Guantánamo, ses ex-détenus français et les officiels américains

Entrée du camp Delta à Guantanamo Bay. C'est le sujet de cette conférence, à Paris, le 26 janvier 2017, organisée par plusieurs ONG et en présence de plusieurs ex-officiels américains, d'avocats et d'anciens détenus français. Crédit : Wikipédia Creative Commons
Entrée du camp Delta à Guantanamo Bay. Crédit : Wikipédia Creative Commons

Jeudi 26 janvier, une conférence internationale organisée à Paris donnait la parole à des membres officiels des États-Unis post 11 septembre 2001, à des avocats mais aussi à deux ex-détenus français de Guantánamo. Une rencontre étrange où se mêlaient droit, demande de justice et humanité.

Paris, ville de l’amour se serait-elle muée en ville en quête de justice ? C’est dans la capitale française que se sont donnés rendez-vous ONG, avocats, anciens officiels américains et ex-détenus traumatisés à Guantánamo, ce 26 janvier 2017, en fin d’après-midi. « Il faut comprendre trois choses… La première, c’est la tension palpable des États-Unis post-11 septembre 2001. Puis un grand manque de connaisseurs. Le peu d’interrogateurs que nous avions venaient du FBI et ils étaient moins de 15. Enfin, nous avions des conseillers à la Maison-Blanche qui étaient prêts à basculer du côté obscur. » L’homme qui parle se trouve tout à gauche de l’estrade. Il s’appelle Lawrence Wilkerson, ex-chef de cabinet de l’ancien secrétaire d’État Colin Powell.

Genèse d’une honte américaine

A ses côtés se tiennent trois autres personnes : Janis Karpinski, ancienne commandante en chef américaine de la Brigade de police militaire, en Irak, de 2003 à 2005 (notamment de la tristement célèbre prison d’Abu Ghraib), Alberto Mora, chercheur et ancien avocat général de l’US Navy, et Mark Fallon, ancien enquêteur dans la section américaine antiterroriste. Quatre personnes qui ont vu naître la machine infernale des techniques d’interrogation américaine illégales de l’après attentat du World Trade Center.

Sur cette carte, on peut situer le camp de Guantanamo, sujet de cette conférence, le 26 janvier 2017, et où Mourad Benchellali et Nizar Sassi ont passé 30 mois.Crédit : Google Maps
Carte de Guantánamo Bay. Crédit : Google Maps

Une rencontre déjà inhabituelle, pour ne pas dire exceptionnelle. Mais l’important n’est pas seulement à droite de cette salle. Assis et particulièrement concentrés, on voit Mourad Benchellali et Nizar Sassi. Tous deux font partie des sept Français à avoir été détenus à Guantánamo, cette prison américaine, basée dans la baie de Cuba, où les personnes incarcérées échappent à tout traitement légal (pas de procès, ne sont pas soumis à la convention de Genève, torture…). Ce sont surtout leurs visages marqués, la manière dont ils écoutent chacune des paroles dites par ces quatre personnes face à eux qui interpellent.

« Nous voulions fermer Abu Ghraib »

On est en train de leur expliquer les origines de leur calvaire. Des rivalités entre agences, des inspirations sino-coréennes dans les techniques d’interrogation, le recours à des contractuels civils pour les mener, la volonté de manier la loi afin de rendre l’illégal acceptable… On semble tout droit tomber dans un mauvais polar. Pourtant, c’est bien la réalité. Une des « anecdotes » les plus sombres reste sans nul doute le témoignage de Janis Karpinski.

Cette dame blonde, bien habillée, raconte comment le général Miller est arrivé en Irak en 2003 avec l’intention de recréer un Guantánamo bis. « Nous avions une population décroissante à Abu Ghraib et voulions fermer cette prison. Le pouvoir irakien le souhaitait également. Le général Miller est arrivé en septembre 2003 et m’a réclamé Abu Ghraib pour en faire un centre d’interrogatoire. Je lui ai expliqué que les Irakiens n’en voulaient pas. Il s’en fichait et l’a pris. On a retiré Abu Ghraib de mon contrôle un mois plus tard », raconte-t-telle aujourd’hui. Entre septembre et décembre 2003, on comptait 3 000 à 8 000 prisonniers. C’est aussi en décembre qu’un officiel américain montrait à l’ex-commandante des photos de sévices infligés à ces prisonniers. « J’ai vu 15 photos. J’ai été choquée 15 fois », lâche-t-elle à l’auditoire.

