Abdelghani Merah : « Il fallait faire quelque chose pour réveiller les esprits »

Nadia Remadna, Abdelghani Merah, et une autre membre de la Brigade des mères, à Strasbourg, le 8 mars 2017. Le frère aîné vient de terminer une marche de près de deux mois pour protester contre les prédicateurs en France. Crédit photo : Wikimedia Commons
Nadia Remadna, Abdelghani Merah, et une autre membre de la Brigade des mères, à Strasbourg, le 8 mars 2017. Crédit photo : Wikimedia Commons

Abdelghani Merah est l’aîné de la fratrie. Portant un nom devenu synonyme de terreur en France, il raconte à Respect mag sa marche contre les prédicateurs, et fait transparaître les démons qui le hantent toujours.

Elle a duré 39 jours non-stop et 1009 km. Elle, c’est la marche d’Abdelghani Merah. Cinq ans après les attaques perpétrées par son frère, Mohamed, qui ont fait sept victimes à Toulouse et Montauban. Des militaires, des Juifs dont des enfants. Le jeune homme a lancé, entre le 11 et le 19 mars 2012, le cycle des attentats sur le sol français. Suivront ceux de janvier et novembre 2015.

Abdelghani Merah ne dira jamais le terme de « frère » pour qualifier Mohamed Merah

Arrivé à Paris le 19 mars 2017, l’aîné de la fratrie Merah a accepté d’accorder un entretien à Respect mag, juste avant de quitter la capitale. Les traits tirés, en l’écoutant, on ne peut s’empêcher de voir cette marche comme une tentative de rédemption avortée.

On le sent fatigué, mais penseur. Pas dans le sens distrait du terme, mais plutôt avec l’impression que certains démons ne le quitteront peut-être jamais. D’ailleurs, jamais on n’entendra le terme de « frère » pour qualifier Mohamed Merah. Une distance froide, qu’on sent aussi teintée d’une colère sourde. Rencontre.

Comment vous est venue l’idée de cette marche ?
L’idée m’est venue avec le film La Marche. Je l’avais déjà vu au cinéma, mais je l’ai revu à la télévision, et je suis tombé sur cette scène où un personnage se bat pour la carte de séjour de 10 ans et c’est là où j’ai eu l’idée. Je me suis dit, ces prédicateurs, ces extrémistes religieux, sont en train de démolir tout le travail de ces gens. A ce moment-là, c’était des étrangers qui disaient à la France entière que leur drapeau prenait une couleur supplémentaire.
J’en ai discuté avec la Brigade des mères. Il fallait faire quelque chose pour réveiller les esprits.

Justement, comment se fait-il que vous soyez allé vers la Brigade des mères ?
Je les connais à travers mon avocat, qui est parrain de l’association. Il m’a fait rencontrer Nadia Redmana. J’ai bien aimé son travail, sa personnalité… J’ai voulu les aider.
De toute façon, du moment qu’on attaque cette doctrine, c’est la facilité de se cacher derrière l’islamophobie. Après, je peux comprendre que les gens puissent avoir peur de l’Islam. Il n’y a pas assez de musulmans qui dénoncent, malheureusement.

Pourtant, il y a certains noms qui circulent comme étant progressiste, comme Tareq Oubrou…
Tareq Oubrou, c’est un Frère musulman.

Ce qui m’a le plus marqué, c’est la fraternité des gens

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué lors de cette marche ?
Ce qui m’a le plus marqué, c’est la fraternité des gens, la manière dont ils m’ont accueilli. La France est cosmopolite, même dans les campagnes.

Mais vous aviez prévu toute la logistique, notamment où être hébergé à chaque étape ?
Non, au départ, je voulais le faire de manière assez aventurière. Je souhaitais aller déjà jusqu’à Valence pour voir si j’en étais capable. Il y a eu une erreur. J’ai appelé la personne de Valence au lieu d’Avignon, et comme elle était au courant, on a rendu la chose publique avec la Brigade des mères. Au début, je dormais soit à la belle étoile, soit je composais le 115. Après, ça s’est médiatisé et là, les gens ont proposé de m’héberger chez eux ou de me payer une nuit à l’hôtel.

