se fait forcément au détriment des plus privilégiés, et c’est là que vous vous rendez compte que ça devient compliqué. Finalement, pour reprendre le très joli titre d’un livre de François Dubet, il y a une préférence pour l’inégalité en France. Elle est complètement intériorisée et elle se retrouve notamment à l’école. Tout le monde va dire qu’il est pour l’égalité des chances, mais s’agissant de leur enfant, on va prendre une option scolaire qui va leur permettre de marcher sur les autres. Il faut qu’il y ait des défaits pour que l’on soit victorieux. Alors que tout mon discours à la tête de ce ministère, c’est qu’il n’y a pas besoin de défaits pour être victorieux. Il y a une autre option qui peut faire en sorte que nous soyons tous victorieux. Ce à quoi j’ai été confrontée, c’est à cette espèce de résistance permanente contre cela qui se fait toujours au détriment des classes populaires, qui n’ont pas de porte-voix.

Najat Vallaud-Belkacem livre
“La vie a plus d’imagination que toi”, le livre de Najat Vallaud-Belkacem.

Vous dites dans le livre « ressentir une radicalité qui vous inquiète », notamment lors de la Manif pour tous. La France est-elle angoissée ?
Oui. L’erreur qu’on fait souvent dans la lecture de ce quinquennat, c’est de n’analyser les évènements qui s’y sont produits qu’en partant de mai 2012, date de l’élection de François Hollande. Pour vraiment comprendre ce qui s’est joué ces 5 dernières années, et notamment la brutalité des confrontations sur des sujets dits “de société”, il faut remonter à plus loin, au débat sur l’identité nationale initié par Nicolas Sarkozy par exemple. Il y a eu ces années-là, une parole qui s’est libérée, une radicalité qui s’est installée, une banalisation des thèses et des “réponses” du Front National qui n’avaient pourtant rien d’évident auparavant (“assistanat”, “égalitarisme”…). Le quinquennat de Nicolas Sarkozy a profondément impacté le pays, beaucoup plus qu’on ne le croit. C’est tout cela qui est ressorti au grand jour.

A quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle, quel message voulez-vous faire passer à l’attention de ceux tentés par le vote FN ?
Ce qui me frappe chez les gens qui potentiellement s’apprêtent à voter FN, c’est l’argument selon lequel « on a tout essayé, alors pourquoi pas eux ? ». Je ne me suis jamais mise de nuit au bord d’une autoroute, ce n’est pas une raison pour essayer demain. Depuis quand l’inédit, au mépris de tous ses dangers, est un argument politique ? Je demande aux gens de réfléchir aux conséquences de leurs actes, c’est tout. Ce n’est pas faire des leçons de morale mais anticiper.

Serez-vous un jour candidate à l’élection présidentielle ?
La vie a plus d’imagination que nous !


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