Jérémy Beschon (collectif Manifeste rien) : « Le statut de la femme comme celui de l’immigré n’est jamais acquis »

Jérémy Beschon, le metteur en scène de la pièce « La Marseillaise etcaetera »
Jérémy Beschon, le metteur en scène de la pièce « La Marseillaise etcaetera » © Mounir Belhidaoui

Dans La Marseillaise etcaetera, une pièce présentée en ouverture de la semaine de lutte contre le racisme et l’antisémitisme, le collectif Manifeste rien fait revivre plus d’un siècle d’histoire de l’immigration. Le spectacle interpelle notre rapport à l’identité via un brillant dispositif mêlant science-fiction et réalisme. Entretien avec Jérémy Beschon, son metteur en scène.

Votre spectacle semble questionner le rapport qu’entretient la France avec son immigration. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce sujet ?
Le spectacle traite de l’immigration d’hier à aujourd’hui. Cela prend en compte l’immigration du 19ème siècle avec les Italiens, mais aussi les gens qui sont arrivés de l’est : l’Allemagne, la Pologne… Elles arrivent à peu près à la même époque. La pièce s’ouvre aussi sur le personnage d’une migrante, imaginé à partir d’un article d’une anthropologue que j’avais lu, et qui recueillait des témoignages de gens coincés à Ceuta, une ville espagnole enclavée au Maroc, donc aux portes de l’Europe. On reprend volontairement le terme de migrante car nous n’avons pas le nom de cette femme qui ouvre le spectacle. La pièce a aussi été faite en fonction de témoignages que nous avons recueillis avec le collectif Manifeste rien, dans la ville de Marseille, auprès d’habitants de quartiers populaires. Ceux-ci sont habités en grande partie par des gens issus de cette immigration nord-africaine ou comorienne. La question principale était de savoir comment mêler ces histoires d’immigration de plusieurs générations autour d’un même récit.

Venons-en à la pièce. Elle s’ouvre sur un match de foot très symbolique…
Le canevas de la pièce, c’est le match de football France-Algérie de 2001, qui a été copieusement sifflé (les supporteurs algériens ayant envahi la pelouse, l’arbitre du match a été obligé d’arrêter la rencontre, ndlr), mais aussi l’affaire Benzema. Il y a toujours eu des histoires liant le football à l’immigration. Certains journalistes, à l’époque du match France-Algérie notamment, ainsi que certaines élites politiques, avaient dit que c’était le symptôme d’une génération d’enfants d’immigrés qui ne s’intègrerait jamais dans la société française. Cela visait clairement les habitants des quartiers populaires. Le message a été récupéré par la droite et l’extrême droite, mais pas uniquement. Nous avons trouvé un contre-exemple historique : la première fois que la Marseillaise a été sifflée, c’était en 1881, rue de la République, à Marseille. Et déjà à l’époque, certains journalistes et hommes d’État avaient dit que c’était le symptôme d’une génération d’immigrés qui formait une « nation dans la nation ».

Certains politiques ainsi qu’une certaine presse vont être entraînés dans un discours directement sécuritaire sur fond d’électoralisme

L’Histoire se répète…
On voit très bien que le thème du communautarisme était déjà mis en exergue pour masquer des conflits sociaux. On voit comment le racisme se fonde aussi sur des discours stigmatisants, notamment des mass medias. Ce qui est intéressant, c’est que cette année 1881 est l’année de la liberté de la presse avec le vote d’une loi. C’est aussi l’année de l’école gratuite, laïque et obligatoire. C’est la genèse de notre société. On voit que dès le début de la création de la presse de masse, certains politiques, ainsi qu’une certaine presse, vont être entraînés dans un discours directement sécuritaire sur fond d’électoralisme. Mais quand on enclenche ces mécanismes de stigmatisation d’une population sur une autre, on enclenche aussi des réactions de masse que les politiques ne peuvent plus contrôler. Ils vont donc lâcher des phrases au-devant de l’antenne. 1881, c’est aussi l’événement des vêpres marseillaises, un pogrom d’Italiens.

Olivier Boudrand, un des comédiens de la pièce La Marseillaise etcaetera © Museon Arlaten-R.Benali
Olivier Boudrand, un des comédiens de la pièce La Marseillaise etcaetera © Museon Arlaten-R.Benali

En quoi ce dernier événement est symbolique pour vous ?
C’est la genèse des premiers conflits locaux. Sur les quais de la Joliette, à Marseille, les compagnies cassaient les prix en engageant des Italiens payés moins chers. Il y avait des tensions entre les ouvriers français et italiens. En lançant ce discours-là de rejet, ça va déchaîner la colère populaire. Ce déferlement, les politiques ne peuvent plus l’arrêter. On développe ça dans la pièce, on voit comment les jeunes ouvriers de l’époque vont se retrouver enrôlés dans ce conflit qui ne les concerne pas directement. Il faut savoir qu’à l’époque, la France et l’Italie était en guerre pour le protectorat de la Tunisie. L’italien était donc l’ennemi intérieur, car immigré, mais il était aussi l’ennemi extérieur. La presse fera, pour la première fois, cette connexion.

La seule colère ne sera pas la bonne réponse. Il faut garder cette colère, mais il faut la structurer

Ce que vous dites semble souligner que la France, sur ce passé colonial notamment, n’a pas entièrement fait le ménage dans sa tête…
Il n’y a pas vraiment de ménage à faire, en tout cas pas au sens absolu. C’est un peu comme dans les luttes sociales. Ce n’est pas parce qu’on a atteint un certain stade en droit du travail, ou que les femmes ont pu avoir le droit de vote, que tout est acquis. Le statut de l’immigré, celui de la femme comme d’autres ne sont jamais acquis. Il y a un travail à la fois mémoriel et rationnel à faire. La France doit avoir son histoire de l’immigration, même si les choses ont bougé. Par exemple, le musée national de l’histoire de l’immigration, qui portait quand même le nom de musée des colonies, est une avancée. Après, il faut continuer de se battre contre des discours dominants basés sur la répression. On sait que le moyen le plus facile de mener les choses, c’est au bâton. C’est aussi de nommer des boucs émissaires, de faire des réponses rapides, impulsives, électoralistes.

Comment faire passer le message aux jeunes générations ?
Nous concernant, on utilise le théâtre. J’ai travaillé par rapport à une grille d’analyse de Gérard Noiriel (historien de l’immigration, ndlr), que j’ai ensuite adaptée dans le cadre d’un scénario de théâtre. Mais il y a des outils à transmettre aux jeunes comme aux moins jeunes, aux enfants des quartiers populaires comme aux gens de la classe moyenne ou des classes bourgeoises. Ces outils, ces réponses, ils existent, mais il faut les partager. Ils servent à se défendre quand on est attaqués par l’espace public, une discrimination. La seule colère ne sera pas la bonne réponse. Il faut garder cette colère, mais il faut la structurer. Cette connaissance de l’histoire ancienne et moderne aide à construire des réponses pour se défendre. Le théâtre est pour nous le meilleur moyen de faire passer ces sujets-là. On se donne les moyens de faire un art dont la forme est accessible à tout le monde.

Dans le cadre de la semaine d’éducation contre le racisme, le collectif Manifeste rien jouera une oeuvre intitulée “Histoire universelle de Marseille à Belsunce”. Plus d’infos ici


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