Lawrence Wilkerson et Janis Karpinski à la conférence de Paris, le 26 janvier 2017, parlant de leur expérience concernant Guantanamo. Unmoment rare où des ex-officiels américains prennent la parole sur le sujet. Crédit photo : Roxanne D'Arco
Lawrence Wilkerson et Janis Karpinski à la conférence de Paris, le 26 janvier 2017, parlant de leur expérience concernant Guantánamo. Crédit photo : Roxanne D’Arco

Regard dans le vide

A ce moment, Mourad Benchellali regarde dans le vide, casque de traduction sur la tête. Lui et Nizar Sassi sont restés concentrés pendant cette heure. Quand vient leur tour de monter sur cette estrade, tous deux ne peuvent s’empêcher d’avouer être troublés. « Ça permet de comprendre ce système, sa construction. Ça m’aide », déclare Mourad en premier. Cheveux plaqués en arrière, habillé d’un jean et d’un gilet gris, il affiche un air grave. Même chose pour Nizar, qui a les cheveux plus courts, une barbe de trois jours, un jean et une chemise à carreaux. « Je suis un peu secoué pour ma part. C’est la première fois que j’entends des responsables américains qui connaissent les rouages » dit-il, en évitant de croiser le regard du public.

Actuellement, certains y sont depuis 15 ans. Les Occidentaux ont été les premiers à être remis à leur pays respectif. En 2001, ils se trouvent en Afghanistan, « où Ben Laden est apparu », décrit Mourad Benchellali, avant d’ajouter : « En sortant du camp, c’était le 11 septembre. On a été capturé par des villageois et vendu aux États-Unis pour 5 000 dollars. On a été d’abord à Kandar, avant d’arriver à Guantánamo en 2002 ». Ils y passeront deux ans et demi.

Mourad Benchellali prend la parole sur ses 30 mois passé à Guantanamo, à Paris, le 26 janvier 2017. Il revient sur la torture, et les traumatismes qui en découlent. Crédit photo : Roxanne D'Arco
Mourad Benchellali prend la parole, à Paris, le 26 janvier 2017. Crédit photo : Roxanne D’Arco

« Il y a des choses que je ne veux pas raconter »

Torture physique, torture morale, techniques d’interrogatoire décriées par les ONG, ennui, silence des familles, non-recours à la loi … Les deux hommes ont tout connu. « Moi, il y a des choses que je ne veux pas raconter. Je peux simplement dire que ça ressemble à Abu Ghraib, mais sans rentrer dans les détails », dira Mourad dès le début de sa prise de parole. Il déclare aujourd’hui vivre avec ses blessures, et tente d’en faire quelque chose de bien. Depuis sa sortie de prison, ce dernier intervient auprès des jeunes, les sensibilise aux dangers de la radicalisation. Nizar, lui, avoue avoir enfoui ses tortures. Il essayait de ne plus parler de Guantánamo… Jusqu’au 7 janvier 2015, date de l’attaque de Charlie Hebdo.

Les séquelles sont toujours présentes. On les sent distants, marqués physiquement. Mais c’est dans leur tête que le traumatisme reste le plus fort. Difficultés à reprendre une vie de famille, une vie professionnelle, sans parler d’une forte tendance à voir les choses différemment des autres. « C’est maintenant que je sens les séquelles », lâche Nizar. D’ailleurs ce dernier, s’il croit toujours en la justice, assure ne plus rien attendre d’elle.

« C’est maintenant que je sens les séquelles », lâche Nizar Sassi, à Paris, le 26 janvier 2017. D’ailleurs ce dernier, s’il croit toujours en la justice, assure ne plus rien attendre d’elle. Crédit photo : Roxanne D'Arco
Nizar Sassi évite de croiser le regard du public lorsqu’il raconte ces mois passés à Guantánamo. Crédit photo : Roxanne D’Arco

« Guantánamo est la plus grande machine à créer de la haine anti-américaine et anti-occidentale »

Mais l’actualité les rattrape, encore et toujours. « Guantánamo est la plus grande machine à créer de la haine anti-américaine et anti-occidentale. L’impact est grand, on s’en sert encore aujourd’hui », rappelle Nizar. Daech ou État islamique, radicalisation ou déradicalisation, leur histoire est inscrite dans un récit bien plus large.

Alors lorsqu’on leur demande de parler de déradicalisation, Mourad est direct : « Je ne vais pas vous vendre une recette miracle. Ceux qui disent qu’il y en a une vous mentent. Chacun se radicalise pour différentes raisons, et de différentes manières. A Guantánamo, j’ai vu des visages se durcir par la haine. On se radicalise là-bas. Je ne suis pas comme ça parce que j’ai pu discuter avec des gardiens qui m’ont raconté leur parcours. Ils ont fait l’effort de me comprendre donc j’ai fait l’effort de les comprendre. Je ne suis pas manichéen. Ils me disaient “Mourad, on voit bien que t’es pas un terroriste. T’as une histoire un peu bizarre mais tu n’es pas un terroriste”. »

Pour Nizar, le problème reste l’origine du phénomène. « On ne va pas chercher les causes du problème, on ne cherche pas à le comprendre puisque “comprendre, c’est justifier” », dit-il en référence à la phrase polémique de l’ex-Premier ministre Manuel Valls. Mais la crainte de tous dans cette salle, et surtout des deux ex-détenus, ce sont les déclarations de certains politiques souhaitant l’établissement d’un « Guantánamo à la française ». « C’est quelque chose que je regrette », avoue Mourad avant d’ajouter : « Personnellement, je trouve que c’est une mauvaise idée. » On se passera d’expliquer pourquoi.


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