« Si c’était un péché, Dieu ne nous aurait pas donné de clitoris ! »

La Maison des femmes, à Saint-Denis, accueille et aide les femmes victimes d'excision. Nous avons rencontré certaines d'entre elles en février 2017, en compagnie du docteur Ghana Hatem. Crédit photo : Roxanne D'Arco
La Maison des femmes, à Saint-Denis, accueille et aide les femmes victimes d'excision. Nous avons rencontré certaines d'entre elles en février 2017. Crédit photo : Roxanne D'Arco

L’excision fait encore des ravages. En France, peu de femmes osent en parler ouvertement, pourtant le tabou doit cesser pour une meilleure prévention. Respect mag a rencontré des femmes excisées, aux profils bien différents.

C’est un vendredi après-midi en février, à la Maison des femmes à Saint-Denis, au Nord de Paris. Ouvert en juillet 2016, avec la chanteuse Inna Modja pour marraine, ce lieu se veut être un véritable lien entre la ville, les associations et le milieu médical. D’ailleurs, il est situé juste à côté de l’hôpital mais on est bien loin de l’atmosphère hospitalière. C’est plus humain, chaleureux et vivant.

Qu’est-ce que l’excision ?

C’est ici que le docteur Ghada Hatem nous reçoit. Médecin-chef de la structure, elle reçoit un grand nombre de patientes excisées. Au cours de cet après-midi de consultation, nous en rencontrons trois à ses côtés. Le docteur Hatem est ce qu’on pourrait appeler un petit bout de femme qui en impose ! Petite aux cheveux frisés, elle est directe et ne perd pas de temps pour entrer dans le vif du sujet auquel elle s’intéresse depuis une quinzaine d’années : l’excision.

Appelée aussi mutilations sexuelles féminines (MSF) ou mutilations génitales féminines (MGF), cette pratique « recouvre toutes les interventions incluant l’ablation partielle ou totale des organes sexuels externes de la femme ou autre lésion des organes sexuels féminins », explique le site de l’association Excision, Parlons-en !.

Inauguration de la Maison des femmes, en juillet 2016, en compagnie de sa marraine, la chanteur Inna Modja. Sur sa gauche, on peut voir le docteur Hatem. Parmi les soins apportés, on y aide les femmes excisées. Crédit photo : La Maison des femmes.
Inauguration de la Maison des femmes, en juillet 2016, en compagnie de sa marraine, la chanteur Inna Modja. Sur sa gauche, on peut voir le docteur Hatem. Crédit photo : La Maison des femmes.

Un handicap secret

« Je veux bien témoigner, mais c’est la toute première fois que j’en parle », explique Sira*, 36 ans, la première patiente de l’après-midi. Née en France, sa famille est originaire du Mali. Un peu nerveuse, elle raconte : « Je pense que ça m’est arrivé vers trois ans, mais je n’en ai aucun souvenir. Je m’en suis rendue compte vers 20 ans, lorsque j’ai eu mes premiers rapports. Pour moi, c’est un handicap. J’ai réalisé que je n’avais pas la totalité de mon corps. » Dans sa famille, difficile d’en parler. Il a fallu du temps avant de briser la glace et d’aborder la question avec une de ses sœurs, elle aussi excisée.

Ghana Hatem se veut rassurante et compréhensive. Entre quelques questions, elle en profite pour lui donner des informations. « Vous savez, 92% des Égyptiennes sont excisées, c’est un secret encore plus secret qu’au Mali ! » Pratique culturelle relativement connue en Afrique, c’est aussi le cas en Indonésie et dans d’autres pays situés entre la Malaisie et le Moyen-Orient, bien que les chiffres soient indisponibles.

Pourtant, le sujet reste tabou, comme la question de la « réparation » de ces femmes. Il s’agit d’une chirurgie réparatrice permettant de leur redonner le pouvoir sur leur corps. C’est justement pour se renseigner qu’elles viennent consulter le docteur Hatem. « Ça m’a fait du bien, c’est vraiment bien ce que vous faites », lui dit Sira, en partant.

Contre la volonté des jeunes filles

Les parcours de ces femmes sont très différents. Si Sira a été excisée très jeune, certaines en gardent encore quelques souvenirs, ailleurs que sur leur corps. Mabinty* vient de Guinée. Elle est petite avec un visage plus fermé. Impossible de deviner son âge. La jeune femme raconte qu’elle a été excisée à 12 ans, et ne le voulait pas. On a prétexté qu’il fallait aller chercher de l’eau, c’est à ce moment-là qu’ils lui ont fait. « On devait me faire ça avant de me donner à un mari », raconte-t-elle. En France depuis un an, elle n’a pas eu le statut de réfugiée et doit quitter le pays pour l’Italie d’ici 12 mois. Une situation compliquée.

Katien, 47 ans, est originaire de Côte d’Ivoire. Rencontrée quelques jours plus tard, à Paris, elle garde peu de souvenirs de son excision. Elle avait 10 ans quand c’est arrivé. « On saigne, ils font la fête ! Tous les matins, il faut soigner la plaie, ce n’est même pas désinfecté. On vous donne une poudre noire, soi-disant pour que ça arrête le sang. » Depuis qu’elle a fait de la chirurgie réparatrice, il y a un an, cette femme d’une énergie incroyable s’est muée en véritable militante contre l’excision. Elle n’hésite pas à en parler à des inconnues, en France ou ailleurs.

