« Joséphine pour la beauté des femmes », quand l’esthétique lutte contre la précarité

Josephine beauté des femmes coiffure
Crédits : Mounir Belhidaoui

Ce salon de coiffure social et solidaire veut aider les femmes à être en confiance. Et, à long terme, leur donner le rôle qu’il leur est dû dans la société. Reportage.

Le 18ème arrondissement parisien est un territoire historiquement populaire. De Barbès à la porte de la Chapelle, les parfums enivrants des épiciers indiens mêlés à la chaleur salée des restaurants kebabs apportent un sentiment de réconfort. Néanmoins, ce n’est pas nos courses que nous allons faire, mais un salon de coiffure que nous allons visiter. Et pas n’importe lequel. Un salon social et solidaire, aidant les jeunes femmes victimes de violences, en situation de précarité. Bref : des femmes à qui la vie n’a pas fait de cadeau.

Des femmes puissantes

Ce salon de coiffure, ayant pour nom « Joséphine pour la beauté des femmes » (détenu par le Groupe SOS, propriétaire de Respect mag, ndlr), a ouvert ses portes en mars 2011 par la volonté de Lucia Iraci, qui a créé l’association du même nom cinq ans plus tôt. A l’origine coiffeuse pour des grands noms du cinéma et de la musique, cette Sicilienne d’origine s’est très vite rendu compte qu’elle voulait prodiguer ses soins capillaires à des femmes en situation de précarité. « Si on ne trouve plus son propre regard, l’estime de soi-même, on ne peut pas demander aux autres de le trouver pour nous. J’ai voulu créer ce salon social pour que les femmes en situation de précarité aient un lieu pour elles, où elles se sentent bien », nous raconte avec un doux accent italien cette ancienne coiffeuse de studio.

Le salon de coiffure est prêt à pouponner des jeunes femmes précaires. Crédits : Mounir Belhidaoui
Le salon de coiffure est prêt à pouponner des jeunes femmes précaires. Crédits : Mounir Belhidaoui

Il est vrai que tout est fait pour que les femmes ayant rendez-vous au salon se sentent bien. C’est Ludwiga, la superintendante de ce lieu aux couleurs vives (le vert pomme des murs se mariant joliment avec de lumineuses touches de rose), qui nous prévient d’emblée : « Ah c’est vous le journaliste ? Je préfère vous prévenir, votre consœur  qui est venue avant vous s’est vue rejeter toutes les demandes d’interview ». Il est 10h lorsque nous arrivons, et déjà des clientes viennent pour prendre soin d’elles. Parmi elles, Sylvia*, une jeune femme venue avec sa fille, avec qui nous faisons connaissance.

Être belle pour ne pas s’oublier

Sylvia vit dans un centre d’hébergement, suite à des « problèmes » qu’elle a connus avec son mari dont elle est séparée. On décèle dans ses yeux une lueur de satisfaction : celle de pouvoir se faire belle sous les yeux de sa fille, « pour pouvoir me regarder dans une glace, pour ne pas m’oublier », nous dit non sans émotion Sylvia. Alors qu’elle regardait ses enfants jouer, l’un d’eux vient la voir et lui demande « pourquoi elle ne se fait pas plus belle ». Un électrochoc pour Sylvia, mais sans moyens financiers, comment pouvoir se faire belle sans trop dépenser ? Le salon de coiffure de Lucia était pour elle une opportunité à saisir. « Mes enfants sont ma raison de vivre. Donc quand ils te font une réflexion qui induit que vous ne prenez pas soin de vous, c’est très compliqué », nous confie Sylvia.

Une jeune femme prise en charge par une coiffeuse bénévole. Crédits : Mounir Belhidaoui
Une jeune femme prise en charge par une coiffeuse bénévole. Crédits : Mounir Belhidaoui

Mais « Joséphine pour la beauté des femmes » n’est pas uniquement un salon de coiffure se limitant à prendre soin du cuir chevelu de ces dames. La structure veut permettre à ces femmes d’avoir l’estime de soi, « notamment pour les aider à se réinsérer sur le marché du travail et pour qu’elles se sentent beaucoup plus sûres d’elles », selon la créatrice de l’association. Lucia Iraci se dit « féministe, mais elle ne se bat pas contre les hommes ». Un engagement qu’elle met en pratique dans son salon, où les femmes se voient conseiller dans l’image qu’elles véhiculent, sont prises en charge psychologiquement et conseillées dans leurs démarches administratives. En bref : permettre à ce qu’elles se sentent à nouveau concernées par les affaires du monde, de sorte qu’elles « puissent avoir leur place dans la société aux côtés des hommes ».

De l’écoute et du conseil

Pendant que les coiffeuses, bénévoles en majorité, s’occupent de ces femmes, une dame attend sagement, assise parmi les clientes. Elle s’appelle Aurélie*. Psychothérapeute à la retraite, elle est aussi bénévole chez « Joséphine ». Une fois par semaine, Aurélie reçoit à l’arrière du salon, dans une petite salle au confort intime. « J’adore écouter les gens, recueillir leur histoire. J’ai entendu parler du salon de coiffure il y a quelques temps. J’ai voulu m’investir dans ce projet, ce que je fais depuis deux ans maintenant. Je viens tous les mardis écouter ces femmes. Si je ne faisais pas d’autres choses à côté, j’aimerais venir tous les jours… et même dormir ici ! », nous confie Aurélie.

Des femmes « qui ne se plaignent jamais, même avec 530 euros par mois, même si elles nous confient que c’est tout de même très difficile », selon Aurélie qui loue la capacité de résilience et d’acceptation de ces femmes qui continuent de lutter pour un avenir plus coloré. Même son de cloche pour Amélie*, coiffeuse bénévole qui a suivi une formation spécifique à cet effet. Amélie déplore le « peu d’associations dans le domaine alors que la demande est grandissante ». « Il suffit de passer une journée ici pour constater que c’est essentiel. Mais quand on sollicite des gens pour des dons, on se voit beaucoup répondre que le soin est quelque chose d’accessoire, c’est une des raisons qui fait que tenir un tel salon reste difficile », nous raconte Amélie qui nous confie aussi que la « coiffure est un métier difficile, donc trouver des bénévoles l’est tout autant ».

L’association, en recherche constante de bénévoles, continue d’œuvrer pour que les femmes se sentent sûres d’elles. C’est le vœu de Lucia Iraci, qui veut développer le service en France, et pourquoi pas à l’international. Tout le monde est mis par ailleurs à contribution, et avec le sourire s’il vous plaît. Le journaliste qui écrit ces lignes a pu, à cet effet, aider Aurélie à régler des soucis de téléphone, et Ludwiga à réparer son imprimante, sans succès cette fois.


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