Birmanie : quelle réintégration pour les prisonniers politiques ?

Les dessous du tournage du documentaire "Birmanie : les chemins de la réintégration". Crédit photo : Martin Huard et Vincent Giraldo
Les dessous du tournage du documentaire "Birmanie : les chemins de la réintégration". Crédit photo : Martin Huard et Vincent Giraldo

En 2011, la junte militaire birmane confie le pouvoir à un gouvernement d’ex-généraux. Le peuple prend le pouvoir en 2016 suite aux élections de novembre 2015. Une respiration après une dictature installée depuis 1962. Par la suite, une grande partie des prisonniers politiques sont libérés. Mais pour eux, cela ne signifie pas un retour à la liberté pour autant… Un documentaire retrace le combat de ces ex-prisonniers, et Respect mag a rencontré ses deux réalisateurs.

Ils s’appellent Myint Oo, Aung Ko Shell ou encore Bo Kyi… Ils font partie des 10 000 personnes emprisonnées depuis 1962, début de la dictature militaire en Birmanie. Ils manifestaient pour leur liberté politique et ont fini dans des geôles aux quatre coins de ce pays voisin de la Thaïlande. Ils étaient étudiants, ingénieurs ou encore médecins, et témoignent aujourd’hui de la vie après la libération, dans un documentaire intitulé Birmanie : les chemins de la réintégration.

Ces témoignages, ce sont deux journalistes français qui les ont recueillis. Martin Huard et Vincent Giraldo sont amis, mais pas seulement. A Paris, en ce glacial 17 janvier 2017, les deux compères rencontrent Respect mag. Le premier est grand, cheveux châtains, l’air plus timide que le second, un brun barbu, plus bavard au premier abord.

Donner la parole

La Birmanie, c’était un peu une évidence pour Martin. « Je suis fan de ce pays, raconte-t-il dans un café de Denfert-Rochereau, en tant que photographe amateur et voyageur. Avec Vincent, on avait l’idée de faire un sujet sérieux ensemble, et celui-ci est venu naturellement. On a très vite trouvé ce sujet, qui est d’ailleurs très peu traité. On est tombé sur un article de Guillaume Pajot dans Libération ». Vincent complète : « il expliquait comment ça se passait pour les anciens prisonniers politiques, notamment à quel point c’était compliqué. »

Ces deux-là se complètent plutôt bien, autant en interview que pour coréaliser un documentaire, avec peu de moyens. Trois mois de préparation, aucun repérage sur le terrain, 10 jours de tournage non-stop et un an de travail. « C’est assez exceptionnel ! Sans les réseaux sociaux, il y a 15 ans, cela n’aurait pas été possible », commente Vincent. Un projet assez titanesque pour donner la parole à des personnes qui ressentaient le besoin de témoigner.

Les dessous du tournage, en novembre 2015. Crédit photo : Martin Huard et Vincent Giraldo
Au tribunal de Kamaryut, à Rangoon, où sont jugés des étudiants protestataires, en novembre 2015. Crédit photo : Martin Huard et Vincent Giraldo

« On nous attendait même avec impatience »

« Aucun nous a dit qu’il ne voulait pas parler, au contraire », se souvient  Martin. « Au début, j’avais peur de la police et des risques qu’ils encouraient en témoignant, mais eux savaient que ça s’était assoupli depuis 2011, et donc qu’ils pouvaient parler. On nous attendait même avec impatience », ajoute-t-il. Pour autant, la charge émotionnelle est toujours grande lorsqu’on s’attaque à pareil sujet. Et ça, les deux journalistes n’y étaient pas tellement préparés. Pour Martin, « ils revivaient des moments difficiles de leur passé. Je ne m’attendais pas à en voir certains pleurer par exemple. On s’était posé la question avant, mais on ne pensait pas que ce serait encore aussi vif. »

Si ces victimes de torture parlent aujourd’hui, c’est aussi pour que leur passé soit reconnu, dans une société où le sujet reste tabou, et où la psychologie l’est aussi. Une barrière très compliquée à franchir pour ces ex-prisonniers politiques, dont un très grand nombre sort des geôles avec des cicatrices psychologiques. « Maintenant les ex-prisonniers politiques sont mieux acceptés. Au début, ils étaient considérés comme des pestiférés », explique Vincent. Son équipier renchérit : « Mais il y a une forme d’indifférence. Il n’y a pas d’admiration pour leur combat même si entre eux, ils forment une communauté soudée, très solidaire. Je ne sais plus qui m’a dit ça, mais chaque Birman connaît quelqu’un (pas forcément dans sa famille) qui a été emprisonné ».

