Bavures policières : L’affaire Théo est-elle celle de trop ?

Affaire Théo
Crédits : Mounir Belhidaoui

Le 8 février, au soir, avait eu lieu un grand rassemblement de soutien à Théo, un jeune homme du quartier des 3 000, à Aulnay-sous-Bois, tabassé et violé par la police. La population présente a, dans un climat de défiance à l’égard des forces de l’ordre, demandé un procès équitable. Récit.

« D’autres choses seront faites pour Théo, mais aussi pour les autres victimes de violences policières ». Ces mots sont prononcés le 8 février, à Paris, par un ami de la famille de Théo, 22 ans. Habitant à Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, ce dernier a été agressé et violé par des policiers le 2 février dernier. Alors qu’il amenait des baskets à une amie, le jeune homme traverse par hasard un contrôle d’identité. Les forces de l’ordre lui ordonnent de se mettre contre le mur. S’en suit un récit terrible, qu’il a donné à la chaîne BFM TV : « Là, un des policiers vient et m’assène un coup. Je l’ai vu avec sa matraque : il me l’a enfoncée dans les fesses, volontairement. Je suis tombé sur le ventre, j’avais plus de force ». Suite à cette agression, il a dû être hospitalisé, avant de recevoir la visite du président de la République, François Hollande.

Une de plus, peut-être celle de trop. Théo était surnommé le « grand frère » à Aulnay-sous-Bois. Animateur pour la mairie, il est très impliqué dans la vie locale. Dans une interview donnée à Europe 1, un ami de Théo raconte comment le jeune homme « savait accrocher les petits avec le foot, en leur organisant des tournois pour éviter qu’ils traînent dans la rue ».

“Théo est très touché”

Se tenant debout sur un banc, à côté de la station de métro Ménilmontant, un ami de la famille a la gorge nouée, mais son ton est résigné, presque vindicatif. Une foule compacte est venue braver le froid pour l’écouter donner des nouvelles : « Il est très touché, sa famille aussi. Il est fatigué, ils lui ont fait mal, il a pris cher », raconte-t-il. De sa chambre d’hôpital, le jeune homme a appelé le jour même la population au « calme ».

Pourtant, l’atmosphère ambiante qui règne ce soir du 8 février laisse poindre une colère palpable.  Alors que l’intime de la famille continue de clamer son indignation, il est soudain interrompu par Samir, un militant contre les bavures policières, connu pour avoir organisé une soirée de soutien à la famille d’Adama Traoré. « Stop, on n’est pas dans une conférence de presse ! » Avant de scander : « Tout le monde déteste la police », rejoint par les manifestants de plus en plus nombreux alors que la soirée avance.

Une foule nombreuse est evneu apporter son soutien à Théo, boulevard de Ménilmontant.
Une foule nombreuse est venue apporter son soutien à Théo, boulevard Ménilmontant. Crédits : Mounir Belhidaoui

La police est d’ailleurs présente, et dire qu’elle est sur le qui-vive serait un euphémisme ! De la sortie du métro de Ménilmontant jusqu’aux abords de la station Père Lachaise, des CRS sont en faction afin de prévenir tout débordement, et éventuellement de charger des grappes de manifestants excédés contre une bavure policière.

Depuis, à Aulnay-sous-Bois comme à Ménilmontant et prochainement à Bobigny, c’est « pas de justice pas de paix » pour toutes les personnes présentes aux différents rassemblements pour réclamer un procès équitable. Dans la nuit du 6 au 7 février, la ville d’Aulnay-sous-Bois a été le théâtre d’échauffourées entre des habitants de la cité des 3 000 et la police… qui a tiré à balles réelles, d’après des habitants et le témoignages de photos de douilles retrouvées sur place, en plus d’utiliser hélicoptères, mortiers et autres grenades lacrymogènes.

“Venir en nombre”

Un procès nécessaire parce qu’on « commence à en avoir des bavures, des contrôles au faciès, qui sont très réguliers dans les quartiers », explique Samira. Venue avec une amie, elle voulait aussi dire à la police, présente pour encadrer la manifestation, qu’ « entre Adama Traoré, Zyed et Bouna, Lamine Dieng (décédé des suites de contrôles de police ou de courses-poursuites, respectivement en 2016, 2005 et 2011, ndlr) et maintenant Théo qui, en plus des violences, se fait violer, on n’en peut plus. Cela m’horrifie, cette époque où les keufs (mot argotique désignant la police, ndlr) ont droit à tous les pouvoirs, même ceux de nuire, de violenter ou de violer. J’en ai marre, du coup je craque, et puis je viens pour essayer de se bouger le cul comme on peut pour dire notre ras-le-bol ».

Un des manifestants avait une question à poser aux forces de l'ordre. Crédits : Mounir Belhidaoui
Un des manifestants avait une question à poser aux forces de l’ordre. Crédits : Mounir Belhidaoui

Un constat partagé par Mamary Traoré, qui est venu accompagné de sa femme. Le couple, qui dégage une impressionnante sérénité vu la tension ambiante, tenait à manifester son soutien à « Théo », mais aussi à « Adama, et à toutes les personnes qui sont concernées par ces injustices ». Mamary prévient : « Si on ne se rassemble pas pour dénoncer ces injustices, elles tomberont dans l’oubli, et ça continuera comme cela longtemps. Soyons mobilisés, restons unis, c’est, semble-t-il, le message que porte aussi Théo. Mais on ne doit pas rester unis ou mobilisés chez nous. Il a besoin de soutien dans la rue. Je serai là pour dénoncer toutes les injustices faites à des citoyens français. Pour avoir un poids, il faut que la masse sorte dehors, montre son mécontentement, je le répète car c’est important ». Mamary regrette que « lors de victoires dans des grandes compétitions comme l’Euro 2016. Les gens sortent dans la rue, mais ils pourraient aussi sortir de la même façon pour crier à l’injustice ».

Alors que la foule se disperse, une dame âgée, « à la retraite mais je pense que vous l’avez remarqué ! » me prend par le bras et montre une inscription mentionnant la « mémoire de Rémi Fraisse » (un jeune militant écologiste tué sur le site du barrage de Sivens d’une grenade offensive lancée par un gendarme en 2014, ndlr) sur un bout de mur jouxtant le métro de Ménilmontant.   Ce dernier, comme Adama Traoré et bien d’autres dans le temps, est un nom qui n’a pas quitté l’esprit des manifestants, ce soir du 8 février.

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D’après les recensements de collectifs que nous avons recoupés avec nos propres données, on dénombre une personne morte par mois du fait des violences policières. L’affaire Théo est un cas gravissime. On parle du viol d’un jeune homme que rien ne peux expliquer dans les missions de la police. Ces cas de violences policières ne pourront être réduits que lorsque nous aurons des enquêtes effectives qui soient impartiales approfondies et qui conduisent à des sanctions appropriées quand les faits sont avérés. La violence policière est un sujet tabou. La police, voire les hommes politiques, refusent d’en parler.


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1 commentaire

  • Crime barbare… Crime sans mort biologique mais mort de l’être humain, humiliation bestiale…
    Le Robert donne comme antonyme de “barbare” le mot “policé”, étrange, n’est-ce pas que la police devînt son contraire ? Signe de quoi ?
    Signe qu’il faut parler ou écrire sans haine comme vous le faites. Dans tous les cas, signe d’un grand besoin de redéfinir les fondamentaux de l’humanité.

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