Vous regrettez cette médiatisation ?
Moi, je voulais un minimum de médiatisation pour dénoncer ces prédicateurs, en particulier Olivier Corel (dit aussi « l’Emir blanc », ndlr). Olivier Corel, quand vous réfléchissez bien, Mohamed Merah a été dans sa sphère « d’amis », on va dire. Il a fini terroriste. Il a tué et est devenu un monstre. Et Fabien Clain, qui tourne autour de lui, a commandité le 13 novembre. Le Bataclan. Il ne faut pas l’oublier. Pour un seul prédicateur, je trouve que c’est énorme.
Olivier Corel n’est pas né en France (il est à l’origine Syrien, de son vrai nom Abdel Ilat Al-Dandachi, ndlr). Il a francisé son nom et est devenu Français. Ce n’est pas normal. On devrait changer de loi pour pouvoir s’en débarrasser. On couperait un robinet de radicalisation.

J’ai de la peine de l’avoir blessé

Comment s’est passée l’arrivée à Paris ?
J’étais content qu’il n’y ait pas trop de médias. J’avais peur que ça devienne un spectacle. D’ailleurs, j’ai vu peu de médias après. Je n’ai pas fait plus de deux télés. Lors de l’arrivée, il y avait la Brigade des mères entre autres. Il y avait aussi Force laïque, et quelques autres personnes. Ça m’a suffi.

Le 15 mars 2017, lors d’un hommage à Sarcelles, Samuel Adler, le père de Jonathan Adler (rabbin et professeur, assassiné par Mohamed Merah), a qualifié votre arrivée le 19 mars à Paris comme un « acte indécent et obscène ». Que répondez-vous ?
J’ai de la peine de l’avoir blessé. Ça, c’est sûr et certain. J’ai vraiment de la peine mais si j’ai fait ça, si j’ai pris le 19 mars, c’est surtout pour qu’on se rappelle que Mohamed Merah a tué des enfants. Qu’ils étaient Juifs. La dernière fois qu’on tuait des enfants juifs en France, c’était sous les nazis. C’était pour qu’on se souvienne de ça surtout. Qu’on n’oublie pas. Par contre, je suis déçu de l’avoir blessé, je ne voulais pas. Si j’avais su que ça lui aurait fait du mal, je l’aurais fait le lendemain.

Avez-vous déjà rencontré les familles des victimes ?
Non, je n’ai jamais essayé. J’ai eu des contacts seulement avec Albert Chennouf-Meyer (père d’un des soldats assassinés par Mohamed Merah). Mais je ne peux pas. Je ne serais pas bien. S’ils veulent me rencontrer, me poser des questions, je viendrai par respect. Mais sinon, non.

Comment vivez-vous cette situation ?
Je suis quelqu’un de solide. Mais c’est vrai que cette marche a ravivé des douleurs. J’ai beaucoup pensé aux familles des victimes. C’est un truc… Je me suis toujours demandé comment faisaient les familles pour être aussi dignes quand je les voyais à la télévision. Je ne sais pas comment… Déjà, ma famille, je suis choqué qu’elle soit contente de Mohamed. Je n’en reviens pas. Moi, ça m’a détruit. Surtout que mon propre sang, ma fratrie, a tué des enfants, des militaires, un rabbin…

Ils ont même essayé d’endoctriner mon propre fils.

On sait que vous n’étiez pas en bons termes avec vos frères et sœur…
Ça a été la guerre déjà avant avec eux, parce que moi, pour eux, je blasphémais. J’étais sans pitié avec eux. Ils ont même essayé d’endoctriner mon propre fils. En cachette… Mohamed lui a même demandé s’il était capable d’aller se faire sauter dans le métro de Toulouse. On l’a su après…
Ça a détruit mon couple. Ça a fait des dégâts, ça c’est sûr. Après, je pourrais faire mon égoïste, dire que ce n’est pas moi qui ai fait ça, que ce n’est pas ma famille… Mais je me mets à la place des familles des victimes et je suis père. Je trouve qu’ils agissent dans la dignité totale, c’est impressionnant. Surtout la famille Legouad.

Pensez-vous que la France a su réagir depuis 2012 ?
A mon avis, oui. Mais certains élus, politiciens, ont été complaisants et le sont peut-être encore aujourd’hui. Faut qu’ils arrêtent. Il faut que dans les quartiers, la police puisse y circuler en toute tranquillité. Qu’elle soit de proximité ou ce qu’ils veulent, mais qu’elle y soit. Ça va être dur, mais impossible n’est pas français.


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