Souvenirs de tournage des deux réalisateurs. Crédit photo :
Souvenirs de tournage des deux réalisateurs. Crédit photo : Martin Huard et Vincent Giraldo

Quel héritage pour la jeunesse birmane ?

Tout ce travail sur le passé passe également par les jeunes générations. L’AAPP, l’Association for Assistance to Political Prisonners (Association pour l’assistance aux prisonniers politiques, en français) n’est pas seulement un programme d’aide à ces victimes de la dictature birmane. « Elle réalise aussi des tournées dans les écoles, rappelle Martin, mine de rien, ils sont assez respectés de ce côté-là, et cherchent à enseigner la démocratie aux écoliers. D’autant plus qu’un gros processus de réconciliation est en cours ».

Le traumatisme peut laisser des traces qui questionnent encore. Saw Thet Tun, un ancien prisonnier, a emmené les deux journalistes dans son école. On y inscrit des jeunes diplômés souhaitant se perfectionner en anglais ou en informatique. Le lieu offre également la possibilité de devenir un refuge pour les enfants de prisonniers politiques, pouvant être discriminés à l’école. Parmi ses méthodes pédagogiques, il y a le pardon devant toute la classe.

Suite à une faute, chacun avoue son tort et demande pardon publiquement. Une épreuve pleine de larmes pour certains élèves. Pour Vincent, « ce passage à l’école était clairement le moment le plus fort. On a eu beaucoup de débats là-dessus. Les élèves n’y sont pas malheureux, mais on sent quelque chose de fort s’y passer ». Un peu contradictoire de les mettre de côté à l’heure du travail de réconciliation ? « Peut-être que ce n’est pas plus mal qu’ils soient entre eux, mais c’est une question qui se pose », répond-t-il.

Martin complète : « Ce que je ne savais pas à ce moment-là, c’est qu’ils n’ont pas le droit de sortir pendant cinq mois. Ils n’ont droit qu’à une heure de smartphone par jour et une visite des parents tous les dix jours. C’est un peu bizarre. Quand j’ai discuté avec la nièce du peintre qu’on voit dans le documentaire, elle disait qu’elle n’avait pas été discriminée à l’école, mais qu’elle avait entendu parler de l’établissement pour l’anglais, ce qui l’intéressait. Par contre, elle ne le referait pas. Notre réflexion dans le film, c’est qu’au final, il reproduit un peu la discipline qu’il a connue en prison (enfin sur la question de l’isolement)… »

Saw Thet Tun, un ancien prisonnier, a emmené les deux journalistes dans son école.
Saw Thet Tun, un ancien prisonnier, a emmené les deux journalistes dans son école. Crédit photo : Martin Huard et Vincent Giraldo

A l’heure de la réconciliation nationale…

En Birmanie, la question des prisonniers politiques n’est peut-être pas une priorité dans un pays en pleine reconstruction. « Le problème est détaché des prisonniers politiques avec les problèmes ethniques, et ce n’est pas prêt de changer. Même les Birmans que nous connaissons sont hyper fermés, mais c’est encore un autre sujet », estime Vincent. Pour autant, une femme (bien que ça manque dans le documentaire) est omniprésente : Aung San Su Kyi. Au moment du tournage, en novembre 2015, elle venait d’être élue aux élections législatives « donc c’était l’effervescence », se rappelle Martin.

Quelles actions de la part de la Dame de Rangoun ? « Elle l’avait dit. Les prisonniers politiques sont une priorité. Est-ce qu’après il y a les moyens notamment financiers ? On n’a pas vraiment de réponse là-dessus. Après, il y a tellement de chantiers dans ce pays », estime Vincent. Seul regret au final pour les deux réalisateurs : ne pas avoir pu passer plus de temps avec chacun des témoins du documentaire. Mais l’aventure n’est pas terminée, loin de là. Martin devrait bientôt retourner en Birmanie et donner le film à la chaîne de télévision DVB (democratic voice of burma). Si celle-ci diffuse le documentaire, Martin et Vincent l’assurent : « on sera très contents, même si ce sera peut-être qu’un petit caillou pour les Birmans ». D’après les derniers chiffres de l’AAPP, 86 personnes seraient encore en prison pour leurs idées politiques en Birmanie.

Prochaine projection à Paris, le 25 janvier 2017, au cinéma La Clef .

Pour plus d’informations sur Birmanie : les chemins de la réintégration, retrouvez-les sur Facebook.


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