Partager et arriver à parler de l'excision est très important. C'est d'ailleurs un des moyens d'accompagnement de la structure. Crédit photo : La Maison des femmes.
Partager et arriver à parler de l’excision est très important. Crédit photo : La Maison des femmes.

La question de la sexualité

« C’est un handicap et ça le reste à vie. Au début, ça dérangeait mon mari, il ne comprenait pas. C’est un Français. Mais le père de mes enfants est un Africain. Lui connait, c’était normal, mais il voyait la différence puisqu’il a eu des copines qui ne sont pas coupées. C’est ça en plus le truc des hommes de chez nous, c’est qu’ils aiment les femmes qui ne sont pas excisées. C’est dingue ! », rage Katien. Depuis qu’elle a compris, à 15 ans, qu’elle était excisée, la honte ne l’a pas quittée, même après avoir eu ses enfants. Même chose, voire pire, avec les hommes ici : « J’ai une copine en France qui s’est faite quitter par un Français parce qu’il ne “voulait pas une femme plate” ! Maintenant, elle a fait l’opération, elle le rappellera dès que ce sera guéri », dit-elle en riant.

Cette gêne des femmes vis-à-vis de leur mari et du plaisir, Sira et Mabinty la ressentent également. S’il est possible de les stimuler, le plaisir est plus long à venir. « Il me parlait tout le temps de ça, et d’avoir un enfant » raconte cette dernière en référence à son ex-compagnon, avant d’ajouter d’une voix basse : « Je ne sentais rien ». Selon la manière dont le clitoris a été coupé, certaines femmes sont moins touchées.

Teenemba * vient aussi du Mali. Elle a moins de 30 ans et est mère de sept enfants. Très souriante, bien apprêtée, elle explique éprouver parfois du plaisir, et l’envie de faire l’amour. « Des fois, je me dis que c’est dans la tête tout ça », dit-elle au docteur. Pour ce genre de cas, il n’est pas forcément nécessaire d’avoir recours à l’opération.

Hormis avec sa mère (« elle ne comprendra pas »), Katien en parle désormais ouvertement avec ses proches : « Ma tante me disait que nos grands-parents partaient en guerre, et pour garder leur femme pendant ce temps, ils les castraient et se mariaient avec des plus jeunes à leur retour ! Ma tante est intellectuelle, elle comprend ce qu’est l’excision et que c’est mauvais. Elle aussi est passée par là. Je lui ai dit qu’étant donné qu’elle ne sent rien, son mari la trompe avec d’autres ! Et puis, si t’as ton clito et que ton mari est fatigué, tu te fais plaisir seule ! Il faut avoir le contrôle de son corps ! Si c’était un péché, Dieu ne nous aurait pas donné de clitoris ! »

Entre deux identités ?

Vous imaginez bien que Katien ne regrette absolument pas son opération : « c’est une renaissance pour moi ! » Mais même parmi ses connaissances en France, certaines ne comprennent pas : « J’ai déjà entendu les ”t’as 47 ans ! Qu’est-ce que tu cherches ?!” ou ”t’es devenue Française”, même en Afrique et si j’avais 60 ans, je l’aurais fait », lance-t-elle sur un petit air de défi.

« Eux [les grands-parents au pays] se disent qu’ils font quelque chose de bien pour ces filles », se désole Sira. D’après la tradition, la mère n’a souvent pas son mot à dire, ce sont les grands-mères (surtout paternelles) qui prennent l’initiative. Le but : éviter qu’elles soient « des salopes ». D’ailleurs, les filles de Teenemba nées au Mali sont aussi excisées. « Chez nous, ce n’était pas très grave. Ici, on a compris que ce n’était pas bien donc j’ai cherché à en savoir plus. Là-bas, c’est obligatoire. On ne savait pas », répète-t-elle plusieurs fois au docteur Hatem. Cette dernière essaie de la rassurer et lui conseille d’en parler avec ses filles.

De très nets progrès sont faits dans les grandes villes, mais l’excision reste la règle dans les campagnes. Pendant les vacances scolaires, de nombreuses jeunes filles françaises vont voir leur famille et risquent d’être excisées à leur tour, sans que les parents le sachent pour certaines. Pour Katien, la situation reste délicate : « On peut en parler dans les médias, en parler à ces femmes… Même ici en France, ça continue. Quand il y a de grandes fêtes maliennes, allez voir ce qu’il se passe ! Maintenant, ils disent que c’est un baptême pour masquer, mais c’est inadmissible. L’État français devrait contrôler le retour des familles, que les médecins puissent examiner ses jeunes filles. Si les parents savent qu’il y a un contrôle, ils arrêteront. »

*Certains prénoms ont été modifiés

Une campagne de prévention à l’attention des jeunes filles


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1 commentaire

  • Le chiffre 92% de femmes egyptiennes excisees est faux.
    Seule un tres petit nombre de filles ,dans certaines tributs sont excisees.

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